dimanche 21 avril 2019

L’ART ET LA VILLE




Le marché impose ses contraintes à l’art, au design, à l’architecture et à l’urbanisme. Les motifs économiques pèsent largement sur le choix des projets réalisés ou sur leur pérennité. Cela est d’autant plus vrai depuis la mutation du capitalisme à l’ère post-industrielle avec le développement du capitalisme artiste (Gilles Lipovetsky). Après trente années de libéralisation, l’influence du marché sur la ville semble devenue quasi illimitée (Dominique Lorrain).
L’une des conséquences, en termes de contre-pouvoir, de l’extension du marché sur la ville est le développement de lieux alternatifs, de friches, de campements, de bidonvilles, de squats et de ZAD. Dans ces espaces, où la menace de l’expulsion et de l’évacuation est constante, des formes d’expression (constructions, graffitis, événements) se développent en marge de l’organisation commerciale. La soumission des villes au marché a aussi pour conséquence le développement de la banlieue avec ses grands ensembles. Une société et des cultures s’y développent, bien que les pouvoirs publics s’y intéressent peu ou cultivent une certaine défiance à leur égard. La façon dont les pouvoirs publics communiquent sur le lien social ou la vie sociale dans les banlieues montre qu’ils sont peu sensibles à ce qui y existe déjà (Henri-Pierre Jeudy).
Les espaces exclus par le marché n’apparaissent pas comme tels, mais sont dissimulés par des écrans, des panneaux, des palissades, des décors. La société du spectacle produit le masque qui recouvre la réalité problématique des villes. C’est contre ce spectacle que tente de s’affirmer la réappropriation artistique de la ville par ses habitants, bien que le pouvoir de récupération politique et marchand soit immense. « Il est devenu extrêmement facile de déguiser des policiers en artistes » (Guy Debord).
La problématique politique de la participation citoyenne et démocratique se retrouve à propos de la créativité. Tout comme les décisions sont confisquées par les professionnels de la politique, les habitants ne prennent que très peu part à l’élaboration de la configuration des villes. Pourtant, nous avons vu se développer, ces dernières années, toute une ingénierie sociale basée sur la participation et la collaboration, qui a pu donner l’illusion d’une implication citoyenne dans la conception urbaine. Ce dont il s’agit, en réalité, c’est davantage d’un outil de fabrique du consentement. Les habitants sont d’autant plus malléables qu’ils ont l’impression d’être impliqués, même si cette implication est superficielle. Car ils ne perçoivent pas nécessairement qu’ils interviennent dans un cadre préconçu, dont les objectifs sont préalablement écrits. Ces procédés, tels que les « grands débats », s’ils ont pu un moment donner l’illusion d’un progrès social dans la décision et la création, sont de moins en moins crédibles, à mesure que les habitants deviennent plus conscients de leur limite.
Ceci nous amène à remettre en cause la fiabilité du terme « espace public », qui désigne en réalité le contraire : un espace privatisé. Censé appartenir à tous, l’espace public n’appartient à personne de ceux qui y vivent, mais plutôt à un cercle restreint bien décidé à défendre et développer la rentabilité de ces espaces sous couvert d’œuvrer au bien commun. « La fin du XXe siècle se caractérise par une emprise plus grande des principes de marché dans des activités jusqu’alors réglementées et surtout par une expansion du capitalisme – ses firmes et ses instruments – à l’organisation des marchés urbains » (Dominique Lorrain).
L’une des conséquences est la gentrification de certains quartiers, c’est-à-dire l’appropriation par les promoteurs immobiliers et la petite bourgeoisie des quartiers populaires vivants des centres villes. Le logement bon marché devient alors de plus en plus onéreux, reléguant les pauvres dans les banlieues. L’objectif est de préserver la vitalité du quartier tout en garantissant un quotidien sécurisé, de créer un cadre de vie convivial bien qu’aseptisé, sur le modèle de l’éco-quartier. Ces quartiers deviennent alors ceux d’une bourgeoisie bohème actrice d’une nouvelle industrie de la création et d’un nouveau style de vie, en apparence moins austère que celui de l’ancien monde industriel. « L’arrivée de ménages plus dotés entraîne le changement des structures commerciales qui ne correspondent plus aux moyens financiers des anciens habitants… Par la sélection socio-économique qu’elle entraîne, la gentrification encourage la privatisation et l’appropriation de l’espace public par la partie la plus solvable des habitants alors que la convivialité faisait partie des valeurs prônées par ceux qui ont initié la gentrification… Ce processus de gentrification commence par l’installation d’artistes off, se poursuit par l’arrivée des classes moyennes créatives mais précaires et s’achève avec l’arrivée des ingénieurs et cadres des très grandes firmes, aux salaires démesurés » (Elsa Vivant).
Nous avons assisté après-guerre au développement de la classe moyenne, classe particulièrement visée par le marketing territorial. C’est une classe mi-laborieuse mi-oisive, mais tout de même bien prolétarisée, dans la mesure où les loisirs de masse ont un caractère plus aliénant qu’émancipateur et où le loisir lui-même s’inscrit dans le processus productif. La culture ici n’est plus le signe mais l’agent du développement post-industriel des villes. « La culture crée de l’emploi et l’activité économique peut avoir un prolongement culturel… Elle est un levier du développement économique de la France et un enjeu touristique majeur » (François Hollande).
La ville devient alors scène de spectacle davantage que lieu de vie. Au lieu d’une cité bâtie et habitée par ses citoyens, se développe la mise en scène parodique de la libre créativité sous l’œil vigilant des autorités. L’animation culturelle devient le décor des villes-supermarchés. La visite du quartier, sur le modèle du parc d’attraction, devient un moteur essentiel du développement territorial. « Le musée vivant apportera cette dimension esthétique active qui manque à la misère quotidienne » (Henri-Pierre Jeudy). La fonction sociale de l’art est la sublimation de la misère.
La ville devient sa propre publicité. Cette priorité de la ville vitrine stérilise la vie citoyenne et politique. Le patrimoine historique des villes devient un produit culturel. On continue de vanter un passé glorieux à des fins identitaires, tout en créant des attractions pour les touristes et les riverains. L’histoire démontre l’importance d’une ville par rapport à son passé ; l’art rassure par rapport à son potentiel à venir. La ville doit prouver qu’elle possède à la fois des racines et de féconds bourgeons. En même temps qu’un supplément aux musées pour touristes, le milieu urbain devient un terrain de jeu artistique pour les visiteurs, à travers le détournement commercial des principes situationnistes sur la ville.
L’art au cœur des villes participe aux enjeux politiques et sociaux. Il n’est pas un domaine neutre et retiré des conflits mais entre dans les dispositifs gouvernementaux comme soft power. « La culture est devenue le mode de gestion et de contrôle spécifique à notre époque » (Front Réfractaire à l’Intoxication Culturelle). Les grands projets culturels, tels que l’entreprise de normalisation urbaine sous l’animation culturelle de Marseille en 2013, opèrent selon une logique comparable aux grands projets sportifs. La transformation olympique de Pékin, par exemple, a permis la confiscation de terres, la démolition de quartiers et l’éviction de leurs résidents, avec l’appauvrissement des populations déplacées. « La construction d’une image de progrès et de modernité et le désir de montrer la ville sous le jour le plus favorable amènent aussi les autorités à dissimuler activement les paysages de la pauvreté et à éliminer les traces visibles de ceux qui n’ont pas leur place dans cette représentation » (Anne Marie Broudehoux). Un phénomène récurrent, puisqu’en 1936 le IIIe Reich expulsait déjà les taudis de Berlin pour les jeux olympiques (Mike Davis).
Pour bien saisir l’usage gouvernemental de l’art et de la culture, il faut faire abstraction du contenu et observer la forme, oublier le message et analyser le médium, se détourner de la superstructure pour saisir l’infrastructure. L’œuvre apparaît alors en tant qu’elle est engagée dans un contexte, selon qu’elle est autorisée ou interdite, subventionnée ou ignorée. Par moments (et peut-être ici-même), le contenu contredit le contenant, et les intentions contestataires s’étiolent dans la forme de leur activation et à travers la structure qui les accueille. Par exemple, une exposition subventionnée par la ville sur les migrants peut avoir lieu alors même qu’elle expulse à quelques kilomètres les squats et les bidonvilles où ils se réfugient.
Les manifestations artistiques sont accueillies et tolérées dans nos villes en vertu du rôle qu’on leur fait jouer dans l’appareil de légitimation démocratique, tout comme les médias de masse véhiculent des idées contestataires, sans que ça n’altère leur structure mais, bien au contraire, parce que cela renforce leur légitimité. Ce qui garantit la pérennité des démocraties, à la différence des dictatures ouvertement autoritaires, c’est leur souplesse, leur capacité d’accueil du décalé, le off, leur composition relative avec la liberté. « Le in, sphère de légitimation et de reconnaissance, puise continuellement inspiration et nouveaux talents dans le off » (Elsa Vivant). Ainsi les squats d’artistes seront parfois soutenus plutôt qu’expulsés, les tags et les graffitis intégreront les centres d’exposition (Grand Palais 2009). Le non-lieu devient même « la garantie symbolique du lieu » (Henri Pierre Jeudy). Le lieu désaffecté sera revisité comme une pépinière de création communautaire.
Enfin, le spectacle quasi permanent organisé dans les villes assure la flânerie du visiteur parmi les fantasmagories culturelles et les fétiches marchands dans un espace global de consommation. Là où le fonctionnalisme assure des flux sécurisés, la dérive situationniste garantit la distraction. L’art et la culture, loin de constituer une sphère autonome par rapport au monde marchand, jouent un rôle non négligeable dans l’économie capitaliste urbaine. Si, par le passé, le commerce a pu contribuer au développement de la créativité artistique, au contraire les logiques commerciales actuelles paraissent la mettre en péril. « Des sociétés très oppressives furent très créatrices et très riches en œuvres. Ensuite la production des produits a remplacé la production d’œuvres et de rapports sociaux attachés à ces œuvres notamment dans la ville. Lorsque l’exploitation remplace l’oppression la capacité créatrice disparaît » (Henri Lefebvre).
Or cet étouffement ou détournement de la créativité est de nature politique autant qu’esthétique. Si l’on considère que la politique « consiste à reconfigurer le partage du sensible qui définit le commun d’une communauté, à y introduire des sujets et des objets nouveaux, à rendre visible ce qui ne l’était pas et à faire entendre comme parleurs ceux qui n’étaient perçus que comme des animaux bruyants » (Jacques Rancière), ce que à quoi nous assistons alors, à travers la mainmise de l’Etat sur l’art urbain et sa politique culturelle de la ville, c’est au contraire à une sorte de police de la pensée et des espaces. Dans ce cas, l’art ne peut ressurgir vraiment que dans la lutte, dans la résistance. Il ne peut être qu’un art de combat, un art martial, pour faire ressortir les voix étouffées par le vacarme de la domination marchande. Il faut la création par les gens eux-mêmes et non pour eux. « Le peuple tant qu’il ne participe pas activement à la création artistique ne conçoit que des formalismes imposés. Nous ne voulons pas être compris mais libérés » (Constant).
Mais la plus grande vigilance s’impose contre les formes de récupération capitaliste de l’expression populaire. « La simulation de la création dans les ateliers institutionnellement conçus à cet effet ressemble à l’accompagnement aux mourants dans les soins palliatifs » (Henri-Pierre Jeudy). La question n’est pas simplement de laisser les gens s’exprimer dans les jardins d’enfants institutionnels (le jardin d’enfant fut d’ailleurs conçu comme un outil de thérapie sociale par Friedrich Fröbel au XIXe siècle) mais de faire en sorte que l’art transforme la vie au lieu d’être un cri d’impuissance. Il s’agit de faire en sorte que les habitants puissent faire évoluer leur opinion et leurs espaces, qu’ils puissent repousser les barrières mentales et physiques qui les oppressent.
A la limite, un art vraiment populaire serait un art délinquant (festivals sauvages, manifestations interdites, graffitis) puisqu’il ne consisterait pas uniquement à exprimer tel ou tel message mais à imposer sa manière de l’exprimer. Or à l’heure actuelle, il est rarement question de descendre dans la rue pour y occuper l’espace quotidien. Nous créons en privé en attendant de mériter une place dans une galerie ou une salle de spectacle. On nous répondra que le mérite est fonction de la compétence et qu’on ne s’improvise pas artiste pas plus qu’on ne se décrète médecin ; ou que déclarer tout le monde artiste est le meilleur moyen de mettre les artistes au chômage pour leur substituer une armée de bénévoles. Ce sont des objections à prendre en compte. Mais l’enjeu est plus radicalement d’imaginer une évolution des sociétés où les gens auraient des conditions de vie suffisamment épanouissantes pour leur permettre de produire eux-mêmes leur environnement, sans division sociale entre consommateurs de spectacles d’un côté et artistes carriéristes de l’autre.
Il n’est pas besoin de se projeter dans le lointain des utopies pour saisir, sinon la créativité, du moins la vitalité de la société qu’il faut défendre. « Le bunker du Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée vient effacer toute vie sur l’esplanade du J4, que les habitants du Panier et de la Joliette s’étaient vite appropriés une fois démolis les hangars : les mamas arabes et leurs bambins, les minos avec leur skate-board, les adultes qui jouaient à la pétanque, tous ces gens vont dégager… Le MUCEM est supposé renfermer des produits nobles, que l’on ne peut acheter mais seulement contempler. Les « civilisations » de la méditerranée sont vivantes dans la pratique. A Marseille même, le trabendo de Belsunce, par exemple. Au MUCEM elles seront réduites à des objets. Au bout du compte, que vont nous dire, nous apprendre ces objets que nous n’aurions appris de la fréquentation des autres méditerranéens qui peuplent la ville ? Nous pensons que ce musée sera un tombeau… Nous entendons restituer à un usage commun ce qui sera évaporé dans la sphère du divertissement culturel » (F.R.I.C.).

Raphaël Edelman, Nantes, 17/4/2019

         Bibliographie : Jacques Rancière, Et tant pis pour les gens fatigués ; Malaise dans l'esthétique ; Dominique Lorrain, Ville et marché ; Marc Augé, Non-lieux ; Henri Lefebvre, Le droit à la ville ; Henri-Pierre Jeudy, Critique de l'esthétique urbaine ; Guy Debord, Commentaires ; Elsa Vivant, Qu'est-ce que la ville créative ? ; François Hollande, Discours aux Rencontres d'Arles le 26 juillet 2013 ; Libero Andreotti, Le grand jeu à venir, textes situationnistes sur la ville ; Front Réfractaires à l'Intoxication par la Culture, 2013 et le grand bluff culturel ; Anne marie Broudehoux, Paradis infernaux ; Gilles Lipovestsky, Le Capitalisme artiste ; Michel Foucault, Sécurité, Territoire, Population ; Mike Davis, Le pire des mondes possibles ; Jean Blaise, Remettre le poireau à l’endroit.

samedi 29 juillet 2017

Marx et Nietzsche





J’ai passé ces dernières années pas mal de temps à lire des auteurs libertaires et marxistes. Or relire Nietzsche après cela me pose de nouveaux problèmes. Je réalise combien cet auteur s'oppose à l'anarchisme et au marxisme, défendant ouvertement l'aristocratie, l'inégalité, l'immoralité et l'égoïsme. Et pourtant, je sens que cette contradiction a quelque chose de superficiel et ne suffit pas à classer Nietzsche parmi les écrivains de droite ou d'extrême droite. Je n'ignore pas non plus combien il a pu influencer l'anarchisme et le marxisme et en particulier dans leur forme postmoderne.
            Comparer alors Marx et Nietzsche me semble approprié pour développer une philosophie de l'anarchisme. Il existe de nombreux essais anarchistes mais aucun n'intègre directement le corpus philosophique. Il s'agit d'essais souvent très proches de la philosophie mais toujours en marge, pour des raisons externes et internes : externes, parce que l'institution philosophique répugne à accueillir une doctrine criminalisée, et interne, parce que les anars veulent rester dans la pratique et se méfient de l'université bourgeoise. Ni Marx ni Nietzsche ne sont à proprement parler anarchistes. Mais ce qui l'est peut-être c'est une certaine composition des deux, dans la mesure où l'anarchisme présente une synthèse particulière entre communisme et libéralisme, entre la collectivité et l'individualité. Nietzsche défend l'individu contre la tyrannie du groupe tandis que Marx pourfend le calcul égoïste. La contradiction entre les deux auteurs peut être dépassée dans une critique commune de l'aliénation et une défense de l'émancipation. C'est ces différences et points communs que je veux mettre en perspective à travers deux textes : le Manifeste du PC et la Généalogie de la morale.
            Le choix de ces deux textes est d'abord assez formel. Il s'agit d'un manifeste et d'une dissertation, soit de textes courts, chacun en trois parties qui, d'une certaine manière, synthétisent les idées principales de leur auteur. Ensuite, en terme de contenu, il s'agit de récits généalogiques destinés à retracer les grandes lignes de la formation de la société occidentale du point de vue de l'économie politique et de la morale. Ces textes nous fournissent une histoire de l'oppression, une critique du monde moderne et appellent plus ou moins explicitement à la révolte, la révolution et l'émancipation. En cela, ils nourrissent un point de vue voisin de l'anarchisme, en s'attaquant simultanément à l'état, la religion et la bourgeoisie.

            Pour Marx et Engels, l'histoire se définit par la lutte entre les classes sociales. L'histoire est d'abord l'histoire des luttes entre riches et pauvres - nous verrons que, chez Nietzsche, l'histoire est celle des faibles contre les forts. La dernière figure conflictuelle de l’histoire, selon Marx et Engels, oppose la bourgeoisie au prolétariat et correspond à l'industrialisation et la marchandisation du monde. Elle aboutit au règne du calcul égoïste, au désenchantement et à l'urbanisation, à l'échelle planétaire, au règne de la machine, à la concurrence généralisée et à la centralisation du pouvoir.
            Marx insiste sur la dimension destructrice (Nietzsche aurait dit nihiliste) du capitalisme : expropriation, crise, destruction, mécanisation, recherche du profit pour le profit, massification, prolétarisation et précarité. Mais non sans ambiguïté. Il voit dans cette négativité les conditions d'un dépassement. La bourgeoisie travaille à sa propre disparition, en créant involontairement un prolétariat international qui n'a plus qu'à s'unir pour porter un coup fatal.
            Dans un second temps, Marx et Engels exposent les principes de la société communiste censée s'ériger sur les ruines du capitalisme. Il s'agit essentiellement d'abolir la propriété privée des moyens de production, de favoriser le travail vivant, la valeur d'usage par rapport à la valeur d'échange et l'accumulation capitaliste. Pour cela, il faut réguler la liberté du commerce bourgeois mais aussi s'attaquer à la culture et aux mœurs bourgeoises. Marx et Engels défendent une vision internationale du communisme et expliquent que l'évolution de la culture et des idées est liée à la transformation des conditions économiques. Le communisme doit donc réorganiser le travail, l'éducation et l'économie de manière centralisée. Le but est l'abolition des antagonismes de classe qui empêchent le libre développement de tous et de chacun.
            Dans la dernière partie du manifeste, ils font le point sur les différentes formes de socialisme et communisme. Après avoir critiqué le capitalisme, ils précisent quelle forme de communisme convient. Ils rejettent le socialisme réactionnaire de droite, conservateur (réformiste) et critico-utopique (anarchiste). Enfin, ils dressent un état des lieux des avancées du communisme en Europe.
            Dans leur manifeste, Marx et Engels proposent une vision de l'histoire selon laquelle les conflits de classe aboutissent à la lutte entre les prolétaires et bourgeois. Ils montrent comment cette lutte doit aboutir à l'effondrement du capitalisme, l’avènement du communisme et l'émancipation humaine.

            Le point de départ de Nietzsche, dans la Généalogie de la morale, est différent de celui de Marx. Au lieu de voir une progression dans les antagonismes de classe, depuis l’esclavage antique, il dénonce la prise du pouvoir par les esclaves, comme si Nietzsche prenait pour point de départ le point d'arrivée de Marx en le plaçant dans l'antiquité. La révolution a déjà eu lieu : celle des juifs contre les romains, des prêtres contre les guerriers, des faibles contre les forts, des envieux contre les insouciants. Derrière les notions d'amour, de pitié et de miséricorde se cachent une haine et un ressentiment contre la vie et la force affirmative. L'arme des faibles sera la domestication, le domptage, l'empoisonnement progressif de la force brute. La ruse va consister en l'invention du libre arbitre, laissant croire que la faiblesse relève du choix et de la vertu. Nietzsche montre comment l'invention de la morale et l'inversion des valeurs dépendent de la création d'une métaphysique, plaçant une cause intelligente à l'origine des phénomènes, alors qu'il n'y a rien d'autres que la force du phénomène. C'est en ceci que consiste l'athéisme de Nietzsche, soulignant le règne sans partage de la volonté de puissance.
            La Généalogie de la morale de Nietzsche enveloppe celle de la conscience. Elle est bâtie sur la constitution d'une mémoire, du sens, de la dette, du contrat et de la responsabilité à travers les châtiments et les supplices les plus cruels. La justice et l'échange naissent de la répression douloureuse de l'activité, pour transformer l'homme en être réactif et négatif incapable de se mouvoir par lui-même.
            Nietzsche critique l'égalitarisme religieux ou athée au nom de la lutte. Pour lui la justice et l'égalité proviennent du ressentiment, de la jalousie des faibles et visent à l'absence de tout pouvoir, la misarchie. De même, au nom de la volonté de puissance gratuite, il critique l'utilitarisme, la recherche du but. La conscience et la culpabilité viennent du calcul et de la répression de l'instinct sous différentes formes : désintéressement, abnégation, soumission aux dieux, aux ancêtres, aux devoirs.
            Dans un troisième temps, Nietzsche qualifie de morale ascétique la volonté de néant imposée par les faibles à la volonté de puissance des forts. Sur le plan esthétique, il oppose le désintéressement de Kant à la "promesse de bonheur" de l'esthétique stendhalienne. Il critique l'ataraxie schopenhauerienne. Cette morale consiste en quelque sorte à retourner la vie contre elle-même, en s'économisant et cherchant à s'en délivrer, à la manière d'un malade qui vise sa conservation. Pour Nietzsche, la vie ne cherche pas sa conservation mais son expansion. Une perspective cherche toujours à dominer les autres.
            Nietzsche décrit toutes les techniques par lesquelles notre civilisation cherche à échapper à la vie et ses vicissitudes : recherche d'une cause des souffrances, d'un bouc émissaire (antisémitisme), hypnose, anesthésie, activité machinique et petits plaisirs, fusion grégaire, secours mutuel, amour et quête de l'innocence. La science n'échappe pas à la morale ascétique par son refus de la subjectivité. Dans sa version religieuse ou athée, la morale tente de donner un sens à la douleur, à travers les idées de faute et de salut. Elle est définie par la volonté de néant, distincte d'un néant de volonté et opposée à la volonté de puissance.
            Comme Marx et Engels, Nietzsche conçoit l'histoire comme l'histoire de la guerre. Mais ici ce ne sont pas les esclaves et les prolétaires qui sont dominés mais les forts, les créatifs et les combatifs qui sont domestiqués et étouffés par les faibles, les prêtres, les moralistes, le gouvernement, les professeurs, etc. Marx décrit l’avènement du monde moderne et occidental comme un empoisonnement du potentiel vivant de l'humanité. La figure du surhomme, qu'il appellera de ses vœux dans Zarathoustra, désigne l'homme libéré de ses chaînes, de la civilisation ascétique et pleinement vivant.

            Une lecture superficielle des deux textes conduirait à dégager une contradiction forte et indépassable qui opposerait des auteurs de gauche égalitaristes, défenseurs des pauvres, et un auteur de droite, défenseur des aristocrates, comme si la bourgeoisie était attaquée sur deux fronts, par le bas et par le haut de l'échelle sociale. Cette lecture est possible mais non suffisante.
            On peut par exemple superposer les catégories des auteurs de la manière suivante : prolétaires-forts vs bourgeoisie-faible et ajouter au projet révolutionnaire de société sans classe celui nietzschéen de l'accomplissement de soi. En combinant les deux auteurs, on parvient à une lecture communiste libertaire, postanarchiste ou postmarxiste, en dépassant l'opposition de classe par celles de genre et de race, en approfondissant de manière critique les notions de laïcité, de vérité, d'humanité et de révolution, grâce à des auteurs marqués par Nietzsche (comme Foucault).
            Henri Lefebvre, dans Hegel, Marx et Nietzsche, montre les points communs et les différences entre Marx et Nietzsche. Les deux auteurs s'opposent à Hegel, s'attaquent à la religion, au judéo-christianisme, s'appuient sur le corps et la nature et visent à transformer le monde. Les nuances sont la révolution sociale pour l'un, la subversion des valeurs pour l'autre ; la nature comme matière ou comme énergie, la science ou la poésie, la production ou la création. Lefebvre fait remarquer que Marx et Nietzsche ne sont pas exactement contemporains. L'optimisme du jeune Marx a été déçu par la disparition d'une perspective révolutionnaire. La réponse Nietzschéenne peut être considérée comme un approfondissement du marxisme. C'est sans doute ce qu'offre par exemple l'apport nietzschéen d'un Foucault au corpus marxiste. Plus généralement, le postmarxiste a su approfondir Marx par Nietzsche et le postanarchisme de Saul Newman offre les mêmes perspectives. Les concepts de discipline et de biopolitique peuvent aider à repenser la lutte autrement, alors que les perspectives révolutionnaires classiques semblent aujourd’hui de plus en plus bouchées.

Raphaël Edelman, Juillet 2017, Nantes
           


jeudi 27 juillet 2017

La Loi Travaille !


Parmi les événements qui ont marqué l’année 2016, figurent les manifestations contre la loi El Khomri, du nom de la ministre du travail. Présentée comme une loi de modernisation et d’adaptation du travail aux évolutions de notre monde ("projet de loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs"), elle a été perçue par ses opposants comme une attaque contre le code du travail et les acquis sociaux. Les manifestations, nombreuses et mouvementées, dans le cadre d’un état d’urgence prolongé, ont révélé la profonde mésentente entre la rue et une partie du gouvernement bien décidée à faire passer la loi. Pour mieux comprendre cet épisode, je vais d’abord tenter de déterminer l’esprit de la Loi El Khomri et la doctrine philosophique qui semble la sous-tendre. Puis je me demanderai s’il existe des alternatives à cette loi et présenterai quelques autres doctrines possibles en terme d’évolution du travail.

El Khomri et la Loi Travaille !

Myriam El Khomri fut la ministre du travail et de l'emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social de septembre 2015 à mai 2017. Je ne m'intéresse pas ici à la personne ni à sa biographie. Ce qui m'intéresse c'est qu'elle a donné son nom à la loi destinée à réformer le droit du travail en 2016 (en s'inspirant du rapport Badinter du 25 janvier 2016). Notons que ce projet de réforme est souhaité depuis des années, en particulier par le patronat, au motif que l'actuel droit du travail est trop gros, trop complexe et doit être simplifié. Mais certains syndicats ont fait remarquer que ce sont les multiples dérogations patronales qui sont responsables de cette complexité. Par ailleurs, l'argument est étrange, car la taille d'un livre ne renseigne en rien sur sa pertinence. Il n'est pas non plus évident que d'autres corpus du droit soient beaucoup plus simples.
Concernant le contenu de la loi El Khomri, il est lui-même particulièrement complexe et disparate, rendant la lecture difficile et rebutante. Néanmoins, c'est le travail de la presse, des philosophes, des syndicats, des intellectuels, etc. d'en faciliter l'accès. Tout comme l'on peut saisir les événements historiques et géopolitiques complexes grâce au travail des intellectuels et des journalistes, on peut et on doit, dans une démocratie, pouvoir comprendre l'essentiel d'une loi (le gouvernement lui prétend avoir mal communiqué...).
Essayons de restituer les articles les plus importants sur quatre vingt pages. L'idée que l'accord d'entreprise prime sur l'accord de branche donne la possibilité de négocier directement avec l'employeur les conditions du contrat de travail. Présenté comme un assouplissement de la loi susceptible de développer la concertation employé-employeur, ce principe est perçu par les opposants comme une perte de protection pour l'employé face à l'employeur. L'employeur a le pouvoir de choisir son employé, pas l'employé de choisir aisément son employeur.
La place accordée au référendum, par rapport à l'accord syndical, soulève la question du référendum lui-même. Il est généralement présenté comme une procédure démocratique. Or on peut au contraire dire qu'il réduit la négociation à une question simpliste que l'on peut formuler de manière plus ou moins avantageuse et accompagner d'une campagne d'information orientée. Il risque d'instituer la tyrannie de la majorité, sans que celle-ci ait toujours raison. Par exemple, le 11 septembre 2015, dans l'usine Smart, en Moselle, le référendum demandait de travailler 39h au lieu de 37h, ou bien... de perdre son emploi (lire l'Humanité du 18/2/2016).
Un autre aspect de la loi c'est le fractionnement des congés et des heures de travail. C'est à l'employé d'adapter ses pauses et vacances aux exigences de l'entreprise et non l'inverse. Les horaires pourront être modulés, réduits ou augmentés, en fonction des commandes, ce qui signifie ne pas augmenter les heures supplémentaires et, à terme, une baisse des salaires et un rationnement des coûts de production. Le travail du dimanche sera facilité. Les conditions de licenciement seront assouplies. Un motif économique ou une simple réorganisation suffiront à faire perdre son emploi à quelqu'un. En cas de litige, les compensations aux prud'hommes seront plafonnées. Les congés, suite à un décès, ne seront plus garantis, les indemnités en cas d'accident réduites et les visites médicales moins fréquentes et approfondies.
Un autre aspect, dont on a peu parlé, c'est le compte personnel d'activité qui permet d'individualiser le parcours individuel dès le plus jeune âge et le contrôle du parcours personnel. Le CPA isole les travailleuses et les travailleurs, les détache de leur poste et permet de gérer la précarisation de l'emploi. Cet outil rappelle, sous une version cybernétique, le livret ouvrier qui, au dix-neuvième siècle, permettait de contrôler les horaires et déplacements des travailleuses et des travailleurs par la police, alors que la coalition des ouvrières et des ouvriers était interdite. L'oubli du livret pouvait entraîner une arrestation pour vagabondage.
Si l'on essaie de dégager la tendance générale de la loi El Khomri, on est en droit de penser qu'il s'agit de transformer peu à peu le contrat de travail en contrat commercial et le salarié en autoentrepreneur. On peut parler d'ubérisation du monde du travail. Présentée comme une forme de libération des cadres juridiques, cette loi opère plutôt une libéralisation qui vise à réduire le coût du travail, les garanties collectives, à accroître l'exploitation et le contrôle, à remplacer les relations professionnelles par la gestion des ressources humaines et la négociation par l'évaluation.

L'économie néolibérale

Si l'on doit déterminer à quelle doctrine de philosophie politique se rapporte la loi El Khomri, on peut aisément l'associer au libéralisme ou au néolibéralisme. Le libéralisme classique apparaît avec Mandeville (la fable des abeilles) et Locke au dix-septième siècle et Adam Smith (la main invisible) au dix-huitième siècle. C'est un aspect de la philosophie des lumières qui valorise l'individu et économiquement l'entreprise individuelle par rapport à l'état et la société. En poursuivant son intérêt personnel, on travaille au bien être collectif. Si le libéralisme peut favoriser la liberté individuelle, il risque cependant de se développer au détriment de l'entraide, du partage et peut dégénérer en société inégalitaire, avec la loi du plus fort. Cet inégalitarisme est à distinguer de l'aristocratie traditionnelle liée à la naissance, même s'il en perpétue certains aspects, puisque la réussite sociale est plus fréquente dans les milieux favorisés.
Le néolibéralisme lui apparaît dans les années quatre vingt à Chicago avec Friedrich Hayek, James Buchanan, Robert Lucas et s'oppose à Marx. Il sera mis en application par Reagan, Thatcher, Giscard et Mitterrand. Le but est de diminuer la part de l’État ou du collectif et d'augmenter l'initiative privée et donc de soumettre l'ensemble des activités au principe de la compétition et du profit considérés comme moteurs du progrès. Le partage est remplacé par la notion de ruissellement : l'enrichissement de quelques uns profiterait à tous.
Le modèle néolibéral s'est internationalisé. Venu des pays anglo-saxons, il s'est imposé dans le monde. Il domine les institutions européennes et s'est propagé en Allemagne, en Italie, en Espagne et se développe en France. La réforme du travail El Khomri vise à accorder la France à ce qui s'est fait dans ces pays, annonçant un relatif plein emploi précaire et la diminution des protections sociales. Le but du néolibéralisme est le capitalisme, c'est-à-dire la privatisation des biens et des services afin de dégager du profit pour les grandes entreprises et les actionnaires, au dépend de la redistribution des richesses et de la valeur d'usage pour chacun.
Le modèle néolibéral place les entreprises en compétition les unes par rapport aux autres. Chaque entreprise vise des performances chiffrées, correspondant au profit. La quête de rentabilité vise à augmenter les marges de bénéfice. Pour cela, elle utilise la technologie pour augmenter les cadences au détriment de la qualité de la réponse aux besoins réels et au sens du travail. L'objectif principal reste la valeur marchande et l'économie abstraite.
Le résultat de la valorisation du capital par rapport au travail, comme l'a montré Marx, est la prolétarisation des travailleurs, c'est-à-dire leur aliénation en tant que travailleurs, mais aussi consommateurs, à une logique productiviste destinée à augmenter les capitaux des actionnaires et des grands entrepreneurs. Ils sont réduits à une variable d'ajustement, c'est-à-dire employables et licenciables en fonction des besoins de l'entreprise et non de leur propre besoins.
Deux conséquences directes sont observables sur l'emploi lui-même : le sur-emploi et le sous-emploi. Ceux qui ont du travail se retrouvent de moins en moins nombreux pour faire de plus en plus de travail (par exemple dans les hôpitaux), parfois pour maintenir le même niveau de vie alors qu'augmente le coût de la vie. Le management organise cette hyperactivité des travailleurs en même temps que leur isolement sur le marché du travail, pour éviter la syndicalisation et les conflits sociaux. C'est également un objectif de la loi El Khomri qui valorise l'accord salarié/employeur par rapport à la loi. Cette pression se maintient également sous forme de chantage, en menaçant de licencier, en brandissant le spectre du chômage et de la délocalisation vers une main d’œuvre moins chère.
Ainsi nous observons la deuxième conséquence : le chômage de masse. La concurrence sur un marché du travail raréfié permet de diminuer le coût du travail et d'augmenter le profit. La précarisation des chômeurs et des travailleurs amène à accepter des conditions de travail de plus en plus difficiles. Quand à la production industrielle de masse à bas coût et de qualité médiocre, elle permet de maintenir sous perfusion cette armée de réserve qui, autrement, se révolterait.
En terme de consommation, les trente glorieuses et la société de consommation, d'ailleurs en plein effondrement, relèvent du mirage publicitaire. Les biens consommés, automobiles, plats préparés, électroménager, divertissements télévisuels, etc. sont les accessoires nécessaires à la forme moderne de l'exploitation et non le luxe pour tous vanté par la réclame. Sans compter que cette consommation reste, elle aussi, un moyen d'exploitation, en incitant à dépenser, en empruntant, si nécessaire, l'argent difficilement remboursable. L'effondrement de cette austérité en trompe l’œil commence à se faire sentir, en particulier en matière de logement. La précarisation liée à la loi El Khomri est en contradiction complète avec les conditions drastiques du logement locatif ou propriétaire, en terme de garanties de revenu (une hausse de 24 % des expulsions locatives l'année dernière a été relevée par la fondation Abbé Pierre ).

La politique néoconservatrice

La manière dont la loi El Khomri fut imposée illustre parfaitement l'utilité de la politique néoconservatrice pour l'économie néolibérale. Cette politique fut inventée par des intellectuels comme Léo Strauss, Irvin Kristol, Norman Podhoretz et fut appliquée par Reagan ou Bush aux Etats Unis. Elle se développe au sein du Cercle de l'Oratoire en France à partir du 11 septembre 2001. Elle irrigue l'idéologie de l'ensemble de la classe politique, médiatique et, par voie de conséquence, d'une partie de la population.
La politique néoconservatrice se caractérise par un repli sur des valeurs traditionnelles, voire leur caricature, afin d'exalter le sentiment d'appartenance national contre un ennemi extérieur et intérieur. Les communautés fantasmées font les frais de ce repli identitaire visant à garantir la cohésion sociale en dépit de son émiettement de classe dans l'économie néo-libérale. Autrement dit, l'attention populaire, qui devrait se concentrer sur et contre le système qui crée rareté et souffrance, se tourne contre l'ennemi désigné par la lutte contre le terrorisme et l'immigration, souvent amalgamés en dépit des faits.
La politique néoconservatrice s'attaque donc à "l'étranger" de l'extérieur et de l'intérieur, comme les jeunes des banlieues ou la gauche radicale supposée elle aussi détruire l'unité nationale en vertu de son internationalisme et de son anti-autoritarisme. Elle met en place des dispositifs liberticides, au nom de la sécurité publique, mais parfaitement utiles pour contrer l'éclatement social, tels que le plan Vigipirate, la loi surveillance, la loi sécurité publique, l'état d'urgence etc.
En ce qui concerne l'état d'urgence, sa contemporanéité, à quatre mois près, avec la loi El Khomri, est troublante. Apparu en 1955 pendant la guerre d'Algérie et dix ans après Vichy, il fut ensuite appliqué en 1985 en Nouvelle Calédonie, lors des "émeutes des banlieues" de 2005, et après les attentats du 13 novembre 2015. Il permet un état d'exception dont Agamben a clairement analysé les risques. Rapidement reconnu comme inutile en matière de terrorisme, passées quelques semaines, il se maintient depuis plus de deux ans et s'est révélé fort utile pour mater la contestation sociale des militants écologistes pendant la COP 21, des zadistes, des No Borders, de l'extrême gauche ou des syndicalistes pendant la loi travail, favorisant d'ailleurs l'alliance, inédite dans les cortèges, verte, rouge et noire jusque là difficilement réalisable. C'est là l'ironie de l'histoire. Le système, en se durcissant, fabrique son antidote, en agrégeant les contestations au départ séparées. Les groupes ont su reconnaître leur intérêt commun dans la répression.
Le point culminant de ce processus fut les manifestations qui se sont étalées de mars à juin 2016. De nombreuses personnes ont été blessées, d'autres licenciées, d'autres sont passées en procès. L'état a réclamé une dérogation à la cour européenne des droits de l'homme dans le cadre de l'état d'urgence. Il y a eu des interpellations de manifestants par milliers, des interpellations préventives, des peines de prison de plusieurs mois, des interdictions de circuler, des violences policières systématiques (matraquages, passages à tabac de manifestants menottés, des milliers de grenades et de lacrymos lancés, des mutilations, des fractures, des blessures ouvertes, des nasses, des gazages, des tirs de flashball, la medic team attaquée, des charges sans sommations, des voltigeurs à Toulouse, des personnes brûlées, des doigts sectionnés, des crises de panique, des tirs dans le visage, des déblocages violents, des chasses à l'homme, des quartiers en cage des morceaux de peau arrachés, des blessés non exfiltrés, l'utilisation de lance grenade multiples et diverses expérimentations).
Ces manifestations furent assez peu utile sur le plan stratégique, les manifestations de rue n'ayant pas la force d'une grève générale, aujourd'hui peu réalisable en vertu de l'atomisation du monde du travail. Mais elles furent politiquement remarquables. Alors que la majorité des français étaient hostiles à la Loi El Khomri, les cortèges de manifestants regroupaient une population très hétérogène en terme d'âge et de composante politique. La volonté du gouvernement d'intimider le mouvement par une féroce répression, autorisée par l'état d'urgence, a eu l'effet inverse d'amorcer dans la population une culture de la lutte de terrain. On doit donc à la loi El Khomri et à l'autoritarisme qui l'accompagne, entre autre avec l'utilisation du 49.3 à cinq reprises pour contourner le vote du parlement, d'avoir plongé le pays dans un climat pré- révolutionnaire dont les conséquences pourraient se faire sentir dans les années à venir. Il n'est pas difficile d'imaginer que ce processus va se perpétuer dans le double sens d'une radicalisation politique de la population et d'une surenchère sécuritaire du gouvernement d'autre part.
Les alternatives réformatrices

La période électorale qui a suivi a permis de constater les réactions réformatrices, proposées par certains candidats, au malaise suscité par l'épisode de la loi El Khomri. Tout d'abord, l'hypothèse souverainiste, dans ses versions de droite comme de gauche, voit dans la relocalisation et la nationalisation une solution à la crise de l'emploi provoquée par l'économie néolibérale. Cette hypothèse a pour défaut de ne pas déconstruire le logiciel néoconservateur qui l'accompagne et de ne pas réellement remettre en cause le modèle capitaliste qui justifie le néolibéralisme. Les cas de Trump ou Poutine illustrent parfaitement la limite de la solution souverainiste.
Une autre hypothèse, pas forcément incompatible avec la première, est une reformulation de l'idée du travail, qualifiée de fin du travail (économie sociale et solidaire). Elle n'est pas non plus forcément incompatible avec le néolibéralisme. C'est en cela qu'elle est réformiste. Elle repose sur des dispositifs aussi divers que le salaire à vie, le revenu inconditionnel, l'économie sociale et solidaire, l'économie collaborative (version entrepreneuriale de la démocratie participative), l'automatisation et les nouvelles technologies et toute une ingénierie sociale adossée aux thématiques environnementales et durables. Le problème ici est de prendre la mesure de ce qui se joue réellement derrière ces mots enchanteurs. La réalité ne nous éloigne guerre du néo-libéralisme mais lui confère un nouveau visage. Derrière ce redwashing ou gaucho-blanchiment on trouve parfois une exploitation accrue, à travers le bénévolat, et un accroissement de la précarité. La principale monnaie employée, dans ce management à visage humain, est la reconnaissance personnelle, sur fond de frustration généralisée des travailleurs et des chômeurs. Il n'est pas impossible que le vernis craque une fois que les mots auront perdu leur charme et que les promesses d'un monde solidaire se seront évanouies pour laisser place à un univers de pure exploitation et compétitivité.

Le renouveau révolutionnaire

Le mot révolution a mauvaise presse, tout comme un grand nombre de ceux qui vont suivre, injustement réduits à leur composante la plus violente, comme si on réduisait le christianisme à l'inquisition ou l'automobile à la mortalité routière, ce qui n'est pas dénué de pertinence mais relève généralement de la malveillance. Tout d'abord, une révolution n'est pas le fait d'idéologies sanguinaires. Ce serait lui accorder un pouvoir qu'elle n'a pas. La pensée révolutionnaire peut être utile à fournir des outils mais qui ne seront employés que lorsque les gens seront arrivés à exaspération. C'est l'impossibilité de vivre dans un système qui déclenche les révolutions, pas les théories de ceux qui ont vu venir la crise. Ensuite, il faut comprendre le mot révolution comme reformulation radicale et subversion du système économique et idéologique. Et celle ci, comme l'a montré Marx, ne naît pas dans la tête du penseur mais de la critique de la réalité. "Nous ne voulons pas anticiper le monde dogmatiquement mais trouver seulement le monde nouveau par la critique de l"'ancien" (Lettre à Ruge).
La première piste révolutionnaire que l'on peut suggérer ici est celle du communisme libertaire, communiste par opposition au néolibéralisme et libertaire contre le néoconservatisme. Il s'agit aussi de sauver l'héritage communiste du naufrage autoritaire incarné par les dictatures qui, de Lénine à Castro, ne pouvaient incarner pleinement l'idéal de justice et d'égalité du communisme (pas d'égalité sans liberté, pas de liberté sans égalité). Il s'agit aussi de se distinguer du libéralisme libertaire ou libertarianisme qui a détourné la pensée libertaire de son origine communiste chez Bakounine pour donner un verni démocratique et progressiste au néolibéralisme et au capitalisme.
Concernant la question du travail, les communistes libertaires considèrent que le produit du travail est commun et doit revenir à tous. La richesse qui se dégage de l'effort conjugué doit être réinvestie dans l'entreprise et l'amélioration de la vie des travailleurs. Le principe "à chacun selon ses besoins et de chacun selon ses capacités" se distingue radicalement de la logique de compétitive qui domine le système libéral. L'entraide et la justice n'ont rien à voir avec la logique d'aide et d'assistance tolérée par le libéralisme pour préserver la paix sociale et accompagner la précarité organisée. Dans une société communiste libertaire, l'exclusion et la ségrégation n'ont plus lieu d'être, puisque la domination symbolique de genre, de classe et de race qui sert à légitimer l'exploitation économique disparaît avec celle-ci.
Dans le domaine du travail en général, pas seulement en entreprise, mais partout, y compris à la maison, dans les écoles, les associations, ce qui importe c'est la participation de tous dans la mesure de ses capacités. Par conséquent, comme l'a montré Alexander Berkman, au lieu que certains se tuent à la tâche quand d'autres sont au chômage, chaque personne apporte sa contribution sans avoir besoin d'effectuer plus d'heures qu'il n'en faut. En ce qui concerne la prise de décision, c'est l'autogestion (dans la limite des droits fondamentaux) qui prévaut sous la forme du conseillisme ou du fédéralisme. Ainsi rien n'est imposé à personne arbitrairement et l'expertise se fait à tous les niveaux de l'organisation. En ce qui concerne les spécialités, chacun travaille où il se sent le plus à l'aise, en évitant les formes de dominations liées à la distinction manuelle intellectuel dans les responsabilités.
A l'échelle macroscopique, le communisme libertaire est internationaliste, c'est-à-dire ni nationaliste ni impérialiste. Il vise la même égalité (qui n'est pas l'uniformité) entre les communes, les régions, les pays, les continents qu'entre les personnes. Les échanges se font donc non pas au nom de l'exploitation mais de la collaboration.
Une autre révolution peut également être importante et complémentaire concernant le travail, celle de la décroissance libertaire. La décroissance consiste à quitter le modèle productiviste et calculateur. Au lieu d'être comme maître et possesseur de la nature, l'homme doit retrouver le sens des limites et des proportions. Il s'agit de retrouver un rythme de travail supportable pour l'homme et une exploitation raisonnée de l'environnement, avec des communes autosuffisantes. Contre le règne de la quantité, introduit par l'organisation scientifique du travail, celui de la qualité doit être retrouvé, proche de la production familiale primitive.
La décroissance libertaire doit sortir de l'économie libérale marchande pour entrer dans une anthropologie du don. Au lieu du règne de l'argent, de la quête du PIB et du salariat, le travail doit se recentrer sur la valeur d'usage. Car il n'est pas vrai que l'exploitation technique de la nature aboutit à l'élimination de la précarité et du travail pénible. Il l'a seulement distribué de manière inégale. La simplicité volontaire rejette la consommation ostentatoire et défend le partage et la frugalité articulés sur des valeurs plus humaines et environnementales.
Utopie et réalisme

J'ai essayé de restituer l'esprit de la loi El Khomri derrière la complexité du texte. Conformément à la lecture des syndicats CGT et FO et à la presse de gauche, il s'agit d'une libéralisation de l'emploi, d'une attaque du droit des salariés et du code du travail. Ainsi la loi El Khomri s'inscrit-elle dans le cadre du libéralisme et du néolibéralisme dont l'effet pervers est d'accroître les inégalités sociales et la précarité sous prétexte de garantir la compétitivité des entreprises (ce qui est sans doute le cas mais ne profite pas aux travailleurs eux-mêmes). A cela on peut associer la doctrine néoconservatrice et son appareil sécuritaire et répressif comme outil de maintien de l'ordre contre toute réaction sociale à la politique d'austérité néolibérale, sous prétexte de lutter contre un ennemi commun : le terrorisme international.
Au néolibéralisme et au néoconservatisme qui traversent la loi El Khomri certains ont tenté, dans le contexte électoral qui a suivi, de fournir des alternatives réformatrices telles que le souverainisme ou l'économie sociale et solidaire. Or n'ayant par définition pas vocation à changer le cœur du système, ils ne feront que repousser l'échéance de son essoufflement et accentuer la violence de son effondrement. J'ai suggéré des pistes plus radicales, celles du communisme et de la décroissance libertaire, plus respectueuses de l'homme et de l'environnement. Ces objectifs politiques et sociaux supposent une réflexion sur le combat pour leur application.
Pour finir, je répondrai à une objection courante opposée aux solutions révolutionnaires que j'ai proposées, celle d'utopisme. Les modèles libertaires dont nous parlons ne sont pas de simples vues de l'esprit mais la schématisation de ce qui existe ou a déjà existé dans certaines sociétés traditionnelles (Inuits, Pygmées, Santals, Tivs, Piaroa, Merina) ou à travers des expériences comme la Commune de Paris, la Makhnovchina, l'Espagne de 36, la ZAD de Notre dame des landes, les zapatistes, les mouvements d'occupations, les lieux autogérés, etc. Mais nous les trouvons aussi au quotidien, au cœur des cercles d'amis et dans le monde du travail sans lesquels ils n'existeraient pas. Ensuite, il n'est pas avéré que le modèle libéral et conservateur soit si réaliste qu'il le dit, tant sont grandes les souffrances et les destructions qu'ils occasionnent ainsi que les révoltes qu'ils suscitent. C'est par l'observation de ces souffrances, ainsi que des remèdes existants, que se forgent les théories révolutionnaires qualifiées, pour les discréditer, d'utopiques.

Raphaël Edelman, Nantes, Mars 2017