jeudi 12 mars 2015

OGM

Les révolutions industrielles ont bouleversé tous les aspects de la vie partout sur la planète, dans notre façon de nous distraire, de travailler, d'habiter, de nous nourrir, etc. Ces bouleversements concrets sont considérés comme des progrès en termes de confort, de sécurité, d'abondance, etc. Néanmoins, cette vision idyllique fut remise en cause lorsque des conséquences imprévisibles et inquiétantes surgirent avec, par exemple, les guerres modernes (camps, armement) et les catastrophes industrielles, mais aussi les bouleversements sociaux (crises, chômage, misère).
Nous nous concentrerons sur la question alimentaire pour étudier cette évolution impulsée par les technologies, à travers la questions des organismes génétiquement modifiés qui touche au rapport du monde industriel aux êtres vivants. Peut-on considérer les évolutions technologiques comme des améliorations du vivant et de nos modes de vie, au même titre que les progrès accomplis par les générations passées depuis la préhistoire ? Doit-on s'inquiéter que certaines limites aient été franchies et au-delà desquelles nous nous mettons en danger ainsi que notre environnement ?





I. Le génie génétique



La génétique moderne se distingue de la sélection massale des meilleures semences, du bouturage, du marcotage et du greffage, en ce qu'elle se pratique en laboratoire à une échelle microscopique (transgenèse). Cette technologie valorise la place de l'expert et du scientifique par rapport à celle de l'agriculteur. Elle rend possible une hybridation et une mutation des espèces auparavant impossibles.

Ces modifications génétiques des organismes s'inscrit clairement dans le projet cartésien de "se rendre comme maître et possesseur de la nature" ; avec des espoirs aussi divers que la disparition de la famine, de la maladies, de la mort, voire la résurrection des espèces disparues (Jurassik Parc). L'action des scientifiques en général s'étend aujourd'hui en profondeur, au cœur de la nature, pour atteindre les cellules, les molécules et les atomes. Ainsi elle influence les processus naturels à la racine, à l'origine (genos en grec). Dans le cas de la génétique, ce n'est pas uniquement sur l'individu que l'on agit, mais sur toute l'espèce, à travers l'hérédité, et à plus long terme sur les autres espèces et tout l'environnement.

La démarche radicale du scientifique s'inscrit dans la recherche d'efficacité et de puissance propre à la technologie et au productivisme, mus par la quête de l'abondance (hormone de croissance, sélection et transfère des gènes d'intérêt, multiplication du rendement pour accompagner l'essor démographique, optimisation des organismes). Cette logique de croissance et d'expansion est propre également au modèle capitaliste, au détriment des principes d'équilibre et de mesure. Elle se justifie socialement par la promesse utilitariste de l'abondance et d'un plus grand bonheur pour le plus grand nombre. La culture des Ogm se veut écologique et saine. Elle prétend nous débarrasser des intrants, grâce à des Ogm capables de se défendre seuls contres les parasites, tout en produisant aussi des Ogm résistants aux herbicides. Y. Chupeau, dans Ogm, quels risques ?, prétend, que l'association du glyphosate, puissant herbicide, et de la semence modifiée qui y résiste est une solution écologique et pratique. L'industrie génétique nous promet des plantes plus nourrissantes, résistant au gel, à la sécheresse et au soleil. Sur le plan de la santé, la modification génétique doit permettre de traiter le diabète, les épidémies, le cancer, l'hémophilie, la cécité, la myopathie et la maladie de parkinson. Les applications militaires doivent également représenter un progrès aux yeux des ministères de la défenses.

La question de la modification génétique des plantes n'est donc qu'un aspect de la modification des organismes vivants. Les techniques sophistiquées liées à la procréation en sont un autre aspect, qu'il s'agisse du clonage, de la thérapie génie, de la PMA, etc. Ces technologies côtoient d'autres technologies concernant l'inerte, comme la chimie moléculaire, la fission atomique, les nanotechnologies, etc. La logique reste la même qui consiste à intervenir de manière volontariste au cœur de la matière, a tenter tous les bricolages, afin de transformer la nature et de la rendre plus adaptée à l'homme, ou du moins à une certaine idée de l'homme. La nature est conçue comme un Méccano, un Légo ou un code. Son principe mécanique repose sur l'articulation de briques traduisibles en symboles, que ce soit les éléments de Mendeleiev, le langage binaire des ordinateurs ou les quatre bases de l'Adn (adénine, thymine, cytosine, guanine). Cette approche galiléenne, comme le fait remarqué Husserl dans La crise des sciences, réduit la vie à un vêtement d'idée et l'être à une méthode.

Un corollaire de cette approche galiléenne, quantifiable et interventionniste, est la marchandisation et l'appropriation de la nature. Celle-ci, modifiée dans le cadre d'investissements scientifiques et industriels, entre dans le processus d'exploitation capitaliste qui avait commencé avec les enclosures au XVIe en Angleterre et s'est poursuivie avec la conquête des terres amérindiennes. Une fois les corps vivants brevetés par les industries qui ont découvert et modifié leur structure, ces industries exercent une domination commerciale sur ceux qui utilisent leur semences. Yves Chupeau, qui défend les Ogm contre J. Testard, compare lui-même l'étude des gènes à la cartographie des continents par les explorateurs de la Renaissance. Il considère également que la rétribution des performances intellectuelles (brevets) est ce qui stimule l'innovation. Marie Monique Robin, dans Le monde selon Monsanto, montre comment la firme ruine les agriculteurs avec le monopole qu'elle exerce grâce à ses semences brevetés. Sur le site Infogm, on peut lire que les barons du soja de divers pays d'Amérique du sud font expulser les habitants et détruisent les forêts pour étendre leurs champs de soja (C. Noisette, 2004). Plus globalement, l'analyse génétique permet d’accroître le contrôle et le fichage des populations à titre commercial (assurances) et sécuritaire (polices). L'entreprise Sooam biotech propose aussi de cloner votre animal domestique. Nous voyons donc que, en plus de l'impact sur l'environnement, la technologie génétique modifie nos conceptions de l'économie et de l'éthique.





II. La résistance au progrès.



Se rendre comme maître et possesseur de la nature implique donc de la transformer. Bien sûr, des modifications ont déjà lieu dans la nature, comme le montre la théorie de l'évolution, laquelle a remis en cause la conception stationnaire de la nature héritée d'Aristote. Mais ces modifications diffèrent de celles opérées par l'homme. Elles semblent plus lentes et relativement modestes. Le modèle cybernétique qui est le nôtre aujourd'hui remet en cause cette différence entre les processus et les rythmes naturels et techniques pour un plasticité encore plus grande. En 1953 Crick et Watson modélisent le principe de la séquence d'Adn. Quelques années avant, Norbert Wiener inventait la cybernétique, selon laquelle le vivant comme la machine reposent sur un principe d'échange d'informations. Ainsi on peut supposer qu'une mutation génétique est réductible à un bug informatique, soit une erreur de codage. En maîtrisant cette erreur, on parvient donc à une sorte de rhétorique génétique.

Nous sommes tentés de faire de Leibniz, philosophe du XVIIe, un précurseur de la cybernétique lorsqu'il affirme, "chaque corps organique d'un vivant est une espèce de machine divine ou un automate naturel" (Monadologie). Il s'agit en quelque sorte d'un réductionnisme faisant du corps et de l'esprit une même substance. La pensée cybernétique aujourd'hui à pour conséquence de réduire la distance entre l'homme et la machine, par exemple en employant le mot "performance" à la place du mot comportement. La réduction du vivant au mécanique permet de simuler des molécules de synthèse (design organique) dans un environnement virtuel numérique ou de projeter la réalisation d'ordinateurs moléculaires qui utiliseraient l'Adn pour effectuer des calculs.

Avec la cybernétique, la nature se réduit donc à un ensemble d'informations où toutes les combinaisons sont possibles, sans faire de différence entre celles opérées par l'homme ou sans l'homme. Le principe d'"équivalence en substance" vise à détruire la différence entre l'artificiel et le naturel pour affirmer a priori l'innocuité des Ogm. Pour reprendre les terme de Simondon, la concrétisation technique rejoindrait le concret organique. Cette approche permet de forcer les frontières biologiques en toute indifférence, en transférant des gènes d'une espèce à l'autre, et de négliger le problème de la contamination d'autres espèces par les Ogm. Que ce passerait-il par exemple si les gènes Terminator, qui empêchent la réutilisation des semences lors de la saison suivante pour des raison commerciales, se répandaient aux autres espèces et stérilisait toute la végétation ? Quelles seraient les conséquences environnementales mais aussi sociales d'une monoculture monopolisée par les grandes firmes au dépend de la biodiversité et des petits agriculteurs ?

Les notions de responsabilité et de risque sont inhérentes à la pratique humaine uniquement. Contrairement à ce qui arrive par fatalité, l'action humaine nous rend en principe responsable des progrès ou des dommages qu'elle entraîne. Or des philosophes comme Heidegger ou Ellul se sont inquiétés du fait que la technique soit devenu aujourd'hui un destin plus qu'un choix. Cet état de fait est peut-être lié à un déficit démocratique et à la prédominance des experts. Or il existe pour les Ogm des réseaux citoyens, comme le Crireem, Infogm ou Rézogm, comparables au réseaux antinucléaires de la Criirad ou Sortir du nucléaire, qui pratiquent une veille citoyenne. Le modèle d'Act-up est également intéressant, puisque cette association valorise l'expérience des patients contaminés contre l'avis des médecins et des laboratoires. Il faut considérer que les experts ne peuvent être neutres si l'on tient compte des conflits d'intérêts, du pantouflage, de la corruption, chez les politiques, les savants et les journalistes.

Évidemment, nous ne saurions prévoir toutes les conséquences de ce que nous faisons. Mais nous pouvons justement tenir compte de notre ignorance en nous abstenant d'agir, selon un principe de précaution. Ce principe consiste à tenir compte des risques potentiels, à la différence de la prévention qui part des risques avérés. Le principe de précaution part du principe que si un risque n'est pas prouvé, cela ne constitue pas une preuve qu'il n'y a pas de risque. Le principe de précaution, et même celui de prévention, devraient nous apparaître aujourd'hui indispensables après les catastrophes industrielles atomiques et chimiques mais aussi les scandales du sang contaminé, de la vache folle, de l'amiante, des prothèses PIP ou du médiator. Le traité transatlantique (Trans-Atlantic Free Trade Agreement) prévu pour 2015 est préoccupant, puisqu'il risque de défaire les réglementations environnementales européennes anti-ogm.

Face au risque, deux mentalités s'affrontent. Il y a d'abord celle de l'entrepreneur aventurier, qui part du principe que l'on est toujours trop méfiant et qui qualifie la prudence et la précaution de réactionnaire et conservatrice. La précaution revient pour eux à un infanticide technique, purement idéologique et non scientifique, comme si la recherche restait absolument neutre et objective. L'homme prudent, qui accuse l'aventurier de se comporter de façon irresponsable, égoïste et infantile, ne recule pas devant une heuristique de la peur. Chez Hans Jonas, par exemple, il s'agit moins d'une peur pour nous-mêmes, à la manière de Hobbes, mais pour nos descendants. On reconnaît donc que le principe de précaution oppose une démarche émotionnelle à la démarche scientifique. Pour autant, il ne s'agit pas d'une position romantique infondée. On pourrait plutôt parler d'un catastrophisme éclairé (JP. Dupuy).

Dans sa hâte, l'entrepreneur semble prêt à ouvrir la boite de Pandore sans mesurer par exemple les risques sanitaires. Selon un article du New England Journal of medicine de 1996, les rats développent des allergies aux gènes insecticides. Nous ignorons les effets à long terme sur les hommes. Au niveau environnemental, on peut s'inquiéter d'une diffusion du gène terminator à d'autres espèces et de leur stérilisation. On peut aussi imaginer que les parasites développent des résistances aux gènes insecticides ou herbicides, rendant le recours aux intrants nécessaire avec pour conséquence la pollution et la destruction des sols cultivables. D'un point de vue sociaux-économiques, nous voyons les risques de faillite dus aux brevetage des semences et au monopole des grandes firmes. De plus, Le Meilleur des monde, de Huxley, paru en 1932, anticipe ce que pourrait être une société totalitaire où la génétique permettrait de concevoir une population produite selon des fonctions et un ordre hiérarchique.

Globalement, le pouvoir appartient aujourd'hui aux aventuriers et la prudence au peuple mal écouté. L'expert voit les appréhensions populaires comme des résistances primitives et obscurantistes au progrès. La savant éclairé part du principe que la masse est dans l'illusion et tremble inutilement dans sa caverne. Cependant, rien ne nous assure que l'expert n'est pas lui-même dans l'erreur et que ce qu'il envisage comme étant la réalité n'est pas autre chose qu'un système abstrait (scientisme). Ainsi, y a-t-il peut-être plusieurs réalités, plusieurs points de vue sur réel, au lieu d'une réalité unique et scientifique qui s'opposerait à la fiction et l'illusion de la foule. Aussi le déficit démocratique que nous observons aujourd'hui, concernant l'aménagement du territoire ou les mesures environnementales, ne serait-il pas seulement une faiblesse du système, que des processus participatifs citoyens pourraient résorber, mais son essence même.

Ce qui n'est pas pris en compte dans la concertation orchestrée par les décideurs c'est qui décide des modalités de la concertation. Dès lors que la société civile prend elle-même l'initiative, elle est rapidement rejetée dans l'illégalité (désobéissance civile, "violence"). Or les actes de sabotage et les manifestations organisée par les habitants sont rendus nécessaires par la surdité et la cécité des autorités. Celles-ci semblent convaincues que chaque poison technologique a son remède technologique, sans voir que le traitement est à la source de la maladie et que la iatrogénèse, la maladie d'origine médicale, s'étend à l'échelle planétaire. Cette fuite en avant technologique est rendue possible par une banalisation par l'usure. Les victoires ponctuelles des opposants au technologies néfastes et inutiles semblent incapables d'enrayer un phénomène global et massif. La culture et la diffusion des Ogm ne cesse de croître en dépit des désaccords.





III. L'organisation sociale



La révolution scientifique introduite au niveau cellulaire s'étend aux niveaux supérieurs des individus, des sociétés et de leurs milieux. Un organisme ne peut être appréhendé uniquement de manière abstraite mais c'est un tout compris dans une autre totalité. Changer la partie du tout revient à modifier la totalité. Ainsi, la modification génétique altère non seulement l'individu mais toute la société ainsi que son environnement. On ne s'étonnera donc pas du lien qui existe entre l'évolution de l'alimentation, l'accroissement des inégalités et la dégradation de l'environnement.

Entre la nature et la société, se trouve l'outil, qui est souvent le point aveugle des analyses. Le laboratoire est le dispositif du gène, avec la seringue, la pipette et l'éprouvette ; tandis que le champ est le dispositif de la graine, avec la bêche, la charrue et la faux. Derrière les outils, il y a des gestes, comme programmer, conduire et pulvériser d'un côté ; ou bien semer, défricher et récolter de l'autre. Les outils et les gestes industriels s'inscrivent dans un système apparemment efficace mais également dispendieux, insoutenable à long terme et destructeur de travail, de savoir-faire, d'autonomie, de convivialité et d'entraide. Ainsi, adopter ou non les Ogm c'est choisir un mode de vie.

Le monde des Ogm est un monde inquiétant en raison également de la naturalisation des phénomènes sociaux liés à la génétique. La pauvreté, la maladie, la désobéissance, les différences culturelles et morales seraient liés à des facteurs génétiques et biologiquement traitable. Cette approche dispense de discuter les organisations sociales. Non seulement l'approche génétique ne remet pas en cause les inégalités sociales mais le monde Ogm est un monde profondément inégalitaire, avec des nantis transhumains médicalement performants et de l'autre côté des hommes ordinaires privés des moyens de se prémunir contre la maladie et la mort dans un monde de plus en plus toxique. Autrement dit, le monde Ogm maintient les inégalités et même les creuse. Au contraire, on peut imaginer un monde sans Ogm convivial et postindustriel, où les sociétés seraient émancipées de la méga-machine qui nous domine. Nous serions alors capables de construire et réparer les outils que nous utilisons. Au lieu du monopole des professions mutilantes (professeurs, médecins, scientifiques) et inutiles (managers, publicitaires, commerciaux), les habitants de ces sociétés autonomes pourraient s'auto-suffire, suivre leur rythme propre, et considérer la qualité de la vie autrement qu'en terme de surpuissance, de surabondance et de surpopulation.

Les partisans du monde génétiquement modifié mettent en avant divers arguments : la sécurité alimentaire, le confort, la santé, l'allongement de l'espérance de vie, le développement des pays développés, en voix de développement ou sous-développés, l'abondance, la disparition des famines, le développement de la recherche et de la connaissance et la création d'emplois d'avenir propres et valorisant socialement. Ceux qui s'opposent à cela, qualifiés généralement de fascistes verts, recherchent-ils dans ce cas la maladie, la mort, la famine, l'injustice, la régression et l'ignorance ? Bien au contraire, les détracteurs des Ogm essaient de montrer que le véritable visage des industrie biotechnologiques est plus inquiétant qu'il ne paraît. Marie Monique Robin, dans son enquête sur Monsanto, montre l'implication de cette firme dans l'armement chimique américain durant la guerre du vietnam, et les différents scandales et mensonges liés à la firme (Pcb, Ddt, Round up, dioxine, hormone de croissance). On peut donc s'opposer aux OGM pour défendre la qualité de la vie, le recul de la marchandisation de la nature et des hommes, l'autonomie des sociétés, avec leur alimentation et leurs techniques, la préservation de la santé et de l'environnement, la préservation de l'emploi et un développement culturel qui ne se réduirait pas à l’ingénierie mais qui serait aussi artistique, poétique, artisanal et philosophique. Le refus du développement, qui n'est pas celui d'un certain progrès, c'est le rejet des promesses intenables, naïves et mensongères, pour une véritable créativité et une richesse plus complexe que l'abondance de biens et d'argent qui nous sont promis par les biotechnologies et la technoscience en général.

Au modèle de l'usine planétaire, nous pouvons opposer celui des communaux, avec leur autonomie, leur auto-construction, leur rejet de l'appropriation privée (enclosure). Cette décentralisation impliquerait aussi une réforme des démocraties en les rendant directes. Les villages et les quartiers pourraient décider sans se soumettre au monopole et au gigantisme de quelques firmes. Ce municipalisme permettrait d'assurer la diversité biologique et sociale dans un projet égalitaire. Les circuits courts permettraient de réduire la pollution liée au transport. La fin de l'exploitation de la nature serait aussi la fin de celle de l'homme en réduisant les spécialisation notamment entre manuels et intellectuels. Au lieu d'une société génétiquement transformée, soumise à des normes et des contrôles centralisés, ou encore d'une société rétrograde arc-boutée sur la terre des ancêtres, la société que nous désirons est une société où la technique et la science n'effaceraient pas la nudité du visage d'autrui, pour parler comme Levinas.





Conclusion



Nous avons montré la logique galiléenne dans laquelle s'inscrivent les OGM et le génie génétique. Puis nous avons vu que les modifications apportées posent des questions de responsabilité, de choix et de démocratie. Enfin, nous avons clairement montré en quoi la question des OGM correspond à un choix de société. Or ce choix ne saurait se réduire à une alternative entre archaïsme et progrès. Le modèle industriel, qui tend à s'étendre de manière illimitée, de la matière inerte, au vivant jusqu'à l'intelligence, doit être aujourd'hui réévalué honnêtement et lucidement. Nous pouvons apprécier les bénéfices partiels de la technologie, tout en regrettant la destruction de certaines techniques traditionnelles. Ces techniques d'habitation, d'agriculture, de soin et d'enseignement que les hommes ont mis des siècles à élaborer devraient-elles disparaître subitement pour des technologies inexpérimentées ? Poser cette question ce n'est pas s'opposer au progrès ou réclamer un retour vers le passé, mais chercher à faire évoluer l'idée même de progrès, en réfléchissant à ce qui doit être préservé ou non, ce qui doit être tenté ou non. Or cela n'est possible qu'au sein d'une démocratie qui ne se réduit pas aux profits à court terme ou aux spéculations infantiles des lobby industriels et des dirigeants qu'ils financent. 

Raphael edelman

dimanche 14 décembre 2014

CRITIQUE DE L'ETHIQUE SCIENTIFIQUE




L'opposition à l'ignorance, à la superstition, au mensonge, à travers la recherche de la vérité, nous apparaît indubitablement désirable. La science se présente de ce point de vue comme un bien. De même, l'usage des sciences et de ses applications techniques peut être considéré comme un progrès, dès lors que la pratique y gagne en efficacité. Enfin, la gestion technique des affaires sociales et de la vie politique, en tant qu'elle s'appuie sur la science, semble à première vue préférable au gouvernement des hommes dicté par les préjugés. Cette synthèse de la science, de la technique et de la politique constitue l'éthique même des Lumières au XVIIIe siècle et ensuite du Positivisme au XIXe jusqu'à aujourd'hui.

Néanmoins, ce point de vue fut remis en cause, ne serait-ce que par les luttes Luddites du XIXe Angleterre contre la révolution industrielle dans le textile ou encore par l'écologie politique après les crimes d'Auschwitz et d'Hiroshima. En outre, bien avant que ne pèsent sur nous les menaces de la technologie moderne sur la vie, les hommes ont pressenti le danger que représente la technique lorsqu'aucune sagesse ne vient tempérer son orgueil et sa démesure. Dans le Protagoras de Platon, et après que l'homme eût reçu de Prométhée le feu, c'est-à-dire la technique, Zeus dut envoyer Hermes porter aux hommes le sentiment de l'honneur et du droit afin d'éviter que les hommes ne s'anéantissent eux-mêmes. La volonté des savants de maîtriser la nature mais aussi les hommes souleva des questions aussi bien éthiques que politiques. Ainsi le doute surgit quant au bien fondé du recours à la science, comme paradigme principal, dans la technique et dans la politique. Dans ce cas, l'éthique peut être amenée à prendre ses distances par rapport à la science. S'agit-il alors de rendre désirable l'ignorance ? Il est plutôt question de définir un rapport au monde qui soit différent de ce que propose la science et qui soit capable de contrebalancer son pouvoir.





I. Science



La naissance de la science est liée à celle de la philosophie entre le VIe siècle et le Ve avant JC. Elle se nomme en grec épistémé. D'autres notions se lient à elle : aléthéia (vérité), nous (perception), logos (parole), théoria (vision), eidos (idée). Dans le monde latin, apparaissent les mots ratio, contemplatio, mathésis etc.

La conception de la science diffère selon les auteurs, les époques et le vocabulaire favorisé. Essayons tout de même de fournir une vue générale. Dans le cadre de la philosophie, la science répond à un enjeu polémique. Elle s'oppose à l'opinion, le préjugé, l'apparence, la croyance, la superstition, l'erreur, le mensonge etc. Les conceptions de la fausseté elles aussi varient, ainsi que les ennemis désignés de la science à travers les époques : la foule, les sophistes, les poètes, les prêtres, la tradition, les romantiques, etc. Le but que se fixe la science à chaque fois est d'accéder à la connaissance des choses la plus aboutie en écartant ce qui empêche d'y parvenir.

Dans ce cas, un point important de la science (qui en fait rapidement une technique), c'est la manière de procéder, la méthode, le chemin employé. Ici on trouve plusieurs propositions : l'ironie, la maïeutique, le doute, la dialectique, l'intuition, la méditation, l'analyse, la déduction, le calcul, etc. Toutefois, le modèle qui dominera rapidement la science sera celui des mathématiques en raison de sa rigueur, de sa clarté et de son universalité. "Nul n'entre ici s'il n'est géomètre" était-il écrit à l'entrée de l'académie de Platon. De Pythagore à aujourd'hui, le paradigme du calcul reste dominant en science. C'est même ce qui la distingue de la philosophie. Ainsi, la science, dans sa quête de rigueur, tend à se pétrifier dans une technique combinatoire, sans bien réfléchir à ses présupposés. La philosophie se distingue en cela de la science en ce qu'elle interroge la science quant à sa méthode, ses objectifs, voire sa propre religiosité, si l'on considère qu'elle est la religion de la modernité. C'est le point de vue, entre autre, de Jacques Ellul défendu aujourd'hui par l'association Technologos dans ses analyses.

On voit apparaître là l'ambiguïté de la science. Elle fut censée nous libérer de l'opinion tant que la philosophie fut à sa recherche. Mais une fois constituée, elle devient à son tour suspecte et soupçonnée d'être opinion à son tour. Depuis le XIX siècle, et le développement de la science expérimentale, science et philosophie ne cessent de s'accuser mutuellement d'erreur. Aux yeux des scientifiques (et des philosophes privilégiant le modèle scientifique), la philosophie paraît dénuée de tout fondement empirique et se réduit à des spéculations arbitraires (Cf Wittgenstein, Russel ou Carnap). En revanche, la science, aux yeux de certains philosophes, ne représente qu'un aspect abstrait de la réalité qui ne saurait nous fournir un accès suffisant à l'être, voire nous le dissimulerait en le réduisant à quelque chose d'inerte (Cf. Bergson, Husserl, Heidegger).

Ce débat entre deux communautés de savants, les scientifiques et les philosophes, a lieu, en outre, au sein d'une classe d'élites et d'experts et semble inaccessible à la majorité des gens. C'est que les savants prétendent s'élever par définition au dessus de la masse des ignorants. Le philosophe, comme le polytechnicien, se considère comme une sorte d'expert capable d'éclairer les foules. Bien sûr, une critique interne à la profession a lieu. Après tout, le savoir est potentiellement universel et doit pouvoir être démocratisé en principe grâce à diverses pédagogies. Socrate, par exemple, prétend ne rien enseigner et se contenter, par l'ironie et la maïeutique, de mener son élève à découvrir par-lui même les vérités (cependant, Jacques Rancière retient surtout de Socrate la manière dont il disqualifie la parole des autres). Descartes valorise le bon sens comme la chose la mieux partagée et l'idée se diffuse peu à peu que tous les hommes possèdent la Raison de manière identique.


Certains laisseront entendre que moins l'on est savant plus on est proche de la vie réelle et que l'érudition peut devenir une forme d'ignorance ("l'intelligence de la main"). Cette défiance à l'égard des savants peut se faire au nom de diverses valeurs : la religion, la vie, l'action, le peuple, etc. La science, préalablement destinée à s'opposer à l'opinion, est elle-même menacée de devenir une nouvelle forme d'opinion.

La science, prétendument opposée à la tradition, constitue elle-même une forme de culture. Elle représente même certains intérêts de classe. Ainsi, le conflit entre science et tradition n'est-il peut-être rien d'autre qu'un conflit entre deux traditions, deux cultures, voire deux classes, mettons la bourgeoisie et l'aristocratie au XVIIIe, ou le patronat et le prolétariat au XIXe.

Du passé on ne peut tout à fait faire table rase et les enseignements du passé, même modifiés, sont un socle nécessaire à la pensée. Toute révolution scientifique ou intellectuelle finit par se révéler bien plus adhérente à l'histoire et enracinée qu'elle ne le prétend. La science, bien qu'elle estime se situer au-delà de l'histoire et du monde immanent, possède en réalité sa propre histoire. L'évolution du savoir se fait dialectiquement lorsqu'un paradigme dépasse celui qui le précède. Autrement dit Einstein s'oppose à Newton, qui s'oppose à Galilée, qui s'oppose à Aristote. La vérité d'une époque est l'erreur de la suivante.

La science peut également être combattue au nom du vitalisme. L'opposition cartésienne entre la substance étendue et la substance pensante, entre la nature inerte et la conscience, avec la condamnation de l'animisme, a réduit le monde à une matière manipulable. Or, dans le paganisme, les entités naturelles possèdent leur esprit tutélaire et l'esprit des lieux doit être ménagé. Dans le monde monothéiste puis scientifique, au contraire, la nature désenchantée peut être exploitée en tout indifférence (Lynn White Jr, Science 1967).

Le vitalisme lui s'oppose à la mécanisation et la mathématisation galiléenne du réel caractéristique de la science moderne. Ce vitalisme peut être spiritualiste, comme chez Bergson, ou naturaliste comme chez Nietzsche ou Arne Naess, figure importante de l'écologie profonde (deep écologie). L'anthropocentrisme est alors combattu au nom du biocentrisme afin de restituer à la nature sa capacité créatrice intrinsèque. a poésie devient l'expression la plus adéquate de la nature.

Contre la rationalité instrumentale se développent des formes de romantisme, de vitalisme, de naturalisme. Parfois, c'est la distinction même entre l'homme et la nature qui est révoquée. L'homme et la nature, le sujet constituant et l'objet constitué, se fondent en une même réalité et participent d'une même force vitale. Ainsi, au lieu de la science, d'autres rapports à l'être sont recherchés : la méditation, la pensée, l'intuition, etc.





II. La technique


Au commencement, les philosophes s'efforcent de bien distinguer la science et la technique, en valorisant la vie contemplative par rapport à la vie active et, par la même occasion, les intellectuels par rapport aux manuels, voire les hommes libres par rapport aux esclaves. Il faudra attendre Bacon et Descartes pour que fusionnent explicitement à partir du XVIIe science et technique, vérité et utilité, dans une science opérative et non spéculative (Frederic Rouvillois, L'invention du progrès, 1996). Cette tendance se continuera à travers l'encyclopédie de Diderot et d'Alembert, la science expérimentale et le développement de l'industrie née de la coopération entre chercheurs et entrepreneurs. La figure du citoyen-travailleur qui va naître, avec la possibilité très relative de mobilité sociale, parviendra difficilement à faire disparaître les castes, lesquelles se transformeront plutôt en classes, celle des concepteurs et celle des producteurs.

Husserl fait remonter le paradigme instrumental des science au commencement de la science et de la philosophie, bien avant les révolutions coperniciennes, galiléennes et industrielles. Les mathématiques descendent selon lui des techniques d'arpentage grecques (La Crise des sciences, 1936). Mais on pourrait remonter plus loin encore en arrière. Le calcul, comme l'écriture, apparaît avec la comptabilité il y a cinq mille ans en Mésopotamie. La conclusion que l'on peut en tirer est que la conception mathématique de la nature est une conception instrumentale et donc anthropocentriste. La nature n'est pas considérée dans sa valeur intrinsèque à travers ce schéma.

Aussi, la métaphysique a-t-elle préparé de longue date la situation actuelle consistant à réduire la nature à une réserve d'énergie exploitable, malléable et commercialisable. Les "miracles" de la technoscience en médecine, en agriculture, en aéronautique, en informatique etc. ont donné à l'homme un sentiment de toute puissance. Plutôt que de "miracle", il faudrait parler de prestidigitation ou de bluff pour montrer que le spectacle dissimule par son éclat le dessous des cartes et le coût réel de ce qui apparaît. L'idée d'un progrès univoque de la technique suppose de laisser dans l'ombre sa part de déclin, comme par exemple la désagrégation sociale (écarts de richesses, famine, souffrance au travail, maladies physiques et mentales, crise du logement, surpopulation, consumérisme individualiste de masse etc.) et la pollution environnementale (artificialisation des sol, disparition des espèces, pollution maritime, terrestre et atmosphérique, amoncellement des déchets, etc.).

Le développement concomitant de la technoscience et du capitalisme, défini comme un régime économique basé sur la marchandisation des êtres et l'accumulation privée de la richesse, tient à ce que la technoscience fournit le pouvoir de conquérir sans cesse de nouveaux territoires (l'espace colonial, l'espace sidéral et le monde virtuel ou le temps de cerveau disponible) ainsi que de nouveaux marchés.

Il reste à noter que le pouvoir technologique, destiné au départ à domestiquer la nature, s'est étendu à la maîtrise des hommes à travers le développement de la biologie, de la psychologie et de la sociologie. La réponse à la question anthropologique de Kant : "Qu'est-ce que l'homme ?", apparue au XVIIIe siècle, allait-être ambiguë. Il fut perçu, à la fois, à travers le prisme humaniste des droits de l'homme et du progrès et, à la fois, à travers celui du contrôle biopolitique de la population à des fins utilitaires et productives.



Comme le capitalisme libéral, le socialisme du XIXe héritier de Saint Simon, attendait de la technologie un progrès sociale autant qu'instrumental. Les inégalités inhérentes au monde industriel, chez Marx, appartenaient à une période de transition et ne remettaient pas en cause la technologie en elle-même (Aristote avait lui-même tôt entrevu dans les Politiques, à propos des métiers à tisser, que la machine eût pu remplacer un jour les esclave et par là abolir l'esclavage). Toutefois, certains courants socialistes s'opposèrent à la technologie industrielle au nom de la défense de l'artisanat (Les Luddites anglais, Les canuts de Lyon, William Morris). Il s'agissait de défendre la survie des métiers, des savoir faire, de la qualité des produits et d'éviter le chômage, la prolétarisation et la dégradation des conditions de vie au travail mais aussi dans le quotidien. Il s'agit encore aujourd'hui de protéger l'autonomie des producteurs contre l'expropriation des moyens de productions, des terres, des semences et de freiner la délocalisation de l'économie qui a conduit à la production mondialisé et la dépendance au système international technique et financier.

Ce courant vise donc à concilier défense écologique et émancipation sociale. C'est ce qu'on appelle à présent l'écologie politique ou l'écologie sociale qui ne dissocie pas les questions sociales, politiques et environnementales. Toutefois, dans les faits, des conflits violents continuent d'opposer les défenseurs de l'environnement (Greenpeace, la Confédération paysanne, les Ecologistes, certains syndicats de gauche) et les acteurs de la production (Medef, Chasseurs, FNSEA et d'autres syndicats).

L'écologie politique se distingue de l'écologie identitaire d'extrême droite. Elle combat la collusion du capitalisme et de la technologie non pas au nom du nationalisme ou de la tradition pour elle-même mais au nom de l'émancipation des peuples. L'écologie politique se distingue enfin du développement durable et de l'environnementalisme. Très présent dans le cercle des multinationales et des politiciens, le développement durable tente de s'appuyer sur les énergies soit disant renouvelables pour poursuivre la logique de la croissance sans remettre en cause cette organisation de la société.

L'écologie politique et sociale s'est développée en réaction aux événements catastrophiques du XXe siècle, sur le plan militaire (Verdun, Auschwitz, Hiroshima, etc.) et civil (catastrophes nucléaires, chimiques, pétrolières, etc). Inspirés par Heidegger, on peut citer Hanna Arendt, Gunter Anders, Hans Jonas, Zygmund Bauman, etc. En France on peut citer Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Cornelius Castoriadis, Henri Lefevre, Guy Debord, etc. Aux états unis, Murray Bookchin, John Zerzan, Kirkpatrick Sale (Voir aussi les éditions Pièces et main d'oeuvre, Le passager clandestin ou L'Echappée). Se développe une conscience aiguë de la catastrophe, de sa dimension planétaire, de la déshumanisation et de la déresponsabilisation dans le monde moderne. L'idée d'une neutralité de la technologie que les politiques pourraient utiliser de manière vertueuse ou non est mise en doute. La technologie possède une certaine autonomie. Elle se développe par elle-même, fait disparaître la responsabilité des acteurs et génère des nuisances colossales contre lesquelles nous sommes de plus en plus impuissants. Le lien entre démesure technique et domination capitaliste est généralement souligné, mêmes si chacun diverge sur la conception du rapport de cause à conséquence. Faut-il accuser un système technicien impersonnel ou bien les exploiteurs avides et sans vergogne.




III. Politique


La science fut longtemps perçue comme bonne en soi. Elle est symbolisée, par Platon, par la lumière solaire vers laquelle des esclaves enchaînés au fond d'une caverne peinent à se tourner. Dans l'antiquité et au moyen-âge, le Bien et la Vérité s'accordent naturellement. Lorsque la science devint plus empirique que spéculative et que naquit progressivement le positivisme, cette opinion subsista sous une forme nouvelle. La science et la technique allaient permettre l'émancipation des hommes grâce à la maîtrise de la nature. La production de richesses et l'abondance devaient éteindre les conflits issus de la rareté. C'est une idée commune au libéralisme d'un Adam Smith et au socialisme d'un Karl Marx, à l'utilitarisme d'un Jeremy Bentham ou d'un Saint Simon. En fin de compte, la technologie devait conduire inéluctablement au progrès social. Il ne serait plus alors question de gouverner les hommes mais simplement de gérer les choses. Les sciences sociales, dans la continuité de celles de la nature, allaient permettre de guérir la société et d'écarter tous les risques de dissolution. Ce fut donc l'organisation scientifique de la société, de la production à la consommation, qui devait, grâce à une infrastructure rationnelle, conduire vers une société utopique.



Toutefois, la conception technocratique de la politique n'eut pas les effets escomptés. De nombreux outils de contrôle, basés sur la physique, la chimie, la biologie, la psychologie et la sociologie allaient apparaître. Le travail fut organisé de plus en plus rigoureusement et la société de consommation orchestrée par les outils de marketing. Le contrôle des corps et des consciences à des fins productives allaient se développer grâce à des outils de plus en plus efficaces, ce qui se mit à menacer sérieusement l'aspiration des hommes à la liberté individuelle et collective. La science devint un instrument au service de l'économie, permettant d'étendre à toutes choses la logique marchande et d'assurer le maximum de profit. Elle contribua au développement d'une gigantesque bureaucratie gestionnaire qui se substitua aux rapports humains naturels. L'homme, comme la nature, devint une ressource scientifiquement exploitable, ce qui entraîna la disparition accélérée des métiers et des cultures, au profit des professions et des fonctions. Enfin, la culture elle-même se trouva intégrée dans le système économique sous une forme muséale et massifiée. Ce processus, au lieu de développer la démocratie, assura au contraire la souveraineté de quelques uns, en transformant les sociétés et la nature en capitaux (métropolisation, parc à thèmes, centre commerciaux, villes-musées, éco-quartiers, grands projets,etc.).

Contre ce que Michel Foucault appelle la biopolitique, c'est-à-dire la gestion scientifique des sociétés, se sont développés des projets d'autogestion et de mutualisation destinés à rétablir les liens sociaux, l'entraide, le don et la réciprocité. Ces modèles constructifs s'accompagnent de pratiques défensives de contre-pouvoir : désobéissance civile, manifestation, sabotage, sous-veillance etc. Ces pratiques rencontrent soit une opposition violente du pouvoir à travers les interventions policières ou militaires, soit une récupération, sous le nom d'économie sociale et solidaire ou résiliente.

Le développement d'internet a laissé penser, y compris aux plus sévères des technophobes, comme Jacques Ellul, que cette technologie aurait permis une révolution sociale. On a vu cette idée resurgir lors du printemps arabe. Or, même si le réseau numérique transforme l'organisation du monde militant et les forme de résistance, le marketing, le contrôle, les problèmes environnementaux et psychosociaux liés au numériques amènent à mettre en doute les vertus véritables de cette technologie dans l'évolution de la politique. Comme les journaux, la radio et la télévision, internet est très largement contrôlé par les groupes les plus dominants et les plus influents.





III. Éthique



Nous avons vu comme la science investit les champs de la technique et de la politique. Au fond, on peut aisément parler d'une éthique scientifique, ou technoscientifique, pour caractériser notre monde, si l'on entend par éthique : manière d'habiter, selon l'étymologie. On peut également parler d'une éthique des Lumières, basée sur l'assimilation du raisonnable au rationnel et faisant de la science une chose bonne par essence. Nous ne nions pas les acquis relatifs à cette philosophie : combat contre les préjugés, les traditions absurdes, confiance en l'individu comme être de raison quelque soit son âge, son genre, sa culture etc., recherche d'un fondement rationnel commun pour la justice (analyses des laboratoires indépendants dégagés des conflits d'intérêts), développement de l'enseignement pour tous, amélioration des conditions de vie, lutte contre l'insalubrité, la souffrance, exploration de la nature et de l'homme, etc.

Cependant, cette éthique comporte sa part d'ombre. Elle nie trop souvent la vie derrière une approche mécanique et gestionnaire des hommes, du vivant et des choses en général. Elle détruit les milieux naturels réduits au calcul, à la sélection de l'utile et de l'inutile, à la recherche de l'efficacité et du bénéfice. De même, l'environnement social est altéré à travers la réduction des relations humaines à des rapports d'échanges marchands et par la domination des experts. La société se trouve paralysée par ce modèle qui pourtant célèbre désespérément l'innovation. A travers l'injonction à conquérir de nouveaux marchés technologiques, s'exprime le ressassement stérile d'un imaginaire monolithique (par exemple, l'objet connecté permettant de mesurer et contrôler chaque aspect de sa vie ; le téléphone intelligent ; la voiture qui se gare seule ; le frigo qui gère les provisions, etc.). Le monde de la vie présente et future est nié au nom de grands projets dont l'argumentation philanthropique (l'ogm contre la famine ou les nanoparticules contre le cancer) masque à peine les intérêts de leurs promoteurs. La stratégie est identique à celle des patrons paternalistes du XIXe et XXe.

Si la technique et la science apparaissent aujourd'hui avec un visage inquiétant, on nous rassure en nous assurant qu'elles ont la capacité de nous guérir d'elles-mêmes, comme si les techniques pouvaient un jours se débarrasser de leurs effets secondaires. Or le numérique, censé nous faire gagner du temps, nous en fait perdre ; censé nous informer, il nous submerge et détruit notre pouvoir de concentration. La médecine et la biologie, supposés nous guérir, contaminent l'environnement. La chimie, censée nous nourrir, empoisonne les milieux de vie. La technologie, censée nous libérer, développe les instruments de contrôle social. Il apparaît donc que la technoscience a dépassé un certain seuil et commence à grignoter la vie, voire ses propres performances (obsolescence, accidents, embouteillages etc.). Il n'y a plus ici la technique, là la science, là bas la politique, mais une religion fanatique si puissante qu'elle n'est plus perçue. Toutefois, jour après jour, un par un, les gens se lassent et se désintéressent. Pourquoi après tout l'avenir serait-il dominé par le numérique, l'amélioration des performances humaines, la ville 2.0, la culture de masse etc. ?

Dans Science et pouvoir, Isabelle Stengers écrit "ce à quoi les futurs citoyens auront affaire, ce par rapport à quoi les exigences de la démocratie imposent qu'ils deviennent partie prenante, n'a rien à voir avec les légendes dorées de la science faite. Ce à quoi ils devraient devenir capables de s'intéresser, c'est à la science telle qu'elle se fait, avec ses rapports de force, ses incertitudes, les contestations multiples que suscitent ses prétentions, les alliances entre intérêts et pouvoir qui l'orientent, les mises en hiérarchie des questions, disqualifiant les unes privilégiant les autres. C'est à partir de tout cela que se construit leur monde".

A partir de ce constat, les dispositifs participatifs qui se développent actuellement tendent à compléter l'expertise classique des "savants". Mais elles s'appuient pour cela sur une forme de management utilisée par de nouveaux experts, les animateurs de concertation, des médiateurs susceptibles de pacifier les débats et d'arracher un consensus. Ces démarches participatives, menées par les travailleurs sociaux, les designers et les artistes ont pour objet de prévenir les contestations et d'alimenter les stratégies de communication. Ce soft-power, en parodiant un véritable processus démocratique, empêche plus qu'il n'encourage l'expérimentation sociale horizontale. La question se pose alors de trouver une solution qui permettrait de s'émanciper de ces nouvelles méthodes de fabrique du consentement sans que les conflits sociaux dégénèrent en guérilla urbaine ou champêtre. Il faudrait que se développe une culture de la confiance envers les autres et envers soi-même pour qu'ait lieu une participation réelle, éclairée et volontaire des habitants à la construction de leur milieu de vie. Il faudrait une nouvelle révolution anthropologique comparable à celle qui a eu lieu à la fin du moyen-âge et qui a conduit aux Lumières et à l'industrie.



Raphaël Edelman

mardi 26 août 2014

SHORT GUIDE OF PHILOSOPHY FOR DESIGNERS

INTRODUCTION

A. Why use philosophy in design ?

1. Responsibility. Technical devices can be compared to legal text, as they structure everyday life. So building a town, a road, a means of communication requires preliminary reflection about their consequences.
2. Humanization. Decorative arts are traditionally concerned by objects. Design includes social sciences too. But they also consider the human as an object. On the other hand, philosophy is not only knowledge about man (as an object) but by man (as a condition). That is to say philosophy understands how men live, perceive and conceive their existence.
3. Generalization. Technical activities are very specialised. There are experts in informatics, economy, medicine etc. There are also many specialities in each matter. The result is a loss of sense and of general orientation. A philosopher may be considered as a generalist trying to envisage different aspects of a project (epistemology, aesthetics, ethics). Designers also try to have a global vision of a project (sociology, economy, aesthetic, technique).
4. Meaning. Designers have to find the best way to resolve technical problems. They use technical solutions for concrete situations. Their purpose is to be efficient. On the other hand, philosophers have to deal with semantic problematics about the meaning of activities. They aim to clarify possible lines of work. They look for conceptual contradictions to analyse different aspects of a matter, to give designers a global vision and unexpected solutions. Collaborations between designers and philosophers aim to reconcile practice and theory. For instance, in a project about mobility, designers often ask "how do we go faster" when philosophers think about meaning of movement. Then they distinguish urgency and strolling and think about our relation to time, with questions like "what is to wait, to hurry, to amuse one self, etc. ?".
5. Exercise : Discussion about the meaning of philosophy, of design (for instance in urbanism, working space, military, health service etc.) and relations between design and philosophy.

B. How to use philosophy in design ?

1. Preparation
On a sheet, you must write the principal notions of the brief and do a mind mapping with logical distribution of words and definitions. Use a dictionary and try to organize notions in space with synonymous and antonymous. Use your memory, books, encyclopedia, newspaper, internet etc. to find some examples and references to illustrate concepts. You can look in different arts (painting, cinema, architecture, design, novel, craft) and sciences (sociology, anthropology, economy, history, psychology, medicine, etc.).

2. Writing
a) Introduction. You must introduce the topic (and explain the title) with a short report to contextualize the notions (use a sociological consideration, an anecdote, etc.). And then present the problematic, that is to say some questions to introduce a tension between at least two thesis statements expressing advantages and disadvantages of a concept (for example, advantages or not of using high technology for a space or a product).
b) Development. It should contains at least two parts corresponding to two different thesis. For each thesis, you must find arguments with examples. For a subject about technology, in a thesis against it, you can use the argument of ecological disaster, with examples of Chernobyl and Fukushima ; and the other argument of loss of traditional know-how, with industrial furniture or architecture.
c) Conclusion. Sum up your first principal argument and then give your own hypothesis on the subject, that is to say your personal response to the problematic.

3) Exercise : try to answer this question philosophically : "Does design improve life ?" (groups of four people must find argument and examples to defend two opposite thesis).

C. Plan. We have seen the standard form of philosophical demonstration. Now we can indicate different elements of philosophical culture, through three main fields : (I) Epistemology, about knowledge (words and ideas) ; (II) Aesthetics, about material objects (perception and production) ; (III) Ethics, about relation between people (individual and community).


I. EPISTEMOLOGY

Episteme means science in Greek and epistemology is the philosophy of science. In a larger sense, it means the philosophy of knowledge, not only scientific but ordinary too.

A. Language

1) Signs
a) Sign and signification. Language is a human faculty to express thought (signification) by signs. Signs are physical and concrete (sound of voice, line on paper). Signs depend on the media (mouth, radio, TV, etc.). Signs express a signification that is psychical and abstract (meaning, idea). The objective signification is denotation (e. g. Napoleon) and the subjective is connotation (e. g. winner of Austerlitz or looser of Waterloo). For an object, denotation is the function (e. g. driving, for a car) and the connotation is the symbol (e. g. luxury or simplicity) (cf. U. Eco).
b) Sign and signal. Non human signs (signals) are different from language. They are global and indivisible. The dance of a bee, for instance, instinctively indicates distance and direction to others. But the human language has a double articulation, with morphema (dermato-logy) and phonema (l-o-g-y) (cf. Benveniste). It allows us to invent an infinity of messages (cf. Chomsky).
c) Language, speaking and speech. Language is the universal human faculty to communicate by signs with possibility of invention and translation. It takes different particular forms, depending on place and time, that gives different ways to speak (Italian, German, Philosophy, Informatics, Slang, etc.). Each person has his own way to speak. It is the speech with context, intonation, rhythm, gesture, etc (cf. Saussure).
d) Performance. Language not only give informations but also does something and makes people do things. That's the pragmatic aspect of language. The transmitter has an intention, like frightening, seducing, teaching etc. The receiver will react more or less as the transmitter wanted them to (cf. Austin).

2) Thoughts
a) Difference thought/language. The first argument is that we make a difference between sign and signification when we say that language expresses thought. For example, we sometimes think about something but don't find the right words or, conversely, when we read we interpret signs and find the corresponding concepts. Another argument is that a word can have many meanings (homonym) and many words can express the same meaning (synonym). Figures of speech of substitution, like metaphor, metonymy, litotes, hyperbole, irony, and of organization, like ellipsis, periphrasis, repetition, gradation, are kind of synonyms (even if connotations differ).
b) Identity with language. However, there is a very close relation between language and thought. Probably, thinking is a sort of inside and silent speach, of interior monologue (Plato). And sometimes we think in a loud voice, when we are alone, tired or old. Another argument is that we can influence or be influenced by language, with education or propaganda for instance. Who masters speech has power, for example in a court (cf. Barthes, Chomsky, Bourdieu).

3) Things
a) The revelation of things. Language give us a better knowledge of things. We know things better if we have a lot of words at our disposal. We become skilled in a field partially by learning vocabulary (kraft, art, science, etc.). Another example is that Inuits have nine different words to indicate different shades of white and obviously are able to perceive these differences. And in addition, with imagery, poetry can deliver deeper perception of reality.
b) Dissimulation of things. The opposite thesis statement says language hides intuition. We don't see things in itself but labels we stick on. Then, we stay with signs in a general and repetitive approach, useful, but blind to changes and shades (cf. Bergson, Wittgenstein).
c) Sign-thing relation. There are three types of signs depending of their relation to things (cf. Peirce). There's indication, caused by things (a footprint) ; images or icons made by man and resembling things (a map) ; symbols, made by man too but without resemblance and totally conventional (words).

4) Exercise : Consider school as a text. Observe signs (indication, icons and symbols), their matter and form, the figure they form (sentence), what they denote (objective meaning, function) and connote (subjective meaning, symbolism, style), what they do and make us doing. Groups of two people will communicate their analyses.

B. Truth

1) Opinion and truth
a) Opinion. An opinion is not prove and is just ideas and words. We don't know if it is true or false. So a mistake or a lie are not really an opinion because we know they are wrong. In art, religion or politics there is essentially opinion. Knowledge pertains to the sciences (physical or social).
b) Coherence. Coherence is the first level of truth. It warrants a sense of a speech even if there is no verification with facts. Speech is coherent if it respects grammatical rules and principles of no-contradiction. If it doesn't, it is impossible to verify it with facts. Many sciences, especially social sciences, are coherent but with no sure correspondence with facts.
c) Correspondence. Correspondence is the last level of truth, when coherent speech is corresponding to facts. Then the articulation of language (subject-predicate) is similar to the articulation of things (substance-attribute). Natural science often fulfils this requirement because nature is more predictable than men.

2) Methodology
a) Observation. Observation or perception is the first way to know the truth. It is not always direct. We can use tools (balance, thermometer, microscope etc.) or others' testimony (document, inquiry, survey, etc.).
b) Hypothesis. Hypothesis are necessary to imagine causes of perceived effects (heliocentrism or inertia theory). It is like imagining the mechanism of a watch by regarding its hands (Einstein). Hypothesis must be logical and coherent.
c) Verification. It is the way to confirm that hypothesis corresponds to facts and reality. Experimentation is a specific observation organised to test and verify an hypothesis. Verification could contain margins of error and lead to probabilist results. Lack of confirmation by experience could suggest finding a better hypothesis, more adapted to fact. It leads to an evolutionist or dialectical conception of truth (cf. Bachelard, Popper).
d) Existence. The existential conception of truth doesn't depend on a methodology but on a spiritual conversion of our natural perception. It is based on a type of intuition of time or anguish that would account for authenticity behind appearance of opinion and science (cf. Pascal, Bergson, Heidegger, Sartre). Poetry could be a privileged way of showing with rhetoric and figure of speech what is hidden by habits.

3) Exercise : Try to represent an idea of design by explaining what you observed (problem), what is your hypothesis of improvement and what sort of device you can create to test this hypothesis.


II. AESTHETICS

A. Experience

1) Perception
a) Body and mind. We perceive our external world by our five senses : sight, hearing, smell, touch and taste (by order of distance). Internal sensations, like emotions, proprioceptions, kinaesthesy, are not exactly perceptions. Our body gives us access to here and know, to this, to singularity, actuality, movement etc. But perception needs ideas and general concepts to organize different sensations and give stability to changing of appearance. Thus, a tree stays the same from seed to trunk and branches ; an architecture stays the same when I'm inside or outside (cf. Descartes, Merleau-Ponty).
b) Level of illusion. Sometimes perceptions are false (reflection, echoes, perspective, etc.). Sense distortion of reality gives a poetical aspect to things. Nevertheless, we can find correspondence, isomorphy, translation between perceptions and physical organisation. This trust in perception may be called empiricism. But rationalists defend another thesis statement. They strongly distinguish between appearance of perception and reality and estimate that perception is always wrong. Second qualities (colour, weight, hardness) only depends on my body and doesn't belong at all to things (cf. Descartes). For example, we perceive the rising of the sun but the reality is the movement of earth. In this case, there's no relation between habits and scientific reality.
2) Form and matter
a) Container and content. Forma in Latin means mould. It gives stability and simplicity to matter (as does the pastry of a tart). A form is a model, a pattern like an architect's plan, musician's score or painter's drawing. In the same way, ideas and words allow us to identify things and people through their movement. Materia in Latin means wood. In principle, matter doesn't have a specific organisation (except in atomic physics, with H2O for instance), and can take a different shape. It currently designates the elements and parts of a thing (wood and stone of a house, ingredient of a cake, molecules of a product). Matter is also an appearance perceived by the body to which the mind gives a stable form.
b) Physical and technical organization. For Aristotle, in nature, the earthly world is material and the celestial world is formal. The higher you are, the more organization there is. Disorder and unformed matter on earth tends to give perfection of forms (seed becomes a tree, an embryo becomes a man). But in the earthly and imperfect world, we always find declining, monstrosity and death. For artificial and technical things, Aristotle distinguishes a material cause (marble), an efficient cause (sculptor), a formal cause (statue, at the beginning in the sculptor's mind) and a final cause (ornament). We can say that the sculptor allowed the potential statue (not yet realized) to become actual, as nature allowed the potential tree (seed) to become actual. That is to say matter is potential and form is the destiny of matter.
3) Time and space
a) Form of sensibility. Time and space are not things but ideas as a framework to situate things (Kant). But we need a reference, a standard (heavenly body, human body, clock, meter, etc.). In that way, we can count and reduce time and space to geometry. A point becomes instant and place, segment becomes moment and distance (cf. Bergson).
b) Time and duration. Time is objective (fact), common and quantitative. Duration is subjective (value), personal and qualitative (cf. Bergson). For example, a lesson of philosophy of two hours (time) can be boring or gripping and give different feeling of duration according to each one interest in philosophy. Duration is a moment in the present overlapping on the past and the future (sensorimotor scheme). We hear a melody by remembering the beginning and anticipating the following (cf. Husserl). The length of the present moment depends on our interest. It can be five minutes, one hour, one day or one year. In the same way, history is distinct from current events in accordance with our interest (cf. Bergson).
c) Space and extent. Space is objective (fact), common and quantitative. Extent is subjective (value), personal and qualitative (cf. Bergson, Bachelard, Lewin, Heidegger, Sartre, ). For example, my house can be at 200 meters from the baker (space). But this distance can be far if I'm an old person or near if I'm a young one (extent). Distance between towns doesn't change in history, but evolution of transport and communication have changed the extent. Extent is our potential scope of action power. If I'm in Nantes, that means I can easily access to all point of Nantes. It is the same if I say "I'm in this room" or "in this country", even if I strictly occupy, with my body, a very small part of space. Extent traduces an emotional and affective relation to places when space is indifferent and unaffected.
4) Exercise : Describe an experience of a space, a product or a media by showing different sensations in the perception of a thing. Use terms : "sensation, concept, matter, form, space and time".


B. Art

1) Nature and man.
a) Original and transformed. Nature is what is original, pure and without any transformation. It also means the essence of something, that is to say its definition ("human nature"). Natural products arise (lat. nascere), grow (gr. phuein) and last by themselves without external help, unlike artificial products that need man (cf. Aristotle, Heidegger). A lot of things are both natural and artificial (garden, human body, wood chair etc.).
b) Cosmos and universe. The idea of nature depends on a conception of the world. The ancient Greeks system was geocentric with circular time. Man was in the centre of the cosmos in a finite, fixed and hierarchical system. But at the Renaissance, nature became heliocentric with a linear time. Man was considered in danger on a mobile planet in an infinite space, threatened by comets or natural disasters. Nature was reduced to blind matter without divine protection (Koyré). To compensate man had to become "as a master and owner of nature" through techno-science (Descartes). At that time progress became better than the respect of tradition.
c) Biocentrism and anthropocentrism. In the XIX the ecologist's view appeared to defend nature against men and their technology. Deep ecology tends to emphasize nature by limiting men's action (biocentrism). But environmentalism insists on the fact that nature is nature for us and not in itself (anthropocentrism). For instance, sustainable development preserves our consumer society by using clean energy. Political ecology wants to limit consumption (biocentrism) interested in the social impact of technology (anthropocentrism).
d) Garden and jungle. Values we give to nature are opposite. According to Rousseau, nature is good and society has corrupted it. There is a kind of nostalgia for the garden of Eden and an a praise for good primitive people. For Hobbes, on the contrary, nature is a jungle and only civilisation can make the world better.
e) Exercise : are design and architecture opposed to nature ?

2) Art and technology
a) Prometheus and neotony. In Plato's book Protagoras, he explains the emergence of technology through Prometheus' myth. In the creation of the universe, Zeus asked to Pro-metheus (knowing-before) to give attributes to animals (fur, wings, fins, fangs) so that they could survive in different places. But he let his brother, Epi-metheus (knowing-after) do it for him. He didn't well distribute attributes and some creatures, men, stayed naked and were condemned to disappear. So Prometheus stole fire (technology) from Ephaistos (Vulcan) for men to build what they needed by themselves (weapons, houses, clothes). Technology comes from our natural lake and supernatural power (that would require supernatural wisdom to avoid bad use). Neoteny (youth-prolongation) can explain scientifically (how) what Plato explained mythologically (why). Size of men's skulls increased during evolution. So pregnancy had to be shorter to let the baby easily exit its mother belly. So men got an embryonic appearance (short teeth, ears, hairs). Childhood became longer and rich in stimulation increased by language learning (Kollmann). So humans were physically ill-disposed to live immediately in nature but had the intelligence to build a lot of prosthesis (cf. Sloterdijk).
b) Imitation and expression. In the Republic, Plato compare art and technology and show us that art is less than technology. His argument is that art is an imitation and a copy of real things. For Plato art is classed as illusion, fiction, imagination, appearance and lies. On the contrary, technology is close to nature, essence, reality. In a sense, one may say Plato is a functionalist (Loos) and not an ornementalist (Morris) or an aesthete. Aristotle, his student, has a better opinion of art, that it is agreeable and educative. But for Hegel, art is not an imitation but an expression of freedom in nature. It is not a subtraction but an addition. So art is superior to technology because technology remains close to animal condition, natural constraint and necessity. We find again this thesis in Proust (real life is literature that shows a multiplicity of worlds), Bergson (contemplation is detached from impersonal and routine actions) or Wilde (nature imitates art).
c) Exercise : is the designer an artist ?
3) Beauty and utility
a) Fine art, pleasurable art and applied art. For Kant, fine art (sculpture, painting, music, poetry) and natural beauty (landscape, flowers, birds song) affects the spirit by the eyes or ears by virtue of formal harmony between sensitive elements (free beauty). By comparison, pleasurable art (gastronomy, stylism, play) especially affects sensibility and is very subjective (there's no good and bad taste). Applied art (industry, design, architecture) is bound to function and utility and is not disinterested (it is the same for committed art). But we can recognize a type of beauty related to efficiency (adherent beauty) for cars, air planes, tools and machines (Souriau, Simondon).
b) For Walter Benjamin, icons are the ancestor of works of art. Icons are rare, precious, hidden, protected and also magnetic (aura, presence). With the emergence of museums in the XVIII, icons from everywhere in the world became works of art. They have lost their relation with specific places and became mobile (score, canvas, bust). With democratization of culture, work had to be exhibited and transportable and copies took value, even if it lost the aura of the model. With industry and mass production in the XX century, works of art became products (CD, DVD, MP3), less and less material and spatial. For Hanna Arendt, art, in cultural industry, has lost its patrimonial dimension and its stability through time. Products are subject to vagaries of fashion and marketing.
c) Exercise : is design useful ?

4) Work
a) Genius and craft. We could theoretically say that the artist needs genius to invent and industry requires craft and habit. Genius is often assimilated to madness or possession because it doesn't have a rational origin. It may be a divine or natural gift, because we can't learn to be a genius. But genius is a myth according to Nietzsche. It is only craft, hidden to produce a magical effect. In this case, we can also find genius in industry. We can consider too that craft consists of applying mechanically a form, a recipe, to matter. But with genius, there's a kind of improvisation. We start from matter to let form emerge. Practically, genius and craft are mixed. Casual discovery (serendipity), for example, implies both intention to contingency and a kind of usual activity. That's why Pasteur said "chance only helps ready minds".
b) Labour and development. Work can be perceived as a kind of torture. Men have to work to live by cultivating soil. It was considered by the bible as a punishment for an original sin. In antiquity, slaves worked for free men who had intellectual activities (art, science, politics). Today, machines partially free us from labour. But they can generate new suffering. With the development of Christianity and capitalism, work became, on the contrary, a central value. We consider, since St Paul, that labour, effort and pain make us moral and that laziness leads to vice. Above all, work allows personal and collective development. It transforms the world (production) and man (education). But we don't know if work develops human nature or if it transform it (transhumanism).
c) Social and technical division. In every society, there's social divisions according to different professions (Plato). It allows complementarity of different know-hows, the singular development of personality as of a whole society (Smith). But, industry and the scientific organization of work (Taylor) can lead to mechanisation of lost of know-how. The manual worker class is proletarianized and only executes orders when others take decisions. In this case, there's no possibility of personal evolution and equalisation (Marx). Ford extended scientific organization to consumption, to avoid overproduction crisis. So, all the society would become a sort of factory with the risk of the proletarianization of the consumer, with his standardisation and loss of good manners and savoir-vivre (cf. Anders, Debord, Baudrillard, Stiegler). Technology of centralized control, coming from organization of jails, schools, factories, hospitals, barracks and monasteries, developed itself everywhere (cf. Foucault). Networks represent an interactive, decentralized and less authoritative organization. But control persists in less and less visible forms (cf. Deleuze).
d) Exercise : Does man always develop himself by working ?


III. ETHICS
A. Principles

1) Morals and ethics
a) Morals. Morals generally designates duty we have to respect strictly and universally in every situation (don't lie, don't kill). Our intentions should be pure, rigorous, disinterested, unselfish (cf. Kant, Ricoeur). Our respect of moral law has to be systematic and unconditional. Morals tend to be universal and the same for everybody, unlike customs. Advantages of moral are regularity, reliability and disadvantages are a lack of adaptation to situation (shall we really never lie or kill in any circumstances ?) and a supernatural demand of disinterest.
b) Ethics. Ethics are interested by happiness, utility, consequences of action and responsibility (cf. Bentham, Mill). It is more situated and changeable according to situations. We may say ethics designates our way to inhabit (éthos) and our habits (èthos) (Nancy). Its advantage is adaptation to circumstances but its disadvantage is tendency to immorality by laxity and permissiveness (justification of torture or murder for utility).
c) Exercise : Can we discuss a moral principle ?

2) Technical application
a) Respect. It consists of assuring to never doing something to someone without his assent and never considering him as an object or means (cf. Kant). Lying is opposed to respect, because it prevents people from taking their decision on good ground, with full acknowledge of the facts.
b) Justice. It consists of warrant equality (the same for everybody) or equity (to each one according to his situation). One can't exploit anyone and must give compensation if it is the case.
c) Beneficence. It consists of measuring the balance between advantage and disadvantage, benefits and risks (precaution, prudence). We should always ask the price of the means we use and try to reduce negative consequences.
d) Exercise : Find example of design projects that illustrate autonomy, justice and benevolence values.

B. Freedom

1) Heteronomy and autonomy. Our individual freedom is always limited by nature or culture. These limits are so strong that we could say freedom is a myth, an illusion due to ignorance of determinism (Spinoza). But if we were not free, we wouldn't be responsible. It would be useless to condemn or congratulate somebody as an author of action. We call moral autonomy our faculty to resist to passion, to control ourself and to be master of what we do (Kant). We are able to follow rules we consider good, as learning to play an instrument or waking up in the morning, even if it is difficult.
2) Exercise : Is the designer responsible of what he produces ?
3) Obstacle and tool. It seems we can have some power on ourselves but not on the world outside and that we don't have any possibility to change it. However, it is possible to transform obstacles into tools as birds or sailors do with wind. In the same way, tools can become obstacles (secondary effect). So things in itself are neutral and can take different values according to us (Sartre). Then our perception of the strength of obstacles is related to our subjective attitude. If we are resigned, without excessive desire and ambition, we won't suffer obstacles too much but we won't try to evolve either. On the contrary, if we desire many things, we will have more chance to feel disappointed but we will have also more chance to change things.
4) Exercise : Find example of design that illustrate the obstacle/tool reversibility.

C. Society

1) Community. The individual belongs to group. The first one is family in private life. A group of families forms a community. After childhood we can choose to join other communities. All the communities try to live together peacefully, with or without the help of a state. There's also international organizations. The wider community is called humanity.
2) Exchanges. Individuals and groups are related by exchanges. These are material or immaterial (ideas, affects). Refusals to exchange, egoism or stealing, represents moral problems. With gifts, we exchange material against immaterial (gratitude) and different kind of return (counter-gift). Gifts shows that man needs symbolic relation as much as or more than useful ones (sacrifice) (cf. Mauss, Bataille). Money was invented to facilitate exchanges because it is convertible to anything and it interests everybody. It is easier than bartering when, for instance, you want to buy a house with chickens. Money is immaterial and then mobile, etc. But money has no use and intrinsic value, only exchange value. That's why it is possible to capitalize infinitely with the risk of selfish appropriation of wealth (Aristotle, Marx).
3) Exercise : How design improves exchanges between people ?
4) Politics and law. Modern politics is connected to exchanges and economy. Liberalism defends free markets and competition, in principle without external intervention (Locke, Smith). Socialism criticizes self interest and defends redistribution of wealth and solidarity (Proudhon, Marx). Laws are means to administer society. Legality is laws applied by and to a given society. But these laws can be opposed to moral and ethics and be illegitimate. Thus when legality is not legitimate, illegality can be legitimate and disobedience becomes moral (civil disobedience, activism, protestation, resistance, revolution, etc.).
4) Exercise : How design improves individual autonomy ?


Raphael Edelman
(Thanks to Sue and Anna)

Credit photo : http://hannahruthkellett.wordpress.com/2012/01/31/kurt-schwitters/




















Qui êtes-vous ?

Je suis professeur de philosophie à l'Ecole de design et à Lisaa à Nantes, dirige la revue de philosophie et de technique Tiroir et préside l'association Ouvroir d'Urbain Potentiel. Vous pouvez me contacter ici : raphael.edelman@yahoo.fr