« Les choses visibles autour de nous reposent en elles-mêmes, et leur être naturel est si plein qu’il semble envelopper leur être perçu, comme si la perception que nous en avons se faisait en elles » (Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Gallimard, 1964, p 163).
Introduction
Nous savons
qu’il existe des formes diverses d’intelligences. Une distinction importante
parmi d’autres est celle entre intelligence pratique et intelligence théorique.
Pour le dire simplement, la première est celle de l’action quotidienne
spontanée par laquelle nous faisons preuve d’habileté, la seconde est basée sur
l’utilisation de symboles linguistiques ou autres qui nous permettent de penser
au monde en réfléchissant à travers des représentations.
Les
réflexions sur ces deux formes d’intelligence et la valeur que nous leur
accordons ont des dimensions esthétiques, épistémiques et éthiques que nous
allons découvrir. Pour cela, je me demanderai comment interagissent ces deux
formes d’intelligence et ce que cela implique concernant notre relation à notre
environnement social et naturel.
Dans un premier temps, je montrerai donc la différence entre les deux formes d’intelligence pratique et théorique. Puis, j’analyserai l’intelligence pratique et dégagerai ses aspects caractéristiques en utilisant principalement les exemples du surf et de la charpenterie. Enfin, j’essaierai de caractériser le type de rapport social et de modèle politique impliqué par la mise en valeur de l’intelligence pratique.
I. L’interaction des intelligences pratique et théorique
« L’intelligence
pratique » désigne le type de pensée qui accompagne l’activité manuelle,
par opposition à la pensée abstraite qui caractérise l’intelligence théorique
ou discursive. J’entends par « activité manuelle » le travail manuel
mais aussi les activités physiques récréatives. L’intelligence pratique
intervient dans l’interaction du corps humain avec son environnement sensible,
lors du contact objectif direct du corps avec les matériaux qui l’entourent,
mais surtout lors d’une immersion subjective de tout notre être dans
l’expérience immédiate. A ce moment-là, l’intuition semble prévaloir sur le
concept, en tant que le savoir-faire prime sur le savoir théorique. Dans le cas
inverse, je peux par exemple savoir théoriquement qu’il faut placer mes membres
de telle ou telle façon pour nager, sans nécessairement savoir nager réellement
en pratique.
Toutefois,
l’intelligence pratique n’est pas radicalement séparée de l’intelligence
théorique. D’abord, nous nous engageons dans une activité avec nos présupposés
intellectuels, notre culture, nos goûts et nos opinions. Ensuite, nous
produisons une théorisation après coup de notre pratique, de façon plus ou
moins élaborée. Ainsi, si l’on possède une formation philosophique par exemple,
on aura les outils nécessaires à la construction d’un discours sur cette
pratique. La question se pose alors de savoir si ce discours reflète une
situation réelle ou s’il l’accompagne d’une façon qui lui donne une dimension
qui n’aurait pas existé autrement. Il est probable également que différentes
parties du discours sur la pratique correspondent à l’une ou l’autre de ces
options.
Il y a donc
des relations entre l’intelligence pratique et le vécu dans l’action, d’un côté,
et ce qu’on en retire en y réfléchissant, ainsi que les connaissances théorique
et testimoniales qui constituent notre bagage culturel, de l’autre. L’intelligence
pratique, d’un côté, est spontanée et inconsciente, en tant qu’elle assure la
maîtrise du geste grâce à l’expérience acquise. Mais, d’un autre côté, cette
intelligence pratique s’insère dans une philosophie de vie plus abstraite, une
vision du monde.
La pratique du surf, par exemple, est décrite comme une expérience immersive, quasi fusionnelle et empathique avec la vague et plus généralement avec le flux de l’événement (cf. G. Durand, L’esprit du surf, Arkhé, 2026). Il s’agit d’un rapport dynamique et intense au monde, permettant d’en saisir la profondeur ; non pas à travers l’expérience introspective de notre moi (cf. Bergson), mais par un décentrement par lequel on s’intègre au rythme et à la processualité du monde (cf. Whitehead) pour le saisir de l’intérieur. Cette immersion est source de joie et d’enchantement. Mais elle est aussi coûteuse, comme je le montrerai, en efforts et en prises de risque. Cette expérience, nous le verrons également, possède une dimension éthique, en donnant un contenu affectif à la notion de respect de la nature. Nous voyons donc cette expérience enrichie par sa description et sa théorisation ontologique, phénoménologique et éthique.
II. L’analyse de l’intelligence pratique
Je vais approfondir
plus spécialement le thème de l’intelligence pratique à travers l’exemple du
surf mais aussi celui de la charpenterie (Cf. A. Lochmann, La vie solide,
Payot, 2019). Il s’agit donc d’une activité de loisir pour le premier et d’un
métier pour le second. Mais cette distinction a peu d’importance au niveau
d’analyse où je me situe. L’intelligence pratique existe en deçà de la
différence sociologique entre des activités récréatives ou professionnelles,
tout comme le fait de cuisiner ou de jouer de la musique existe indépendamment
du fait de savoir si c’est à titre personnel ou lucratif.
Un autre
point commun important à ces deux exemples est la relation de l’intelligence
pratique à l’espace et en particulier aux espaces « naturels » de la mer et de
la forêt. Je mets « naturels » entre guillemets, car la mer et la forêt font
aussi l’objet d’une exploitation économique, et parce qu’elles renvoient à des représentations
sociales variées (espaces de travail pour certains, de loisirs pour d’autres).
On trouve
également, entre l’agent et l’espace, les interfaces suivantes : du côté de
l’agent, les outils du menuisier et la planche du surfeur ; du côté de
l’espace, la matière bois et la vague. En effet, l’interface se dédouble selon
que l’on se place du côté de l’agent, avec ses instruments (ou même « à
main nue ») ; ou du côté de l’espace, avec la partie physique de
l’environnement en contact avec l’agent et qui constitue la surface perçue.
Enfin, il
faut noter que les pratiques étudiées ici, le surf et la menuiserie, possèdent
un caractère exceptionnel par rapport à la vie ordinaire de la plupart des gens.
Le menuisier travaille en hauteur, sur les toits, avec des matériaux et des
outils qu’il faut manier prudemment, en faisant attention à ses collègues. Le
surfeur doit faire face à toutes sortes de risques liés à l’environnement
maritime : force et structure de la vague, dureté des rochers, fatigue physique
et contrôle des mouvements, etc.
J’ai dit précédemment
que l’intelligence pratique implique un certain décentrement de soi vers le
monde, par exemple lorsqu’on fait du surf. L’activité physique en plein air ou
le travail de la matière nous permettent de nous oublier nous-mêmes pour
explorer notre environnement en profondeur. Mais cela ne signifie pas
s’abandonner passivement aux éléments. Bien au contraire, cela a lieu à travers
un effort important sur soi. C’est même à l’issue d’un long et laborieux
développement de soi dans la maîtrise technique que l’on accède à la perception
caractéristique de l’intelligence pratique. La gratification de cette
expérience acquise est liée non seulement à la reconnaissance par des pairs
mais aussi à l’accès à un niveau inédit de perception de la réalité.
Il ne
s’agit pas ici d’élitisme, dans la mesure où il n’est pas question de s’élever
dans la hiérarchie sociale, même si la reconnaissance par ses pairs compte,
mais de s’épanouir dans un aspect de son humanité. Cela inclut un souci
d’authenticité. Le surf véritable se distingue du ski nautique, par exemple, en
n’utilisant que l’énergie de la vague. Le surf ne se pratique pas non plus sur
des vagues artificielles. De même, le charpentier conserve une grande partie de
ses outils artisanaux sans lesquels l’expérience authentique du travail du bois
disparaîtrait s’il était remplacé par des processus automatisés en usine.
L’intérêt de
l’activité du surfeur ou du menuisier peut en outre venir de la satisfaction
d’avoir su braver un certain nombre de difficultés et de dangers, liés aux
risques que représentent les environnements de la mer ou du chantier. Cette
part de bravoure est d’autant plus précieuse qu’elle est devenue rare dans les
parties du monde qui garantissent un certain degré de confort et de sécurité.
Mais la
gratification repose aussi en amont sur la persévérance dans le temps long de
l’apprentissage, sur l’autodiscipline, la maîtrise de soi, l’acquisition
d’habitudes et d’expériences, et le perfectionnement par essais et erreurs. Il
en résulte non seulement la précision du geste, le développement de l’habileté
et de la compétence, l’élargissement de sa « zone de confort », mais
également la capacité de « lire » le réel et d’interpréter les
phénomènes de manière fiable ; soit donc l’acquisition d’une disposition,
avec une double dimension technique et cognitive.
Ce savoir-faire
ne consiste pas simplement à appliquer une méthode, une règle ou une recette. Il
s’agit de maîtriser l’inattendu, de savoir saisir le moment opportun, l’instant
propice, de surfer sur l’accident, l’imprévu, d’être réactif, tactique,
débrouillard et précis. Mais il faut pouvoir également accorder une place à
l’imprécision et au vague, quand cela est inévitable.
Je reviens enfin sur le rôle joué par l’interface, déjà évoqué précédemment, dans cette interaction formatrice entre soi et le monde. Nous ne percevons pas qu’à l’œil nu, et ne traversons et ne modifions pas uniquement le monde à mains nues. L’outil bien maîtrisé est un amplificateur de sensations et d’action. Il faut pour cela parvenir à l’intégrer à son propre corps, d’un côté, et à la substance du monde, de l’autre. L’artifice ne s’oppose de manière antagonique au naturel que si l’on en maîtrise mal l’usage. Mais dès lors que le métier est « rentré », que l’outil est contrôlé, il devient comme un nouvel organe, donnant vie à de nouvelle propriétés de l’environnement. L’air ne fut pas fait pour voler avant que les oiseaux n’eussent des ailes. De même, les vagues n’étaient pas destinées au surf et le bois à la charpenterie avant que ne fussent inventés l’un et l’autre.
III. L’enjeu social de la valorisation de l’intelligence pratique
J’ai abordé
la question de l’intégration de l’individu au monde physique par
l’intermédiaire de l’outil et de l’intelligence pratique. Mais il ne faut pas
négliger le monde social. Ici le charpentier, en tant qu’il travaille en
équipe, sera plus directement concerné que le surfer. Toutefois, ce dernier,
malgré sa solitude, s’inscrit bien dans une culture constituée de techniques,
de technologies et de représentations qui encadrent la pratique solitaire. Mais
pour en rester au charpentier, il travaille en symbiose et synergie avec
l’équipe, en manipulant des outils et des matériaux en hauteur. La solidarité
de l’équipe permet d’affronter les risques du métier.
Cette
notion d’« équipe » nous rapproche de l’univers sportif. On peut aussi
penser au monde musical, avec la notion d’« orchestre ». Le principe
reste le même : faire face à l’accident, armés de préstructures et
d’expériences acquises, en restant concentrés, pour improviser s’il le faut, et
ajuster parfaitement l’action à la contingence des événements. Pour le surfer
isolé, la vague peut être métaphoriquement considérée comme un partenaire
musical. Ainsi seul ou en équipe, il faut savoir composer avec l’environnement,
comme face à un adversaire dans un jeu, pour atteindre la parfaite harmonie et
le rythme ajusté. A ces considérations esthétiques s’ajoute les dimensions
éthiques de solidarité et de responsabilité dans l’équipe de charpentiers. Au
lieu de valeurs abstraites et désincarnées, nous en avons ici une réalisation concrète
et spontanée, étant donnés les dangers qu’il faut surmonter.
Ajoutons à
cette dimension sociale directe de l’équipe une dimension beaucoup plus large
et historique de transmission de savoir-faire, accompagnée d’un narratif qui
donne sens à la tradition. Un sport ou un métier, en plus de réclamer un
apprentissage pratique, renvoie à certaines positions socio-politiques. La
défense de l’intelligence pratique peut se rapporter par exemple à des modèles participatifs
de sociétés, comme ceux des coopératives, des ateliers partagés, des fablabs ou
des logiciels libres. Ces modèles répondent également aux défis
environnementaux, avec la volonté d’articuler le local et le global, les
particularismes régionaux et les échanges mondialisés. Il s’agit souvent d’essayer
de s’extraire de l’approche unidimensionnelle du monde industriel marchand, en
substituant l’ouvrage enrichi des gestes qui l’ont engendré au produit anonyme,
ou bien l’expérience physique de l’environnement naturel à la routine du mode
de vie urbain.
Mais quel
est plus précisément le modèle de société critiqué à travers la défense de
l’intelligence pratique ? Je dirais que c’est celui qui est assimilé au
règne de la pensée abstraite. Celui par exemple dénoncé par une certaine
interprétation, à caractère romantique, du rationalisme cartésien, en tant qu’il
se destine à nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ».
Ou encore contre une certaine compréhension de la physique galiléenne, laquelle
est basée sur la mathématisation de la nature. Or, la nature, selon cette
critique, au lieu d’être réduite aux lois de la physique et asservie aux
projets d’ingénieurie, devrait être au contraire considérée comme une
partenaire avec qui collaborer. Les défenseurs de cette perspective aspirent à la
protection de l’environnement, à vivre en harmonie avec la nature, et rejettent
l’univers marchand, la rationalisation excessive de nos modes de vie et la
pollution de notre environnement.
Il faut
ajouter à cela la disparition du sens de certaines pratiques, dont le fitness
constitue un contre-exemple. Avec lui, un effort physique est fourni pour la
transformation esthétique du corps, conformément au canon de notre époque, et
non pas afin d’interagir avec le monde physique. La finalité paraît recourbée
sur elle-même, comme une consécration du moyen sans fin, d’où l’absence de
sens. Cette sorte d’activité répond à la même logique que celle des bullshit jobs
(tâches sans intérêt) ou des nombreux gadgets qui encombrent notre quotidien.
Supposés nous rendre la vie plus facile, ils la rendent au contraire plus
contrainte, si l’on prend un peu de recul. Au lieu de vivre en explorant la
nature, dans l’art, l’artisanat et le sport, nous devons nous satisfaire uniquement
d’un emploi qui nous permette de consommer et nous distraire. Nous sommes tours
à tours salariés et clients et rarement artisans et explorateurs.
Quant aux
ressources naturelles, nous les exploitons plus que nous ne les utilisons. Les
produits de la mer et de la forêt sont extraits dans des conditions
destructrices, au lieu d’être employés de façon durable et économe. Cela découle
également, d’après certains, d’une vision du monde « rationaliste »
liée au développement de la science moderne. Pour d’autres, la responsabilité serait
plutôt celle du système concurrentiel marchand qui favorise la compétition
entre Etats et entreprises au détriment d’un équilibre rationnel. Je ne
prétends pas réduire toute défense de l’intelligence pratique à une critique du
monde moderne ou du capitalisme, ni que les auteurs d’essais de philosophie
appliquée liés à ce sujet défendent toutes les idées que je viens d’évoquer. Mais
il me semble qu’il existe un lien récurrent entre la critique de la modernité
et les positions pragmatistes.
Ceci n’implique pas pour autant un point de vue nostalgique, antimoderne et antiprogressiste. Il serait d’ailleurs simpliste d’opposer frontalement tradition et progrès pour s’opposer à ce dernier. Au contraire, le progrès n’est possible que dans le sillage de la tradition qu’elle améliore, réforme, purifie, en conservant ses vertus et éliminant ses vices. J’opposerais plus volontiers le terme de « progrès » à celui d’« innovation » tel qu’on l’utilise dans le marketing. Le terme « innovation » dans ce cadre indique couramment, non pas un processus civilisationnel, mais une stratégie commerciale qui tente de rendre séduisante la nouveauté pour elle-même, avec comme conséquence la fragilisation des sociétés et de leur environnement.
Conclusion
J’ai donc distingué
dans un premier temps l’intelligence pratique et l’intelligence théorique pour
montrer leur complémentarité. Puis j’ai développé une analyse de l’intelligence
pratique par rapport à l’espace, la matière, les artefacts, et le type d’expérience
qui lui correspond. Enfin j’ai montré le genre de relation sociale engagé par l’intelligence
pratique et j’ai tenté de dégager un modèle de culture politique qui me semble
lui être lié.
Il s’est
agi de comprendre les enjeux de la défense récurrente de l’intelligence
pratique dans la philosophie contre une certaine forme d’intellectualisme. D’un
point de vue épistémiques et esthétiques, une approche trop intellectualiste
nous priverait de saisir en profondeur la nature de notre présence au monde. D’un
point de vue éthique et politique, nous appréhenderions mieux la nature de
notre relation sociale aux autres par l’intermédiaire de l’intelligence
pratique.
Toutefois il
faut distinguer deux extrêmes : l’ultra-rationalisme, qui présente effectivement
le risque de réduire l’existence à des modèles abstraits, avec des conséquences
délétères sur les rapports sociaux et l’environnement ; et l’anti-intellectualisme,
qui ne perçoit pas le rôle joué par nos représentations du monde dans nos
activités, ni la dialectique entre l’intelligence théorique et l’intelligence
pratique.
Il faut donc conclure à l’enchevêtrement des intelligences pratique et théorique, dans la mesure où l’on peut parler d’une pratique de la théorie d’un côté (le savoir-faire et l’expérience acquise du chercheur par exemple) et d’un engagement de la théorie dans la pratique de l’autre (la philosophie plus ou moins spontanée du sportif, de l’artisan ou de l’ouvrier par exemple).
R. EDELMAN NANTES AOUT 2026
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