L’INTELLIGENCE PRATIQUE
« Les choses visibles autour de nous reposent en elles-mêmes, et leur être naturel est si plein qu’il semble envelopper leur être perçu, comme si la perception que nous en avons se faisait en elles » (Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Gallimard, 1964, p 163).
Introduction
Nous savons
qu’il existe des formes diverses d’intelligences. Une distinction importante
parmi d’autres est celle entre intelligence pratique et intelligence théorique.
Pour le dire simplement, la première est celle de l’action quotidienne
spontanée par laquelle nous faisons preuve d’habileté, la seconde est basée sur
l’utilisation de symboles linguistiques ou autres qui nous permettent de penser
au monde en réfléchissant à travers des représentations.
Les
réflexions sur ces deux formes d’intelligence et la valeur que nous leur
accordons ont des dimensions esthétiques, épistémiques et éthiques que nous
allons découvrir. Pour cela, je me demanderai comment interagissent ces deux
formes d’intelligence et ce que cela implique concernant notre relation à notre
environnement social et naturel.
Dans un premier temps, je montrerai donc la différence entre les deux formes d’intelligence pratique et théorique. Puis, j’analyserai l’intelligence pratique et dégagerai ses aspects caractéristiques en utilisant principalement les exemples du surf et de la charpenterie. Enfin, j’essaierai de caractériser le type de rapport social et de modèle politique impliqué par la mise en valeur de l’intelligence pratique.
I. L’interaction des intelligences pratique et théorique
« L’intelligence
pratique » désigne le type de pensée qui accompagne l’activité manuelle,
par opposition à la pensée abstraite qui caractérise l’intelligence théorique
ou discursive. J’entends par « activité manuelle » le travail manuel
mais aussi les activités physiques récréatives. L’intelligence pratique
intervient dans l’interaction du corps humain avec son environnement sensible,
lors du contact objectif direct du corps avec les matériaux qui l’entourent,
mais surtout lors d’une immersion subjective de tout notre être dans
l’expérience immédiate. A ce moment-là, l’intuition semble prévaloir sur le
concept, en tant que le savoir-faire prime sur le savoir théorique. Dans le cas
inverse, je peux par exemple savoir théoriquement qu’il faut placer mes membres
de telle ou telle façon pour nager, sans nécessairement savoir nager réellement
en pratique.
Toutefois,
l’intelligence pratique n’est pas radicalement séparée de l’intelligence
théorique. D’abord, nous nous engageons dans une activité avec nos présupposés
intellectuels, notre culture, nos goûts et nos opinions. Ensuite, nous
produisons une théorisation après coup de notre pratique, de façon plus ou
moins élaborée. Ainsi, si l’on possède une formation philosophique par exemple,
on aura les outils nécessaires à la construction d’un discours sur cette
pratique. La question se pose alors de savoir si ce discours reflète une
situation réelle ou s’il l’accompagne d’une façon qui lui donne une dimension
qui n’aurait pas existé autrement. Il est probable également que différentes
parties du discours sur la pratique correspondent à l’une ou l’autre de ces
options.
Il y a donc
des relations entre l’intelligence pratique et le vécu dans l’action, d’un côté,
et ce qu’on en retire en y réfléchissant, ainsi que les connaissances théorique
et testimoniales qui constituent notre bagage culturel, de l’autre. L’intelligence
pratique, d’un côté, est spontanée et inconsciente, en tant qu’elle assure la
maîtrise du geste grâce à l’expérience acquise. Mais, d’un autre côté, cette
intelligence pratique s’insère dans une philosophie de vie plus abstraite, une
vision du monde.
La pratique du surf, par exemple, est décrite comme une expérience immersive, quasi fusionnelle et empathique avec la vague et plus généralement avec le flux de l’événement (cf. G. Durand, L’esprit du surf, Arkhé, 2026). Il s’agit d’un rapport dynamique et intense au monde, permettant d’en saisir la profondeur ; non pas à travers l’expérience introspective de notre moi (cf. Bergson), mais par un décentrement par lequel on s’intègre au rythme et à la processualité du monde (cf. Whitehead) pour le saisir de l’intérieur. Cette immersion est source de joie et d’enchantement. Mais elle est aussi coûteuse, comme je le montrerai, en efforts et en prises de risque. Cette expérience, nous le verrons également, possède une dimension éthique, en donnant un contenu affectif à la notion de respect de la nature. Nous voyons donc cette expérience enrichie par sa description et sa théorisation ontologique, phénoménologique et éthique.
II. L’analyse de l’intelligence pratique
Je vais approfondir
plus spécialement le thème de l’intelligence pratique à travers l’exemple du
surf mais aussi celui de la charpenterie (Cf. A. Lochmann, La vie solide,
Payot, 2019). Il s’agit donc d’une activité de loisir pour le premier et d’un
métier pour le second. Mais cette distinction a peu d’importance au niveau
d’analyse où je me situe. L’intelligence pratique existe en deçà de la
différence sociologique entre des activités récréatives ou professionnelles,
tout comme le fait de cuisiner ou de jouer de la musique existe indépendamment
du fait de savoir si c’est à titre personnel ou lucratif.
Un autre
point commun important à ces deux exemples est la relation de l’intelligence
pratique à l’espace et en particulier aux espaces « naturels » de la mer et de
la forêt. Je mets « naturels » entre guillemets, car la mer et la forêt font
aussi l’objet d’une exploitation économique, et parce qu’elles renvoient à des représentations
sociales variées (espaces de travail pour certains, de loisirs pour d’autres).
On trouve
également, entre l’agent et l’espace, les interfaces suivantes : du côté de
l’agent, les outils du menuisier et la planche du surfeur ; du côté de
l’espace, la matière bois et la vague. En effet, l’interface se dédouble selon
que l’on se place du côté de l’agent, avec ses instruments (ou même « à
main nue ») ; ou du côté de l’espace, avec la partie physique de
l’environnement en contact avec l’agent et qui constitue la surface perçue.
Enfin, il
faut noter que les pratiques étudiées ici, le surf et la menuiserie, possèdent
un caractère exceptionnel par rapport à la vie ordinaire de la plupart des gens.
Le menuisier travaille en hauteur, sur les toits, avec des matériaux et des
outils qu’il faut manier prudemment, en faisant attention à ses collègues. Le
surfeur doit faire face à toutes sortes de risques liés à l’environnement
maritime : force et structure de la vague, dureté des rochers, fatigue physique
et contrôle des mouvements, etc.
J’ai dit précédemment
que l’intelligence pratique implique un certain décentrement de soi vers le
monde, par exemple lorsqu’on fait du surf. L’activité physique en plein air ou
le travail de la matière nous permettent de nous oublier nous-mêmes pour
explorer notre environnement en profondeur. Mais cela ne signifie pas
s’abandonner passivement aux éléments. Bien au contraire, cela a lieu à travers
un effort important sur soi. C’est même à l’issue d’un long et laborieux
développement de soi dans la maîtrise technique que l’on accède à la perception
caractéristique de l’intelligence pratique. La gratification de cette
expérience acquise est liée non seulement à la reconnaissance par des pairs
mais aussi à l’accès à un niveau inédit de perception de la réalité.
Il ne
s’agit pas ici d’élitisme, dans la mesure où il n’est pas question de s’élever
dans la hiérarchie sociale, même si la reconnaissance par ses pairs compte,
mais de s’épanouir dans un aspect de son humanité. Cela inclut un souci
d’authenticité. Le surf véritable se distingue du ski nautique, par exemple, en
n’utilisant que l’énergie de la vague. Le surf ne se pratique pas non plus sur
des vagues artificielles. De même, le charpentier conserve une grande partie de
ses outils artisanaux sans lesquels l’expérience authentique du travail du bois
disparaîtrait s’il était remplacé par des processus automatisés en usine.
L’intérêt de
l’activité du surfeur ou du menuisier peut en outre venir de la satisfaction
d’avoir su braver un certain nombre de difficultés et de dangers, liés aux
risques que représentent les environnements de la mer ou du chantier. Cette
part de bravoure est d’autant plus précieuse qu’elle est devenue rare dans les
parties du monde qui garantissent un certain degré de confort et de sécurité.
Mais la
gratification repose aussi en amont sur la persévérance dans le temps long de
l’apprentissage, sur l’autodiscipline, la maîtrise de soi, l’acquisition
d’habitudes et d’expériences, et le perfectionnement par essais et erreurs. Il
en résulte non seulement la précision du geste, le développement de l’habileté
et de la compétence, l’élargissement de sa « zone de confort », mais
également la capacité de « lire » le réel et d’interpréter les
phénomènes de manière fiable ; soit donc l’acquisition d’une disposition,
avec une double dimension technique et cognitive.
Ce savoir-faire
ne consiste pas simplement à appliquer une méthode, une règle ou une recette. Il
s’agit de maîtriser l’inattendu, de savoir saisir le moment opportun, l’instant
propice, de surfer sur l’accident, l’imprévu, d’être réactif, tactique,
débrouillard et précis. Mais il faut pouvoir également accorder une place à
l’imprécision et au vague, quand cela est inévitable.
Je reviens enfin sur le rôle joué par l’interface, déjà évoqué précédemment, dans cette interaction formatrice entre soi et le monde. Nous ne percevons pas qu’à l’œil nu, et ne traversons et ne modifions pas uniquement le monde à mains nues. L’outil bien maîtrisé est un amplificateur de sensations et d’action. Il faut pour cela parvenir à l’intégrer à son propre corps, d’un côté, et à la substance du monde, de l’autre. L’artifice ne s’oppose de manière antagonique au naturel que si l’on en maîtrise mal l’usage. Mais dès lors que le métier est « rentré », que l’outil est contrôlé, il devient comme un nouvel organe, donnant vie à de nouvelle propriétés de l’environnement. L’air ne fut pas fait pour voler avant que les oiseaux n’eussent des ailes. De même, les vagues n’étaient pas destinées au surf et le bois à la charpenterie avant que ne fussent inventés l’un et l’autre.
III. L’enjeu social de la valorisation de l’intelligence pratique
J’ai abordé
la question de l’intégration de l’individu au monde physique par
l’intermédiaire de l’outil et de l’intelligence pratique. Mais il ne faut pas
négliger le monde social. Ici le charpentier, en tant qu’il travaille en
équipe, sera plus directement concerné que le surfer. Toutefois, ce dernier,
malgré sa solitude, s’inscrit bien dans une culture constituée de techniques,
de technologies et de représentations qui encadrent la pratique solitaire. Mais
pour en rester au charpentier, il travaille en symbiose et synergie avec
l’équipe, en manipulant des outils et des matériaux en hauteur. La solidarité
de l’équipe permet d’affronter les risques du métier.
Cette
notion d’« équipe » nous rapproche de l’univers sportif. On peut aussi
penser au monde musical, avec la notion d’« orchestre ». Le principe
reste le même : faire face à l’accident, armés de préstructures et
d’expériences acquises, en restant concentrés, pour improviser s’il le faut, et
ajuster parfaitement l’action à la contingence des événements. Pour le surfer
isolé, la vague peut être métaphoriquement considérée comme un partenaire
musical. Ainsi seul ou en équipe, il faut savoir composer avec l’environnement,
comme face à un adversaire dans un jeu, pour atteindre la parfaite harmonie et
le rythme ajusté. A ces considérations esthétiques s’ajoute les dimensions
éthiques de solidarité et de responsabilité dans l’équipe de charpentiers. Au
lieu de valeurs abstraites et désincarnées, nous en avons ici une réalisation concrète
et spontanée, étant donnés les dangers qu’il faut surmonter.
Ajoutons à
cette dimension sociale directe de l’équipe une dimension beaucoup plus large
et historique de transmission de savoir-faire, accompagnée d’un narratif qui
donne sens à la tradition. Un sport ou un métier, en plus de réclamer un
apprentissage pratique, renvoie à certaines positions socio-politiques. La
défense de l’intelligence pratique peut se rapporter par exemple à des modèles participatifs
de sociétés, comme ceux des coopératives, des ateliers partagés, des fablabs ou
des logiciels libres. Ces modèles répondent également aux défis
environnementaux, avec la volonté d’articuler le local et le global, les
particularismes régionaux et les échanges mondialisés. Il s’agit souvent d’essayer
de s’extraire de l’approche unidimensionnelle du monde industriel marchand, en
substituant l’ouvrage enrichi des gestes qui l’ont engendré au produit anonyme,
ou bien l’expérience physique de l’environnement naturel à la routine du mode
de vie urbain.
Mais quel
est plus précisément le modèle de société critiqué à travers la défense de
l’intelligence pratique ? Je dirais que c’est celui qui est assimilé au
règne de la pensée abstraite. Celui par exemple dénoncé par une certaine
interprétation, à caractère romantique, du rationalisme cartésien, en tant qu’il
se destine à nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ».
Ou encore contre une certaine compréhension de la physique galiléenne, laquelle
est basée sur la mathématisation de la nature. Or, la nature, selon cette
critique, au lieu d’être réduite aux lois de la physique et asservie aux
projets d’ingénieurie, devrait être au contraire considérée comme une
partenaire avec qui collaborer. Les défenseurs de cette perspective aspirent à la
protection de l’environnement, à vivre en harmonie avec la nature, et rejettent
l’univers marchand, la rationalisation excessive de nos modes de vie et la
pollution de notre environnement.
Il faut
ajouter à cela la disparition du sens de certaines pratiques, dont le fitness
constitue un contre-exemple. Avec lui, un effort physique est fourni pour la
transformation esthétique du corps, conformément au canon de notre époque, et
non pas afin d’interagir avec le monde physique. La finalité paraît recourbée
sur elle-même, comme une consécration du moyen sans fin, d’où l’absence de
sens. Cette sorte d’activité répond à la même logique que celle des bullshit jobs
(tâches sans intérêt) ou des nombreux gadgets qui encombrent notre quotidien.
Supposés nous rendre la vie plus facile, ils la rendent au contraire plus
contrainte, si l’on prend un peu de recul. Au lieu de vivre en explorant la
nature, dans l’art, l’artisanat et le sport, nous devons nous satisfaire uniquement
d’un emploi qui nous permette de consommer et nous distraire. Nous sommes tours
à tours salariés et clients et rarement artisans et explorateurs.
Quant aux
ressources naturelles, nous les exploitons plus que nous ne les utilisons. Les
produits de la mer et de la forêt sont extraits dans des conditions
destructrices, au lieu d’être employés de façon durable et économe. Cela découle
également, d’après certains, d’une vision du monde « rationaliste »
liée au développement de la science moderne. Pour d’autres, la responsabilité serait
plutôt celle du système concurrentiel marchand qui favorise la compétition
entre Etats et entreprises au détriment d’un équilibre rationnel. Je ne
prétends pas réduire toute défense de l’intelligence pratique à une critique du
monde moderne ou du capitalisme, ni que les auteurs d’essais de philosophie
appliquée liés à ce sujet défendent toutes les idées que je viens d’évoquer. Mais
il me semble qu’il existe un lien récurrent entre la critique de la modernité
et les positions pragmatistes.
Ceci n’implique pas pour autant un point de vue nostalgique, antimoderne et antiprogressiste. Il serait d’ailleurs simpliste d’opposer frontalement tradition et progrès pour s’opposer à ce dernier. Au contraire, le progrès n’est possible que dans le sillage de la tradition qu’elle améliore, réforme, purifie, en conservant ses vertus et éliminant ses vices. J’opposerais plus volontiers le terme de « progrès » à celui d’« innovation » tel qu’on l’utilise dans le marketing. Le terme « innovation » dans ce cadre indique couramment, non pas un processus civilisationnel, mais une stratégie commerciale qui tente de rendre séduisante la nouveauté pour elle-même, avec comme conséquence la fragilisation des sociétés et de leur environnement.
Conclusion
J’ai donc distingué
dans un premier temps l’intelligence pratique et l’intelligence théorique pour
montrer leur complémentarité. Puis j’ai développé une analyse de l’intelligence
pratique par rapport à l’espace, la matière, les artefacts, et le type d’expérience
qui lui correspond. Enfin j’ai montré le genre de relation sociale engagé par l’intelligence
pratique et j’ai tenté de dégager un modèle de culture politique qui me semble
lui être lié.
Il s’est
agi de comprendre les enjeux de la défense récurrente de l’intelligence
pratique dans la philosophie contre une certaine forme d’intellectualisme. D’un
point de vue épistémique et esthétique, une approche trop intellectualiste
nous priverait de saisir en profondeur la nature de notre présence au monde. D’un
point de vue éthique et politique, nous appréhenderions mieux la nature de
notre relation sociale aux autres par l’intermédiaire de l’intelligence
pratique.
Toutefois il
faut distinguer deux extrêmes : l’ultra-rationalisme, qui présente effectivement
le risque de réduire l’existence à des modèles abstraits, avec des conséquences
délétères sur les rapports sociaux et l’environnement ; et l’anti-intellectualisme,
qui ne perçoit pas le rôle joué par nos représentations du monde dans nos
activités, ni la dialectique entre l’intelligence théorique et l’intelligence
pratique.
Il faut donc conclure à l’enchevêtrement des intelligences pratique et théorique, dans la mesure où l’on peut parler d’une pratique de la théorie d’un côté (le savoir-faire et l’expérience acquise du chercheur par exemple) et d’un engagement de la théorie dans la pratique de l’autre (la philosophie plus ou moins spontanée du sportif, de l’artisan ou de l’ouvrier par exemple).
PRACTICAL INTELLIGENCE
“The visible things around us rest within themselves, and their natural being is so full that it seems to envelop their perceived being, as if the perception we have of them took place within them.” (Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Gallimard, 1964, p. 163)
Introduction
We
know that there exist various forms of intelligence. One important distinction
among others is that between practical intelligence and theoretical
intelligence. Put simply, the former is the intelligence of spontaneous
everyday action through which we display skill, while the latter is based on
the use of linguistic or other symbols that allow us to think about the world
by reflecting through representations.
Reflections
on these two forms of intelligence, and on the value we assign to them, have
aesthetic, epistemic, and ethical dimensions that we will explore. To do so, I
will ask how these two forms of intelligence interact and what this implies for
our relationship to our social and natural environment.
First,
I will show the difference between practical and theoretical intelligence.
Then, I will analyze practical intelligence and identify its characteristic
features, drawing mainly on the examples of surfing and carpentry. Finally, I
will attempt to characterize the type of social relations and political model
implied by the valorization of practical intelligence.
I. The interaction between practical and theoretical intelligence
“Practical
intelligence” refers to the kind of thinking that accompanies manual activity,
as opposed to the abstract thinking that characterizes theoretical or
discursive intelligence. By “manual activity” I mean manual labor but also
recreational physical activities. Practical intelligence operates in the
interaction between the human body and its sensory environment, in the direct
objective contact of the body with the materials around it, but above all in a
subjective immersion of our whole being in immediate experience. At such
moments, intuition seems to prevail over concepts, insofar as know-how takes
precedence over theoretical knowledge. Conversely, I may theoretically know
that I must position my limbs in such and such a way in order to swim, without
necessarily knowing how to swim in practice.
However,
practical intelligence is not radically separate from theoretical intelligence.
First, we engage in an activity with our intellectual presuppositions, our
culture, our tastes, and our opinions. Next, we produce an after-the-fact
theorization of our practice, in a more or less elaborate way. Thus, if one has
philosophical training, for example, one will have the tools needed to
construct a discourse about this practice. The question then arises whether
this discourse reflects an actual situation or whether it accompanies it in a
way that gives it a dimension that would not otherwise have existed. It is also
likely that different parts of the discourse on the practice correspond to one
or the other of these possibilities.
There
are therefore relations between practical intelligence and lived experience in
action, on the one hand, and what we derive from reflecting on it, as well as
the theoretical and testimonial knowledge that constitutes our cultural
background, on the other. Practical intelligence, on the one hand, is
spontaneous and unconscious, insofar as it ensures mastery of gesture through
acquired experience. But, on the other hand, this practical intelligence is
embedded within a more abstract philosophy of life, a worldview.
The practice of surfing, for example, is described as an immersive, almost fusion-like and empathic experience with the wave and, more generally, with the flow of the event (see G. Durand, L’esprit du surf, Arkhé, 2026). It is a dynamic and intense relation to the world, allowing one to grasp its depth—not through the introspective experience of the self (cf. Bergson), but through a decentering by which one integrates oneself into the rhythm and processuality of the world (cf. Whitehead) in order to apprehend it from within. This immersion is a source of joy and enchantment. But it is also demanding, as I will show, in terms of effort and risk-taking. This experience, as we will also see, possesses an ethical dimension, giving affective substance to the notion of respect for nature. We therefore see this experience enriched by its ontological, phenomenological, and ethical description and theorization.
II. Analyzing Practical Intelligence
I
will now examine the theme of practical intelligence more closely through the
example of surfing, but also through that of carpentry (see A. Lochmann, La vie solide,
Payot, 2019). The first is a leisure activity, the second a profession. But
this distinction matters little at the level of analysis at which I am
operating. Practical intelligence exists beneath the sociological difference
between recreational and professional activities, just as cooking or playing
music exist independently of whether one does so personally or for profit.
Another
important point shared by these two examples is the relation between practical
intelligence and space, particularly “natural” spaces of sea and forest. I
place “natural” in quotation marks because sea and forest are also subject to
economic exploitation, and because they correspond to varied social
representations (workspaces for some, leisure spaces for others).
We
also find, between agent and space, the following interfaces: on agent’s side,
the carpenter’s tools and the surfer’s board; on the side of space, wood
material and wave. Indeed, interface splits depending on whether one situates
it on the side of agent, with their instruments (or even “bare hands”), or on
the side of space, with physical part of environment in contact with the agent
and constituting the perceived surface.
Finally,
it should be noted that the practices examined here—surfing and carpentry—are
exceptional compared to ordinary lives of most people. Carpenter works at
height, on rooftops, with materials and tools that must be handled carefully,
while paying attention to colleagues. Surfer must face all sorts of risks
linked to maritime environment: force and structure of wave, hardness of rocks,
physical fatigue and control of movement, and so on.
I
previously said that practical intelligence involves a certain decentering of
the self toward the world, for example when one surfs. Physical outdoor
activity or working with material allows us to forget ourselves in order to
explore our environment in depth. But this does not mean passively surrendering
to the elements. On the contrary, it takes place through significant effort
applied to oneself. It is only after a long and laborious process of self‑development
in technical mastery that one gains access to the distinctive perception
associated with practical intelligence. The gratification of this acquired
experience is linked not only to recognition by one’s peers but also to access
to a new level of perception of reality.
This
is not a matter of elitism, insofar as it is not about rising in the social
hierarchy—even if recognition by peers matters—but about flourishing in an
aspect of one’s humanity. This includes a concern for authenticity. True
surfing differs from water‑skiing, for example, in that it relies solely on the
energy of the wave. Surfing is also not practiced on artificial waves.
Likewise, the carpenter preserves a large part of his artisanal tools, without
which the authentic experience of working with wood would disappear if replaced
by automated factory processes.
The
appeal of the surfer’s or carpenter’s activity may also come from the
satisfaction of having managed to overcome several difficulties and dangers,
linked to the risks inherent in the maritime or construction environments. This
element of bravery is all the more precious in parts of the world that
guarantee a certain degree of comfort and safety.
But
gratification also rests upstream on perseverance over the long duration of
learning, on self‑discipline, self‑mastery, acquisition of habits and
experience, and improvement through trial and error. This results not only in
precision of movement, development of skill and competence, and expansion of
one’s “comfort zone,” but also in the ability to “read” reality and interpret
phenomena reliably—that is, acquisition of a disposition with both technical
and cognitive dimensions.
This
know‑how does not consist simply in applying a method, a rule, or a recipe. It
involves mastering the unexpected, knowing how to seize the opportune moment,
the right instant, surfing the accident or the unforeseen, being reactive,
tactical, resourceful, and precise. But one must also be able to make room for
imprecision and vagueness when they are inevitable.
Finally, I return to the role played by the interface—already mentioned earlier—in this formative interaction between self and world. We do not perceive only with naked eye, nor do we traverse and modify the world solely with bare hands. A well‑mastered tool is an amplifier of sensation and action. To achieve this, one must succeed in integrating it into one’s own body, on the one hand, and into the substance of the world, on the other. Artifice opposes nature only when one does not master its use. But once the craft has “sunk in,” once the tool is controlled, it becomes like a new organ, giving rise to new properties of the environment. Air was not made for flying before birds had wings. Likewise, waves were not destined for surfing, nor wood for carpentry, before the one and the other were invented.
III. The Social Stakes of Valuing Practical Intelligence
I
previously addressed the question of how individuals integrate themselves into
physical world through tools and practical intelligence. But we must not
neglect the social world. Here the carpenter, insofar as he works as part of a
team, is more directly concerned than the surfer. Yet the latter, despite his
solitude, still belongs to a culture made up of techniques, technologies, and
representations that frame solitary practice. But to remain with the carpenter:
he works in symbiosis and synergy with the team, handling tools and materials
at height. The solidarity of the team makes it possible to confront the risks
of the trade.
This notion of a “team” brings us closer to the world
of sports. One can also think of the musical world, with the notion of an
“orchestra.” The principle remains the same: facing the unexpected, armed with
pre‑established structures and acquired experience, staying focused,
improvising when necessary, and adjusting action perfectly to the contingency
of events. For the solitary surfer, the wave can metaphorically be considered a
musical partner. Thus, whether alone or in a team, one must know how to compose
with the environment, as with an opponent in a game, in order to achieve
perfect harmony and an attuned rhythm. To these aesthetic considerations are
added the ethical dimensions of solidarity and responsibility within the team
of carpenters. Instead of abstract and disembodied values, we find here a
concrete and spontaneous realization of it, given the dangers that must be
overcome.
To this direct social dimension of teamwork we may
add a much broader and historical dimension of transmitted know‑how,
accompanied by a narrative that gives meaning to tradition. A sport or a trade,
beyond requiring practical learning, also refers to certain socio‑political
positions. The defense of practical intelligence can be connected, for example,
to participatory models of society, such as cooperatives, shared workshops, fab
labs, or free and open‑source software. These models also respond to
environmental challenges, with the aim of articulating the local and the
global, regional particularisms and globalized exchanges. They often seek to
escape the one‑dimensional approach of the commercial industrial world,
replacing anonymous products with enriched works shaped by gestures that
produced it with, or substituting physical experience of natural environment
for the routine of urban life.
But what is, more precisely, the model of society
being criticized through the defense of practical intelligence? I would say it
is the one associated with the reign of abstract thought. For example, the
model denounced by a certain romantic interpretation of Cartesian rationalism,
insofar as it aims to make us “masters and possessors of nature.” Or again, a
certain understanding of Galilean physics, which is based on the
mathematization of nature. According to this critique, nature—rather than being
reduced to physical laws and subordinated to engineering projects—should
instead be regarded as a partner with whom we collaborate. Defenders of this
perspective aspire to environmental protection, to living in harmony with
nature, and reject commercial world, excessive rationalization of our ways of
life, and pollution of our environment.
We must add to this the disappearance of meaning in
certain practices, of which fitness is a counterexample. In fitness, physical
effort is undertaken for aesthetic transformation of body, in accordance with
the canon of our era, and not in order to interact with physical world. The
goal seems to fold back on itself, as a consecration of means without ends,
hence the absence of meaning. This kind of activity follows the same logic as
that of “bullshit jobs” (tasks without interest) or the many gadgets that clutter
our daily lives. Supposed to make life easier, they in fact make it more
constrained, if one takes a step back. Instead of living by exploring nature,
through art, craftsmanship, and sport, we must content ourselves with a job
that allows us to consume and distract ourselves. We are alternately employees
and customers, and rarely artisans and explorers.
As for natural resources, we exploit them more than
we use them. Products of sea and forest are extracted under destructive
conditions, instead of being used sustainably and sparingly. According to some,
this also stems from a “rationalist” worldview linked to the development of
modern science. For others, the responsibility lies rather with the competitive
commercial system that favors competition between states and companies at the
expense of rational balance. I do not claim to reduce every defense of practical
intelligence to a critique of modernity or capitalism, nor that the authors of
applied‑philosophy essays on this subject defend all the ideas I have just
mentioned. But it seems to me that there is a recurring link between the
critique of modernity and pragmatist positions.
This does not imply a nostalgic, anti‑modern, or anti‑progressive point of view. It would in fact be simplistic to oppose tradition and progress head‑on in order to reject the latter. On the contrary, progress is only possible in the wake of tradition, which it improves, reforms, and purifies, preserving its virtues and eliminating its vices. I would more readily oppose the term “progress” to that of “innovation” as used in marketing. In that context, “innovation” commonly refers not to a civilizational process but to a commercial strategy that seeks to make novelty appealing for its own sake, with the consequence of weakening societies and their environments.
Conclusion
I
first distinguished practical intelligence from theoretical intelligence in
order to show their complementarity. I then developed an analysis of practical
intelligence in relation to space, matter, artefacts,
and the specific type of experience
that corresponds to it. Finally, I showed the kind of social relation
mobilized by practical intelligence and sketched a model of political
culture that seems to be associated with it.
The
aim was to understand what is at stake in the recurrent defence of practical
intelligence in philosophy against a certain form of intellectualism. From an epistemic
and aesthetic point of view, an overly intellectualist
approach would prevent us from grasping in depth the nature of our presence in
the world. From an ethical and political
point of view, we would better apprehend the nature of our social relation to
others through the mediation of practical intelligence.
However,
two extremes must be distinguished: ultra‑rationalism,
which indeed risks reducing existence to abstract models, with harmful
consequences for social relations and environment; and anti‑intellectualism,
which fails to perceive the role played by our representations of the world in
our activities, as well as the dialectic between theoretical and practical
intelligence.
We must therefore conclude that practical and theoretical intelligence are interwoven, insofar as one can speak, on the one hand, of a practice of theory (for example, the know‑how and accumulated experience of the researcher), and on the other hand, of an investment of theory in practice (the more or less spontaneous philosophy of athlete, craftsperson, or worker, etc.).
R. EDELMAN NANTES AOUT 2026
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