mercredi 25 mars 2026

INTERFACES ET INTERACTIONS (1)


        L’essor d’un espace de débat public, à partir du XVIIIe siècle, est basé sur le développement des communications, qui a transformé la vie politique, donné du pouvoir à l’opinion et permis la mobilisation des masses (2). La révolution des communications atteint tout le monde sur la planète, et les relations intersociales doublent les relations interétatiques (3).

Ce développement de la communication suppose celui des interfaces communicantes : journal papier, appareil radio, écran de télévision, d’ordinateur ou de téléphone. Si le développement des interfaces a effectivement révolutionné nos manières de d’interagir, le bilan s’avère contrasté. C’est ce à quoi nous allons nous intéresser, en nous posant les questions suivantes : Qu’est-ce qu’une interface ? Comment évolue-t-elle ? En quoi peut-elle être une menace et comment y remédier ?

 

1) Des points de passage entre différents milieux

Voyons ce que signifie le terme « interface », au sens courant, mais aussi dans un sens élargi, pour comprendre son rôle dans le transfert d’information et d’énergie, dans la connaissance et l’action.

Au sens courant, une interface est la partie d’un artefact qui se trouve en contact avec son utilisateur, et grâce à laquelle il peut interagir avec cet artefact. Il peut s’agir, par exemple, du clavier et de l’écran de l’ordinateur. Par l’intermédiaire de l’interface, nous agissons sur l’artefact et l’artefact agit sur nous.

Mais l’interface ne permet pas uniquement d’interagir avec un artefact. Quand le pilote d’avion manipule différentes interfaces, il agit sur la réalité même de l’engin et pas seulement sur des signes. L’interface permet donc d’interagir avec un artefact, qui lui-même interagit avec son environnement. Si bien que cela revient à agir sur le monde par l’intermédiaire de l’artefact et son interface.

Si l’on souhaite maintenant élargir la série des médiations, on peut décrire l’enchaînement de l’esprit de la personne, avec son propre corps, ses prothèses éventuelles, les périphériques de l’artefact, l’artefact lui-même et son environnement. Ainsi, l’interaction de l’homme avec ses artefacts, par l’intermédiaire de l’interface, s’inscrit-elle dans la série plus large de l’interaction de l’esprit avec le monde.

Nous pouvons alors considérer les interfaces comme des points de passage entre le psychique, le mécanique et le physique. Par exemple, le cortex moteur permet au lobe frontal de commander le mouvement musculaire. Ici, le cortex moteur tient lieu d’interface entre le psychique et le physique.

Ensuite, la relation entre la décision, née dans mon lobe frontal, et le mouvement de ma main, par l’intermédiaire de mon cortex moteur, peut être comparée à la relation entre le mouvement de ma main et l’ouverture de la porte, par l’intermédiaire de la poignée de porte. Avec cette comparaison, nous voulons montrer que les interfaces sont insérées dans les enchaînements qui relient la conscience des hommes à leur corps, puis à leurs instruments, à leur environnement et également, comme nous le verrons, aux autres hommes.


2) L’évolution des rapports au monde

Les interfaces ont évolué au cours du temps. La nature de l’interface utilisée transforme l’ensemble de la relation entre l’homme et le monde. Par exemple, on ne communique pas de la même façon au téléphone ou par écrit. Les révolutions qui ont eu lieu, dans différents domaines des pratiques humaines, sont liées à l’adoption de nouvelles interfaces.

Walter Benjamin a montré comment les évolutions techniques ont transformé notre rapport à l’art, avec l’apparition de la photographie et du cinéma. Régis Debray a étudié la contribution de l’évolution des médias aux renversements idéologiques religieux et politiques. Bertrand Badie a expliqué que les nouvelles technologies ont remodelé les relations entre les peuples, à travers les continents. Nous pourrions décrire longuement les mutations des sociétés liées aux transformations techniques (4).

La façon dont les interfaces ont modifié notre rapport au monde, dans la plupart des domaines, se traduit par des phénomènes tels que la dématérialisation (par exemple, la communication téléphonique), la virtualisation (avec les fictions télévisées ou les jeux vidéo), l’accélération du temps et la compression de l’espace (par les transports et les télécommunications). Ces phénomènes ont été critiqués pour avoir entraîné un rapport inauthentique au monde, comparé aux modes de vie passés. Dans ce cas, la dénonciation des interfaces et des écrans, que nous avons interposés entre le monde et nous, se conclut par des appels à limiter le pouvoir de la technique.

Toutefois, comme l’a montré Gaston Bachelard, l’interface joue un rôle positif dans l’avancée scientifique. Les instruments, en tant que théories matérialisées, filtrent les phénomènes, pour aboutir à des données précises. La découverte scientifique s’effectue à travers un cadre, qui constitue une grille de lecture rigoureuse. L’utilisation d’interfaces sophistiquées distingue la connaissance scientifique de la connaissance ordinaire (5). Par exemple, le chimiste étudie un produit purifié grâce à ses appareils ; l’astronome scrute l’espace à l’aide du télescope. Si l’on tient compte des améliorations de nos modes de vie dues aux sciences, on ne peut que se réjouir de leurs progrès.

                Comment d’ailleurs expliquer cet avantage des instruments scientifiques par rapport aux données sensibles ordinaires ? Les instruments scientifiques neutralisent notre subjectivité. Un mécanisme automatique se substitue à l’expérience directe et permet un enregistrement objectif et quantifié des faits, comme lorsque l’on prend sa température avec un thermomètre (6). La perception appareillée corrige ainsi la perception naturelle qui entravait l’accès à l’objectivité. Mais nous allons voir que l’efficacité scientifique et technique de l’objectivation instrumentale, en contrepartie, nous rend aveugles à certains aspects de la réalité.

                Le drone militaire, par exemple, permet à son pilote d’attaquer un homme sans risque et sans combat. Or l’absence de face-à-face réduit la personne à un élément pathogène à éliminer. A travers l’interface du drone, la cible n’apparait plus comme un être humain. La relation entre le pilote et sa cible est déshumanisée (7).

                L’homicide sans combat n’a pas attendu le drone. Le poison, le gaz et les bombes sont également capables de tuer de manière indirecte. Mais le drone associe un usage de l’écran que l’on peut qualifier de « pornographique ». Ce terme est utilisé par Thi Nguyen et Bekka Williams, dans l’analyse des réseaux sociaux numériques, pour qualifier une consommation sans coût ni conséquences (8). On peut parler ici de principe de facilité. De même que l’image pornographique donne accès à des situations, sans nous impliquer directement, le pilote de drone assiste aux conséquences de son acte meurtrier avec un certain détachement (9).

                Il faut toutefois préciser que le sentiment moral persiste parfois derrière l’interface. Si l’image de la scène de meurtre peut laisser indifférent le pilote (ou même le réjouir), elle scandalisera au contraire l’opinion publique en fuitant dans les médias (10). Par conséquent, si la violence ou la mort à l’écran nous affectent moins que si nous y assistions directement, la distance ne suffit pas à éliminer tout jugement moral. La publicité et la propagande prouvent bien que l’on peut susciter à travers un écran toutes sortes de sentiments.

 

3) La prolifération des interfaces

                Nous avons vu que l’écran peut être une fenêtre sur le monde réel et que le rapport au réel par l’intermédiaire de l’écran crée un effet de distance. Or l’écran peut également introduire à un monde non réel. De plus, avec le jeu vidéo, en plus de percevoir la fiction grâce à l’écran, le joueur peut agir sur ce monde fictif avec sa console, ce qui complète son immersion dans l’univers virtuel (11).

                On pourrait croire que la fiction n’est pas concernée par le problème de la déréalisation évoqué précédemment, puisqu’elle n’est pas censée dénoter la réalité. Pourtant, l’impact psychologique et moral de la fiction, concernant par exemple les jeux de combat, est généralement pris en considération, selon que l’on redoute une forme de banalisation de la violence ou, au contraire, que l’on trouve bénéfique de pouvoir décharger son agressivité dans le jeu. La fiction conserve donc un lien indirect avec la réalité en général. C’est ce qui permet de porter sur elle un jugement moral et éventuellement de la censurer.

                L’effet de la fiction sur notre rapport au réel et à la morale est d’autant plus important que les interfaces sont devenues omniprésentes. Les jeux vidéo se sont d’abord implantés dans les parcs d’attraction, puis dans les centres commerciaux, pour ensuite pénétrer le domicile, avec la console de jeux, et enfin se retrouver sur nos téléphones portables. Ce déplacement du public au privé, lié à la miniaturisation, concerne les écrans en général, du cinéma, à la télévision, aux ordinateurs et aux téléphones (12). De cette manière, les technologies de l’information et de la communication s’insinuent de plus en plus profondément dans notre quotidien.

                Nous notons donc l’accroissement numérique des interfaces au cours du temps. Or nous pouvons relever encore d’autres facteurs qui favorisent leur usage. Premièrement, la conception de leur forme se perfectionne en vue de capter l’attention des utilisateurs, de générer de l’excitation, de créer un effet d’entraînement et de dépendance par des techniques de sollicitation, de fidélisation et de ludification. Deuxièmement, au niveau du contenu, les interfaces diffusent le plus souvent une vision du monde qui promeut l’usage des interfaces elles-mêmes, à travers la publicité, les films, les séries et les informations. Troisièmement, nous sommes éduqués et incités à dépendre des interfaces au travail, comme pour nos loisirs. Si l’environnement social encourage l’usage des interfaces, il disqualifie en même temps les récalcitrants.

               

4) Les causes de la domination cybernétique

                Nous allons émettre plusieurs hypothèses pouvant expliquer l’évolution de nos sociétés vers un monde cybernétique, dominé par les technologies de l’information et de la communication. L’évolution relativement récente de nos modes de perception et d’action à travers les interfaces est moins le résultat d’une demande publique que de l’orientation de l’économie vers ces technologies. Si l’on considère l’ampleur des investissements dans la conception des machines et des logiciels et le déploiement des installations, on mesure la pression que représente le besoin de les rentabiliser en incitant leur usage.

                Une autre hypothèse, encore plus pessimiste, pourrait expliquer la prolifération des interfaces. Pour Herbert Marcuse, la société de consommation dissimule une forme nouvelle d’asservissement, derrière l’amélioration incontestable de nos modes de vie. Vectrices de la culture de masse, nos interfaces participent à ce que Marcuse nomme la « sur-répression » nécessaire au rendement social. Au phénomène de répression des pulsions indispensable à notre adaptation au principe de réalité, s’ajoute dans le monde moderne une sur-répression en faveur de la production et de la consommation (13). Cette forme d’aliénation est d’autant plus difficile à contester qu’elle se dissimule derrière l’apparent bien-être qu’elle apporte, proposant pour cela une parodie de personnalisation (14).

                Enfin, les effets indésirables de nos interfaces ne proviennent pas nécessairement d’une volonté consciente et insidieuse des élites. Ils sont aussi le résultat émergeant d’un jeu de forces et d’une tendance entropique. Par exemple, la dérive d’internet, considéré à ses débuts comme un cyberespace de résistance, et devenu peu à peu l’instrument d’une ubérisation généralisée, peut résulter d’un phénomène incontrôlable. C’est un processus comparable à la dégradation d’une ville comme Brasilia. Construite comme la ville des égaux, elle s’est transformée, à cause de l’augmentation des habitants et des automobiles, en enfer inégalitaire (15).

 

5) La critique des interfaces et de la monnaie

                Essayons à présent de déterminer l’impact culturel d’une société saturée d’interfaces communicantes. Pour Jean Baudrillard, la société de consommation exalte le signe et nie le réel. La société contemporaine est une société du signe, qui fait du quotidien un quotidien virtuel (16). On peut aisément rapprocher ce que Baudrillard dit de la société de consommation de l’analyse de la télévision par Pierre Bourdieu. Elle repose sur le règne de l’audimat. Elle opère une sélection de l’information au profit des idées conformistes, divertit de certains sujets, déforme la réalité, encourage le narcissisme et empêche la réflexion (17).

                Ce détachement des signes par rapport à la réalité est assimilable à celui de l’argent par rapport aux choses. Le point commun entre le structuralisme de Baudrillard, la théorie critique de Marcuse et la Critique de la valeur situationniste, c’est une analyse du fétichisme de la marchandise simultanément monétaire et idéologique. Selon la Critique de la valeur, la priorité donnée au temps de travail, pour établir la valeur monétaire, indépendamment de la nature et de l’utilité de ce travail, contribue à faire de la valeur monétaire une valeur irréelle. L’activité réelle des hommes est transformée en travail marchandise mesuré en fonction du temps abstrait de l’interface horlogère. Ce temps est une norme coercitive, qui se reflète dans la monnaie, indépendamment des besoins réels. Ce qui caractérise alors le règne de l’abstraction, dans la société marchande, c’est le fait que la valeur monétaire devienne plus importante que la valeur utilitaire, et que la valeur d’échange prime sur la valeur d’usage (18). Nous pouvons dès lors effectuer un rapprochement entre la valeur d’échange monétaire et la valeur d’estime liée à la consommation ostentatoire, en tant que ces deux valeurs sont détachées de la valeur d’usage. La critique de la valeur monétaire rejoint la critique des interfaces, comme médias de la Société du spectacle opposés à la réalité (19).  

 

6) L’usage vertueux des techniques

                L’approche pessimiste des interfaces, que nous avons présentée, laisse néanmoins place à des considérations plus optimistes. Il ne s’agit pas de jeter l’anathème sur les interfaces, en tant que médias, messages ou signes, ni sur les noms, les nombres et l’argent. La question est plutôt :  Comment éviter les effets pervers et garantir les effets vertueux, en ce qui concerne l’usage de nos techniques instrumentales et symboliques ? Nous avons vu que le risque principal est le décrochage par rapport à la réalité. L’interface ne doit donc pas faire obstacle à notre rapport au monde. Elle doit être un pont et non un mur.

                Une première piste est empruntée à Gilbert Simondon (20). Pour lui, l’automatisme, en tant qu’il restreint le champ des possibilités, est un inconvénient plutôt qu’une qualité (21). Le véritable perfectionnement d’une machine est son indétermination, qui permet l’ouverture à diverses possibilités. De cette façon, l’homme, dans son interaction avec la machine, au lieu d’en être l’esclave ou le surveillant, peut être un coordinateur et un inventeur. Simondon cherche à valoriser la complémentarité homme-machine et à éviter l’écrasement de l’homme par la machine. Il importe donc de bien saisir la différence entre l’homme et la machine, car c’est ce qui permet leur complémentarité, dans leur couplage, au niveau de l’interface (22).

                Une autre piste intéressante, valorisant les effets vertueux de l’interface, nous est indiquée par Michel De Certeau (23). La réappropriation est une façon d’échapper, au moins partiellement, à l’assujettissement. De Certeau oppose la tactique et la ruse à la stratégie panoptique du pouvoir, analysée par Michel Foucault (24). Il défend ainsi l’« usage » créatif contre la « consommation » passive. Si la machine fige et formalise d’anciennes pratiques, de nouveaux savoir-faire apparaissent dans l’usage et la réappropriation des machines et de leurs interfaces.

                On trouve chez Stuart Hall la volonté analogue d’offrir une théorie qui échappe au déterminisme de l’assujettissement. Il remet en cause le schéma cybernétique émission/réception et insiste sur les ruptures de transition. L’usager développe des possibilités et n’est pas un consommateur passif. Une asymétrie est possible entre encodage et décodage. Il n’y a pas seulement adaptation aux codes dominants, mais aussi opposition. Si un événement est encodé par le pouvoir, avec une certaine signification, le décodage peut-être contre hégémonique (25).

                Enfin, nous pouvons opposer la participation, comme engagement dans la transformation sociale, à l’ajustement des agents à un modèle de société (26). La participation repose sur les principes d’apprentissage mutuel, d’expérimentation, d’intelligence et de gestion collective. Une approche démocratique des technologies, dans leur conception et leur utilisation, doit permettre de s’accorder sur ce qui dépasse les points de vue subjectifs et d’élaborer des pratiques utiles au bien commun. On peut s’inspirer pour cela des théories de l’acteur-réseau de Bruno Latour, de la rationalisation démocratique d’Andrew Feenberg, de la coordination négociée de Pat Devine, du mouvement coopératif, etc. (27).

 

Notes

            (1) Texte de l’intervention de 20 mn aux Rencontres de Sophie à l’ENSA de Nantes le 14/03/2026, augmenté d’appels de note.

(2) Jurgen Habermas, L’espace public, Payot, 1998

(3) Bertrand Badie, Nous ne sommes plus seuls au monde, La découverte, 2016, p. 81.

(4) Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, 1935 ; Régis Debray, Cours de médiologie générale, NRF, 1991 ; Bertrand Badie, Op. Cit.

(5) Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, 1934.

(6) Loraine Daston et Peter Galison, L’objectivité, Les presses du réel, 2012.

(7) Grégoire Chamayou, Théorie du Drone, La fabrique, 2013.

(8) C. Thi Nguyen & Bekka Williams, « Moral outrage Porn », 2020.

(9) Grégoire Chamayou conteste d’ailleurs la thèse du stress traumatique du pilote de drone, Op. Cit. ch. 4 p. 153.

(10) cf. « Collateral murder », Wikileaks 2010.

(11) Matthieu Triclot, Philosophie des jeux vidéo, La découverte, 2011.

(12) A ces interfaces visibles, s’ajoutent celles quasi invisibles des caméras de surveillances, des puces RFID, des détecteurs et des objets connectés.

(13) Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Minuit, 1964.

(14) La société cybernétique, selon Michel Freitag, aurait fractionné la société en multiples sectes (Le naufrage de l’université, La découverte, 1996). Plus précisément, l’expansion des technologies de la communication crée, selon lui, une tension entre leur unidimensionnalité et les multiples cultures. Il peut paraître contradictoire ici d’affirmer à la fois que : a) la société cybernétique crée un homme unidimensionnel, modelé et standardisé par une norme commune, et b) la société cybernétique se fragmente en multiples tribus. Mais il ne faut pas confondre la normalisation engendrée par des mécanismes opérationnels avec les structures culturelles. La cybernétique permet de contrôler le bon déroulement des actions économiques, tout en laissant proliférer les particularismes qui divisent les groupes et les individus en fonction de leurs goûts et de leurs valeurs.

Toutefois, selon nous, ces particularismes, lorsqu’ils sont relayés par les interfaces technologiques, ne sont pas réellement des particularismes locaux, comme pouvaient l’être ceux des sociétés traditionnelles, car ils sont tous appareillés et connectés aux interfaces. Ce sont des particularismes délocalisés et compatibles avec une connexion aux appareillages qui contrôlent et normalisent les pensées à un certain niveau. Ces particularismes peuvent alors être considérés comme des variations de gamme de la normalisation. Selon cette hypothèse, ce qui se fait passer pour de la personnalisation n’est que l’adhésion à des scénarios préétablis. Il y a un créneau pour chacun, selon les périodes, les profils et les humeurs. Ce qui ressemble à de la personnalisation n’est en fait qu’un effet de surface, une écorce préformée sur un noyau uniforme. Savoir-faire, savoir-vivre et savoir être réels s’effacent derrière diverses formes de réactivités aux interfaces. Il faut s’ajuster soi-même aux branchements, lorsqu’ils ne viennent pas vous harponner automatiquement. L’homme encastré dans la machine finit par faire partie de son automatisme.

On peut en outre apporter ici une précision en distinguant deux formes d’insertion dans le système socio-économique, en différenciant l’ « équipement » (Michel Clouscard, Néofascisme et idéologie du désir, 1972) et la « consommation » (Jean Baudrillard, La société de consommation, 1970). Dans la « consommation », ce qui domine c’est l’utilisation apparemment ludique et libre des objets dont la valeur d’estime est importante. Dans la société d’ « équipement », qui concerne les classes moins favorisées, il y a un lien nécessaire entre utilisation et production. On s’équipe pour produire et l’on produit pour s’équiper. Par exemple, la voiture sert à aller au travail et on travaille pour payer se voiture. Dans les deux cas, il s’agit d’obéir à l’injonction de s’adapter et d’adopter un certain mode de vie, soit pour suivre la mode soit pour être opérationnel.

(15) Umberto Eco, La structure absente, Mercure de France, 1984.

                (16) Jean Baudrillard, La société de consommation, 1970.

(17) Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996.

(18) Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, pour une nouvelle critique de la valeur, Éditions Denoël, 2003.

(19) La propagation des interfaces communicationnelles, comme nous l’avons vu, nous immerge dans un monde ou le symbole prime sur le réel. En ce qui concerne l’argent, le phénomène est comparable. L’argent, remarque Georges Simmel, n’a ni contenu ni fin. Il l’assimile à un outil, et définit l’outil comme un moyen qui subsiste après son usage. L’outil a donc une valeur polyvalente et l’argent est un outil ayant une valeur maximale de ce point de vue. Le capitaliste cherche alors à maximiser la possession d’argent, car cela lui permet d’accroitre sa puissance d’acquérir ce qu’il souhaite quand il le souhaite (Philosophie de l’argent, 1900, p. 72). La monnaie a donc une valeur indépendante du contenu (comme l’œuvre d’art, selon Simmel, et comme toute interface). Le désir insatiable d’argent, comme pur moyen, n’a rien de concret et est donc sans limites. Par exemple, l’avare, à la différence de l’économe, est indifférent aux choses, comme on peut l’être quand on vit à travers des interfaces faiblement reliées au monde réel. On peut également faire un rapprochement avec la consommation ostentatoire, en ce qu’elle aussi est indifférente à l’utilité réelle. L’interface devient dans ce cas un signe distinctif plus qu’un outil. Le cupide jouit donc d’une jouissance possible et illimitée plus que réelle. La fascination de l’interface monétaire vient de la tentation d’un pouvoir d’acquisition illimité, dit Simmel (p. 175). Les cyniques et les cupides ont en commun l’indifférence à la valeur réelle des choses (p. 180). Le pouvoir d’acheter tout ce que l’on veut rend désabusé. L’amour de l’argent vient de ce que l’excitation de posséder les moyens d’acheter remplace ce qui, dans la réalité, devrait être une finalité. Autrement dit, l’interface monétaire, lorsqu’elle devient plus importante que la réalité, fait l’objet d’une idolâtrie proche de la folie.

Thomas d’Aquin propose une critique de l’argent qui peut également nous servir, pour rapprocher la critique de l’argent de celle de l’interface. Normalement, la monnaie, à travers le prix, représente l’utilité d’un bien ou d’un service (Etienne Gilson, Le thomisme, Vrin, 1919, p 447). Le prix représente le sacrifice du vendeur (chez Marx, c’est celui du producteur). Mais le niveau de besoin de l’acheteur ne doit pas autoriser le vendeur à augmenter son prix (de même que pour Marx, le besoin vital qu’a le travailleur d’un salaire ne devrait pas inciter l’employeur à le baisser). Le rôle d’un tribunal est de sanctionner cette fraude si elle a lieu. Surtout, le commerce ne doit pas contrôler les échanges nécessaires à la vie. Si le commerce peut s’exercer sur des biens privés, il ne peut régner sur ce qui relève du service public. Thomas critique la volonté de maximiser ses gains au détriment des droits fondamentaux, et plus généralement le fait de fixer la recherche du gain comme finalité (p. 450). A ce titre, il condamne l’usure de la façon suivante. Elle consiste à vendre deux fois la même chose. Or ne doit pas vendre la bouteille de vin plus son usage. Donc, si l’on prête de l’argent, on ne doit attendre plus que la somme identique (tout comme le prix du vin est identique à la consommation du vin). Quant à l’argent que le prêteur aurait pu gagner en ne le prêtant pas, ce n’est pas une justification valable. On ne vend pas un gain possible, puisqu’on ne le possède pas. Nous voyons que tout dévoiement de l’usage de l’argent suppose un éloignement de la réalité, comme c’est le cas également du dévoiement des interfaces.

Michael Sandel a analysé récemment, dans le contexte ultra libéral américain, les conséquences d’un modèle de société où tout peut s’acheter (Ce que l’argent ne saurait acheter, Seuil, 2014). Il cite des exemples de passe-droits, de péages d’accès, d’incitations financières des élèves pour qu’ils lisent etc. Il montre que cette logique transforme l’éthique des sociétés. Si l’on donne une amende aux parents qui arrivent en retard à la crèche, par exemple, cela aura un effet déculpabilisant sur eux. Les parents finiront par considérer l’amende comme le prix d’un service. De la même façon, des contraintes financières sur les industries polluantes sont perçues comme un droit payant de polluer. Si faire payer le retard est perçu comme un service, et si payer la lecture des élèves comme une corvée rémunérée, alors la marchandisation change la perception des valeurs de choses. Le développement de la valeur marchande procède à l’effacement de la valeur non marchande. La rationalité marchande est favorisée selon Sandel par le refus de débattre des conditions de la vie bonne et des valeurs non marchandes dans les sociétés libérales. L’acceptation des valeurs amorales du marché favorise les logiques managériales et technocratiques. Tandis qu’en limitant moralement les valeurs marchandes, on favoriserait au contraire le bien commun. Ce qui réunit finalement la critique de l’argent, du nombre ou de l’interface, c’est l’intérêt surdimensionné que l’on peut accorder à ces représentations de la réalité. Si elles ont leur utilité dans un usage modéré, elles représentent une menace lorsqu’elles tentent de se substituer à la réalité.

(20) Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, 1958, p 10-12)

(21) L’automatisme est commun aux interfaces comme médias et aux messages qu’elles véhiculent. Non seulement les signes sont autonomes par rapport à la réalité, mais leur développement à travers les médias est également indépendant des intentions humaines et de notre contrôle. Bien sûr, certains acteurs individuels sont responsables de la diffusion des messages. Mais l’effet cumulé des tous les acteurs, quel que soit leur degré d’implication, échappe à notre contrôle. Le système s’autonomise par le jeu spontané des forces et la mauvaise volonté de certains acteurs. Nous perdons ainsi le contrôle du système des interfaces. Si à première vue l’automatisation paraît une forme de perfectionnement de la machine, en fin de compte c’est un phénomène qui contribue à faire apparaitre la machine comme un alter-ego hostile qui nous dépossède de nos initiatives (Baudrillard, Le système des objets, 1968). Bien que l’automatisation et l’autonomisation des machines nous incitent à l’anthropomorphisme et à leur personnalisation, la critique doit cependant cibler un processus involontaire (même si des autorités responsables s’y agrègent). Lorsque la machine se détraque et échappe à nos prévisions, elle ressemble certes à un esclave qui se révolte.  Mais cette superstition est comparable à l’image mythologique de la colère divine expliquant les fléaux. Derrière l’anthropomorphisation des machines, il y a généralement un effet de seuil. Comme les embouteillages automobiles, la prolifération des interfaces entraîne des effets pervers de paralysie sociale et de dysfonctionnement.

Remarquons que certains philosophes ont souligné l’invulnérabilité plutôt que la faillibilité du robot par rapport à l’homme et la menace que cela représente (Ayn Rand, Gunter Anders). En fait, c’est aussi bien l’obsolescence que la robustesse des machines qui représentent un risque, soit par manque de fiabilité soit par démesure de puissance. Ce qui vaut pour les machines, vaut bien évidemment pour les interfaces, puisqu’elles sont la partie périphérique des machines avec laquelle nous interagissons. Si une serrure se bloque et nous enferme, c’est autant la fragilité de la serrure que la solidité de la porte qui posent un problème. Il y a donc dans la machine un potentiel d’automatisation et d’autonomisation qui représente davantage un inconvénient qu’une qualité. Cet aspect incontrôlable contribue à l’apparition de l’imaginaire anthropomorphique projeté sur les machines.

(22) Par exemple, la mémoire vivante humaine établit une continuité formelle entre les différents instants temporels, alors que la mémoire mécanique accumule des informations discontinues. La mémoire humaine permet de reconnaître et percevoir les phénomènes et leur sens, tandis que la mémoire mécanique permet l’archivage des données. Nous pourrions analyser, si nous en avions le temps, d’autres types de complémentarités et de coopérations : par exemple la combinaison des qualia humaines et du désintéressement mécanique, ou encore de l’intelligence incorporée humaine avec l’ « intelligence » combinatoire mécanique, etc.

                (23) Michel De Certeau, L’invention du quotidien, 1980

                (24) Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975

                (25) Stuart Hall, Identité et cultures, Amsterdam, 2017

(26) Pour les transhumanistes, notamment, il s’agit de préserver un modèle de société, de prévenir sa remise en cause, et d’adapter l’homme à ce modèle. Par exemple, pour répondre au problème de l’obésité, au lieu de remettre en cause nos pratiques alimentaires, les transhumanistes voudraient faire évoluer notre métabolisme pour nous y adapter. Il est donc question de préserver notre système économique et d’optimiser les individus relativement à ce système. Le principe du biopouvoir est ainsi de maximiser la productivité des individus par la science. Dans un sens, ce sont paradoxalement les individus les plus augmentés qui sont les plus assujettis au système et les moins augmentés les plus épargnés (Nicolas Le Dévédec, Le Transhumanisme, PUF, 2024). Si l’on considère la prolifération des écrans et des interfaces dans notre quotidien comme une manière d’augmenter l’homme, ce sont ceux qui parviennent à s’en préserver qui ont la meilleure situation, à condition bien sûr que cela ne provoque pas leur exclusion sociale.

La réappropriation des usages doit permettre de contrer les effets de la domination des élites qui organisent notre environnement technologique. Nous assistons actuellement à un recul de la démocratie et de l’état de droit, voire à une fascisation de certains dirigeants politiques et économiques. Par exemple, le phénomène de la « néoréaction » (Curtis Yarving, Nick Lang) a fait l’objet de plusieurs publications récentes (Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds, Divergences, 2025 ; Arnaud Miranda, Les lumières sombres, NRF, 2026). Il s’agit d’une version actualisée du néolibéralisme autoritaire, dans l’univers de la tech notamment, avec une dimension à la fois anti-égalitaire et antiétatique libertarienne. La tendance transhumaniste des patrons de la tech reflète également une position anti-démocratique, soit parce qu’il s’agit de constituer une élite riche de surhommes, soit pour adapter les agents au marché.

Il y a encore d’autres aspects problématiques du cadre actuel dans lequel se développent les interfaces : Premièrement, sur le plan écologique les patrons de la tech défendent des options technosolutionnistes et survivalistes en accord avec leur intérêt plutôt qu’une régulation et un rééquilibrage démocratique des activités industrielles par rapport à l’environnement. Deuxièmement, bien que les néoréacs s’adressent aux élites et non au peuple, les idées fascistes se répandent parallèlement dans la culture populaire sur le net. Troisièmement, une partie non négligeable du marché des nouvelles technologies est consacrée à l’armée, la police, la surveillance, le contrôle des migrants, ou alors au marketing et la propagande. Il y a donc de réels motifs de s’inquiéter, non pas simplement du développement des interfaces, mais des conditions dans lesquelles il a lieu, notamment à cause des menaces pour la démocratie et l’environnement. On pourrait encore ajouter à cela les risques d’augmentation du chômage, avec le développement de l’automatisation, ou la baisse du niveau d’éducation, à cause de l’utilisation abusive des écrans chez les jeunes.

Il faut donc s’entendre sur la manière dont nous devons réfléchir aux techniques et à leurs interfaces, et bien distinguer les types de problèmes. Pour simplifier, nous distinguons l’usage et l’environnement des techniques. L’évaluation de la technique ne se réduit pas à une acceptation ou un refus inconditionnel. Certains environnements techniques ou certains usages sont bons et d’autres mauvais. Par exemple, ce qui peut être dangereux, c’est le conducteur d’une automobile, mais aussi la route, les véhicules et leur nombre, la mentalité ambiante, les lois et leur application, etc.  Voici un autre exemple qui montre que les effets pervers de la technique ne dépendent pas de la technique seule mais de son environnement. Si la machine augmente la productivité et si la quantité de main d’œuvre est stable, alors celle-ci aura plus de temps libre. Mais si la quantité de main d’œuvre diminue, elle aura autant ou moins de temps libre et le chômage augmentera. Nous voyons donc que l’effet de la productivité mécanique dépend d’un facteur externe, la quantité de main d’œuvre, et non de la machine elle-même. Il apparaît que le problème est de se donner les moyens non pas seulement de limiter ou d’éliminer des techniques problématiques mais plutôt de construire un environnement social dans lequel la technique aura des effets bénéfiques.

                (27) Andrew Feenberg, Repenser la technique, La découverte, 2004 ; Audrey Laurin-Lamothe, Frederic Legault & Simon Tremblay-Pépin, Construire l'économie postcapitaliste, Lux, 2023 ; Alice Le Goff, Pragmatisme et démocratie radicale, CNRS Edition, 2019 ; Anne Catherine Wagner, Coopérer, CNRS édition, 2022 ; Axel Honneth, Le souverain laborieux, Gallimard, 2024 ; Bruno Latour, Changer de société, La découverte, 2007.

 

RAPHAEL EDELMAN NANTES MARS 2026

 

mercredi 6 août 2025

PHILOSOPHIE ET DESIGN

 A Matemática e a Vida - Portal Feedobem

INTRODUCTION

 

0.1  - Définitions

 

0.11 – La philosophie : art de la réflexion ; analyse conceptuelle ; recherche de la clarté, de la vérité et de la justice ; critique des sophismes et des préjugés ; modèle de référence logico-mathématique.

 

Cf. Platon 428-348 & Aristote 384-322 ; Encyclo-philo.fr ; Plato.standford.edu ; B. Russell, La méthode scientifique en philosophie, 1914 ; P. Engel, Précis de philosophie analytique, 2000.

 

0.12 – Le design : art de la conception ; recherche du beau et de l’utile ; critique de l’inconfort et de la laideur ; modèle de référence architectural.

 

Cf. William Morris 1834-1896 & Walter Gropius 1883-1969 ; G. Parsons, The philosophy of design, 2005 ; S. Cardoso, Philosophie du design, 2013 ; S. Vial, Court traité du design, 2014 ; P-D. Huyghe, A quoi tient le design, 2020.

 

Exercice : quelle est la relation entre la philosophie et le design ?

 

 

0.2  – L’utilité de la philosophie pour le design

 

0.21 – Généralité. Définition conceptuelle, cohérence interdisciplinaire ; contextualisation large ; défragmentation disciplinaire ; perspectives épistémologiques, esthétiques et éthiques des projets.

 

0.22 – Finalité.  Compréhension des systèmes culturels et de la structure matérielle des dispositifs techniques ; anticipation des conséquences et de l’impact socio-environnemental des projets.

 

0.23 – Responsabilité. Réflexion critique, communication claire, aide à la décision, souci de la liberté, de la justice et du bonheur.

 

Exercice : que peut apporter la philosophie au design ?

 

 

0.3  – La méthode générale

 

0.31 – La préparation. Partir d’une étude de cas ou d’une demande et dégager sur une carte mentale des concepts, du vocabulaire, des définitions, des champs d’étude, des thèses, des problématiques, des arguments, des exemples et des références (4w = who, what, when, where).

 

0.32 – La rédaction 

 

0.321 – L’introduction

 

Illustrer l’enjeu avec un exemple comme amorce. Formuler la problématique sous forme d’une série progressive de questions correspondant aux chapitres du plan, ce qui rend l’énoncé du plan facultatif (ex. « Le design améliore-t-il la vie ? Peut-il la rendre plus difficile ? Qu’est-ce qu’un bon design ? »). Rédiger cette introduction après le développement et la conclusion (mais bien la présenter au début).

 

0.322 – Le développement

 

Différents plans sont possibles et combinables : thèse antithèse, surface profondeur, analyse critique, problème solution, opposition composition, champs d’études.

Les thèses présentées doivent être justifiées par des arguments et étayées par des exemples ou des références (4w).

 

Les arguments sont des raisonnements organisés par des connecteurs logiques. Les principaux connecteurs logiques sont la négation (ne pas), les conjonctions additives (et, des plus, par ailleurs) ou restrictives (mais, cependant, or, toutefois), les disjonctions inclusive (et/ou) ou exclusive (soit, soit), le conditionnel (si… alors) et le biconditionnel (si et seulement si), les quantificateurs (tous, quelques et aucun) et les modalités (nécessité, possibilité et existence).

 

Les raisonnements fondamentaux sont les syllogismes avec les prémisses et leur conclusion (si tous les hommes sont mortels et si x est un homme alors x est mortel). Les prémisses et la conclusion sont des propositions constituées de sujet(s) et d’un prédicat (x dort, x n’aime pas y). Les sophismes sont des raisonnements inconséquents (si x est un homme et si x est mortel alors tous les hommes sont mortels ; si tous les hommes sont mortels et si x est mortel alors x est homme ; si tous les hommes sont mortels et si x n’est pas un homme alors x n’est pas mortel).

 

0.323 – La conclusion

 

Récapituler les points importants et apporter une réponse personnelle. Eviter les ouvertures et le relativisme (chacun son opinion) qui donnent l’impression de ne pas avoir avancé.

 

Cf. D. Vernant, Introduction à la logique, 2011 ; J. Russ, Les méthodes en philosophie, 2017 ; R. Pouivet, Philosophie contemporaine, 2018.

 

0.33 – L’exposition orale

 

S’aider d’une fiche mémoire pour oraliser. Interagir avec le diaporama sans lire. N’écrire sur le diaporama que les titres, les mots clés, les légendes et les sources (4w et non les URL). Ne pas remplacer l’introduction par un simple sommaire et bien finir avec une conclusion.

 

0.4 – Plan du cours

 

I. LE LANGAGE ET LA CONNAISSANCE : les conditions épistémiques nécessaires à l’étude des sciences, des arts et de la société. Les signes linguistiques et non linguistiques. Les vérités scientifiques et non scientifiques. La perception de la réalité. Les structures matérielles et formelles de la réalité. Les espace-temps objectifs et relatifs.

 

II. LA NATURE, LA TECHNIQUE ET L’ART : l’anthropologie à travers l’écologie, la technologie et l’esthétique.  La connaissance de la nature. L’homme comme animal technique. L’art comme technique symbolique. L’évolution du travail comme histoire de la technique.

 

III. L’ETHIQUE ET LA SOCIETE : l’orientation éthique du design. Les règles éthiques. Bioéthique et design. Liberté et contraintes. La société structurée par les échanges. Les types de décisions qui modifient les structures sociales.

 

 

I. LE LANGAGE ET LA CONNAISSANCE

 

I. 1 – Les signes et le langage

 

I. 11 – Les signes (ou « signifiants ») sont les moyens physiques perceptibles de représenter quelque chose pour les êtres conscients ou d’exprimer une idée. Les signes sont donc compréhensibles et interprétables par des êtres intelligents.

 

- L’indice est un signe qui est causé par son objet (symptomatique). Ex. fumée du feu, empreinte de pas, irritation de la gorge, poids d’un paquet, nuage menaçant.

- L’icône est un signe qui ressemble à son objet (analogique). Ex. carte, portrait, paysage, schéma, radiographie, planche anatomique, plan, bd, photo, film.

- Le symbole est un signe qui est lié à son objet par convention (arbitraire). Ex. drapeau, mot, solfège, insigne, blason, logo, geste, costume.

Cf. CS Peirce (1839-1914), Ecrits sur le signe.

 

- Le media est le support des signes. Ex. Page, écran, corps, affiche, emballage, écouteur, enceinte, mur. Cf. R. Debray, Cours de médiologie, 1991.

 

Exercice : cherchez des exemples de médias et de signes dans le champ du design.

 

I.12 – La référence et le sens (« signifié »)

 

La référence est l’objet ou la classe d’objets, réel ou non, concret ou abstrait, désigné par le signe. Ex. je, toi, Napoléon, Astérix, les étudiants, les aliens, le courage, le PSG, les nombres impairs etc.

 

Le sens dénotatif est le concept objectif et invariable exprimable par une définition. Ex. Napoléon fut empereur de France. Le chat est un mammifère de la famille des félidés. La chaise est un mobilier pour s’asseoir. La même référence peut avoir différents sens objectifs et donc être décrite différemment. Ex. x est la mère de y et la femme de z. Sartre fut philosophe et écrivain. Cf. G. Frege, Ecrits logiques et philosophiques, 1925.

 

Le sens connotatif est relatif et variable. Il exprime une évaluation individuelle ou culturelle, esthétique ou éthique. Ex. Napoléon fut un tyran ou un grand homme. Les Beatles sont démodés ou indémodables. Le chien est un animal fidèle ou servile. Cf. R. Barthes, Mythologies, 1957 ; L’aventure sémiologique, 1995.

 

Exercice : cherchez les sens connotatifs et dénotatifs d’un ouvrage design (produit, architecture, graphisme, etc.).

 

I. 13 – La relation entre le signe et le sens

 

- Le signe est polysémique s’il a plusieurs sens. Ex. « Orange » : fruit, couleur, etc. ; quiproquo « un grand homme ». De même, un objet-signe peut être polyvalent et avoir plusieurs fonctions (dénotations). Ex. la chaise comme assise, escabeau, repose pied, porte manteau. Il peut avoir aussi plusieurs valeurs (connotations). Ex. un costume élégant ou snob.

 

- Les signes sont synonymes s’ils ont le même sens. Ex. « voyou », « vaurien », « chenapan », « racaille », « délinquant ». On a parfois considéré que la logique et les mathématiques relèvent de la synonymie, tout comme la traduction, puisque la conclusion exprime rigoureusement les prémisses. Si la dénotation reste la même dans la synonymie, la connotation peut varier, comme c’est le cas avec les tropes ou les traductions. Ex. « défi » ou « challenge » ; « salarié » ou « collaborateur ». De même, des objets-signes peuvent être équivalents et avoir la même fonction. Ex. une échelle ou un escalier ; un banc ou une chaise.  Cf. Aristote, Les catégories, Ch1-3.

 

Exercice : cherchez un exemple de polysémie et un exemple de synonymie

 

I. 14 – La relation entre le signe et la référence

 

- Les signes influencent notre perception des référents. Notre système symbolique participe à l’organisation du flux perceptif. Il précise la distinction des couleurs, des sons, des odeurs, des goûts, des émotions, des objets, des actions. Ex. « carmin », « bordeaux », « vermillon », « pourpre », « amarante », « ocre ».

 

- Toutefois, notre système symbolique de représentations véhicule des illusions. Ex. généralités, préjugés, mythes, distorsion, propagande, manipulation, etc. La philosophie critique aussi bien les imperfections du langage ordinaire que les illusions savantes de la métaphysique.

 

Cf. H. Bergson, La pensée et le mouvant, 1934 ; L. Wittgenstein, Recherches philosophiques, 1953.

 

Exercice : cherchez un exemple d’organisation symbolique de la perception et un exemple de préjugé véhiculé par nos représentations.

 

I. 15 – Les niveaux linguistiques

 

- Le langage universel : toute langue possède une double articulation en phonèmes (ex. p-a-r-a), soit des unités de son ; et en morphèmes (ex. para-pluie), soit des unités de sens. Les êtres humains possèdent tous la même compétence linguistique, quel que soit la langue, avec des règles communes grammaticales et génératives qui permettent leur traduction. On peut comparer cela avec le fait que toute architecture suppose des murs, une toiture, des ouvertures, etc.

 

Cf. N. Chomsky, Le langage et la pensée, 1967 ; Anna Wierzbicka, Semantic primitives, 1972.

 

- Les langues particulières : chaque groupe social, en fonction du pays, de l’époque, de l’activité etc. possède sa propre langue. Celles-ci peuvent être traduites les unes dans les autres. On peut comparer cela avec les différents styles en architecture ou dans la mode.  

 

Cf. F de Saussure, Cours de linguistique générale, 1916 ; ET. Hall, La dimension cachée, 1966.

 

- La parole singulière : chaque énoncé est situé dans un contexte précis. L’analyse pragmatique de la performance verbale tient compte de l’identité du locuteur et de celle de l’interlocuteur, c’est-à-dire de l’intention du premier (illocution) et de la réaction du second (perlocution). Le locuteur exerce des actions en parlant, comme demander, promettre, séduire, déclarer, assigner, etc. (celles-ci correspondent à ses attitudes propositionnelles comme vouloir, croire, douter, etc.). L’interlocuteur réagit par la confiance, la méfiance, la joie, la colère, la fuite, etc. Si la réaction de l’interlocuteur correspond à l’attente du locuteur, l’acte de parole réussit. Sinon il échoue, comme lorsque quelqu’un n’apprécie pas une blague. On peut comparer cela avec la manière dont une architecture influence les usagers, comme le fait de se taire dans un lieu sacré.

 

Cf. JL. Austin, Quand dire c’est faire, 1962 ; E. Goffman, Les rites d’interaction, 1967 ; P. Bourdieu, Ce que parler veut dire, 1982.

 

Cette dimension pragmatique du langage explique la création de fait institutionnels comme le mariage, l’argent, le diplôme, le jeu, etc. Seul un agent mandaté par une institution peut créer une réalité sociale reconnue, comme dire que x compte comme un billet de banque, y comme une œuvre d’art, z comme un but de foot, a et b comme un couple marié, etc. On peut comparer cela avec la manière dont la possession d’un objet design nous confère un statut social (ex : posséder une belle voiture).

 

Cf. J. Searle, La construction de la réalité sociale, 1995 ; F. Recanati, Philosophie du langage, 2008.

 

Exercice : cherchez des exemples qui montrent que le design peut exprimer la particularité d’un groupe social et exercer une action sur des usagers.

 

I. 2 – La vérité et les sciences

 

I. 21 – Les conditions de vérité des propositions

 

- La cohérence : si deux termes ou deux propositions dans un même contexte sont contradictoires alors l’énoncé n’est pas valide. Ex. Il est impossible d’être marié et célibataire, chauve et chevelu, malade et bien portant en même temps. Il faut également respecter l’usage grammatical. Ex. les phrases « vert et où » ou « des idées vertes incolores dorment furieusement » sont dénuées de sens. Tous les systèmes symboliques possèdent une certaine grammaire. Ex. solfège, cartes, plans, etc.

 

- La correspondance : l’adéquation entre les mots et les choses suppose d’ajuster le sujet et son prédicat à l’objet et sa propriété. Ex. « il reste deux pommes dans le frigo » est vrai s’il reste bien deux pommes dans le frigo. Cf. L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921. En sens inverse, faire correspondre la réalité à une représentation, en changeant la direction d’ajustement, consiste à réaliser une idée. Ex : liste de course, architecture, design. Cf. GEM. Anscombe, L’intention, 1957.

 

Exercice : cherchez des exemples de représentation de la réalité ou de réalisation de la représentation, si possible en lien avec le design (architecture, graphisme, produit).

 

I. 22 – Les types de non-vérités

 

- L’erreur est l’inadéquation involontaire entre la proposition et le fait. Ex. « La terre est à 150 km du soleil ».

 

- Le mensonge est l’inadéquation volontaire entre la proposition et le fait. C’est une feinte unilatérale, i.e. inconnue de l’interlocuteur. Ex. ruse, escroquerie, propagande, manipulation.

 

- La fiction est une feinte bilatérale, i.e. reconnue par l’interlocuteur. Ex. jeu, théâtre, roman, mythe, projet.

 

- L’opinion (ou croyance) est indécidable, i.e. on ignore si la proposition est vraie ou fausse. Ex. « Dieu est mort », « C’était mieux avant ». Un ensemble systématique d’opinions ou de croyances forme une idéologie. Ex. Le libéralisme, le communisme, le fascisme.

 

Cf. K. Popper, Conjectures et réfutations, 1962 ; H. Arendt, Du mensonge à la violence, 1972 ; M. Renauld, Philosophie de la fiction, 2014 ; D. Colon, Propagande, 2021 ; H. Frankfurt, De l’art de dire des conneries, 1986 ; P. Engel, Manuel rationaliste de survie, 2020.

 

Exercice : cherchez des exemples de non-vérité, si possible en lien avec le design (architecture, graphisme, produit).

 

I. 23 – La méthode expérimentale

 

Avec R. Bacon (1214-1294), Galilée (1564-1642) ou C. Bernard (1813-1872), la méthode scientifique est devenue expérimentale, au lieu de reposer uniquement sur l’autorité des textes, la déduction ou l’observation superficielle. On peut la schématiser ainsi :

 

- La phase 1 d’observation directe ou non (témoignage, archive, instrument) accompagnée d’un sentiment d’étonnement stimulant la curiosité. Ex. perturbation de l’orbite d’Uranus (U. Le Verrier 1811-1877), fièvre puerpérale (IP. Semmelweis 1818-1865).

 

- La phase 2 d’hypothèse où l’on imagine une cause raisonnable non visible. Ex. l’influence de Neptune, la contamination par des cadavres.

 

- La phase 3 de vérification grâce à une expérimentation qui confirme ou réfute l’hypothèse. Ex. Observation de Neptune, lavage des mains. A mesure que les instruments se perfectionnent (lunettes, horloges, etc.), les hypothèses théoriques sont progressivement corrigées pour permettre l’évolution des sciences.

 

Cf. G. Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, 1938 ; CG. Hempel, Eléments d’épistémologie, 1966 ; AF. Chalmers, Qu’est-ce que la science ?, 1990.

 

La méthode expérimentale s’applique aux enquêtes scientifiques, journalistiques et policières. Elle est également comparable à la démarche créative des inventeurs, des designers et des artistes : phase de veille, phase de conception et phase de prototypage.

 

Exercice : imaginez un protocole créatif de design sur le modèle de la méthode expérimentale.

 

I. 24 – Le conflit des méthodes

 

- Les sciences naturelles (mathématique, mécanique, astronomie, géologie, physique, chimie, biologie, zoologie) reposent sur des explications causales, des relations objectives entre des phénomènes, des mesures et des calculs, des lois permettant des prédictions. Ex : lois de la gravitation, la relativité, la thermodynamique, etc.

 

- Les sciences humaines (histoire, géographie, anthropologie, ethnologie, sociologie, psychologie, linguistique, économie) incluent la reconstitution et la compréhension des raisons et motifs des agents, l’interprétation de leur vécu et de leurs états mentaux. Pour cette raison, les sciences humaines sont considérées comme moins rigoureuses que les sciences naturelles.

 

Cf. W. Dilthey, Introduction aux sciences de l’esprit, 1883 ; E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 1895.

 

Exercice : que peuvent apporter les sciences naturelles et humaines au design ?

 

I. 3 – La perception

 

I. 31 – Les sens externes et internes sont les organes qui nous fournissent des données sensibles (sens data), des stimuli et des qualia (qualités sensibles).

 

- Nos sens externes nous informent sur le monde (extéroception). Les sens proximaux (goût, odorat, toucher) nous connectent au monde chimique ou mécanique de manière intime. Les sens distaux (vue, ouïe) nous connectent aux formes, aux couleurs et aux sons du monde électromagnétique et acoustique.

 

- Nos sens internes nous informent sur nous-mêmes (intéroception). La proprioception regroupe la statesthésie et la kinesthésie. La statesthésie nous donne notre position dans l’espace ; la kinesthésie, la sensation motrice. La somesthésie comprend la proprioception ainsi que la pression, la chaleur (thermoception) et la douleur (nociception).

 

On peut distinguer les sens internes et externes des fonctions supérieures de la théorie de l’esprit : la cognition (perception, imagination, mémoire, raison), la conation (volonté, désir, motivation) et l’affect (sentiment, émotion, humeur).

 

Exercice : cherchez des exemples d’expériences sensibles liées au design.

 

I. 32 - La déformation du réel et la correction des apparences

 

- La déformation corporelle du réel fait que nous ne le percevons qu’à travers son apparence pour nous. Cela se traduit par la disparition momentanée des objets existants, leur réapparition périodique, la diminution de leur taille et de leur vitesse apparente ou encore du volume sonore avec la distance, leur modification selon la perspective, l’évolution des couleurs selon la lumière, l’apparente immobilité des astres ou des plantes, l’inattention à notre environnement, les reflets, ou encore les qualités secondes (poids, chaleur, couleur, odeur, etc.) qui n’existent pas par elles-mêmes mais résultent de l’interaction de notre corps avec les choses.

 

- Malgré leur apparence nous savons identifier les êtres grâce à leur concept et leur nom et possédons une conception stable et structurée de la réalité. Nous reconnaissons les personnes et les objets quand ils réapparaissent, et nous nous situons dans l’espace et le temps. C’est comme si nous possédions toutes sortes de fichiers, de cartes et de plans mentaux nous permettant de nous repérer quand nos facultés intellectuelles fonctionnent correctement.

 

Exercice : cherchez des exemples d’illusions subjectives par rapport à la réalité objective.

 

Cf. C. Tinoco, La sensation, 2018 ; A. Berthoz, La vicariance, 2013 ; J. Dokic, Qu’est-ce que la perception, 2004 ; T. Thomas Nagel, Qu’est-ce que ça fait d’être une chauve-souris ?, 1974 ; M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945.

 

I. 4 – Les matières et les formes

 

On peut distinguer différentes sortes de matières et de formes et les hiérarchiser pour permettre de décrire la réalité selon différents niveaux d’organisation, de la partie vers le tout et du microcosme vers le macrocosme.

 

I. 41- La matière physique est une construction théorique destinée à rendre compte de la constitution ultime de la réalité non visible à l’œil nu. Ex. Quarks, électrons, atomes, molécules (ex. ADN), cellules (ex. neurone), etc. La connaissance de la matière physique repose aujourd’hui sur des instruments de mesure. Dans l’Antiquité, elle est conçue par Démocrite (460-370) comme constituée d’atomes indivisibles et éternels. Aristote (384-322) l’envisage plutôt comme quelque chose d’indéterminé et d’inconnaissable mais néanmoins de continu et de persistant.

 

I. 42 – La matière sensible désigne les composants perceptibles et utilisables des choses. Ex : pierre, bois, métal, lait, sang, chair, eau etc. Pour Aristote, les éléments ont déjà un début de forme et sont sensibles : froid = terre + eau ; humide = eau + air ; chaud = air + feu ; sec = feu + terre.

La cause matérielle (ex. le marbre) devient cause formelle (la statue), grâce à la cause efficiente (le sculpteur) en vue de la cause finale (l’ornement). Pour les êtres naturels, la génération est le passage spontané de la matière potentielle à la forme actualisée ; et la corruption est le retour de la forme à la matière. Aristote considère les monstres comme des erreurs de finalité lorsque la forme n’actualise pas correctement la matière en vue de son but naturel.

 

I. 43 – La forme particulière correspond à la morphologie et à la configuration d’un individu. Cette structure individuelle apparaît selon le point de vue particulier de son observateur. Par exemple, un visage est nécessairement perçu de face ou de profil, ou une maison selon un certain angle. La forme particulière d’un individu existe d’abord à travers une matière donnée. Mais elle peut être dupliquée dans d’autres milieux matériels. Ainsi le visage réel d’une personne pourra être représenté par une peinture ou une photo. Un morceau de musique peut transiter sur une partition ou dans un enregistrement.

 

1. 44 – La forme générale est commune à plusieurs formes particulières. Ex. La forme générale humaine est une idée (une classe ou un modèle) instanciée dans chaque personne, tout comme l’espèce se retrouve dans chaque individu. Les noms communs, comme « la pie », « la mésange », « le moineau » etc., désignent une forme générale, même si nous pouvons les appliquer à des individus (« cette pie »). La forme générale d’une architecture subsiste dans le plan de l’architecte (comparable à la partition musicale ou au patron du couturier). Il s’agit d’un type qui peut donner lieu à plusieurs occurrences de maisons identiques. Lorsqu’on dit que l’on possède le même livre ou la même paire de chaussure que quelqu’un d’autre, on se réfère à la forme générale.

 

Exercice : choisissez un objet et déterminez ses niveaux d’organisation matériels et formels.

 

Cf. Aristote, La physique, La métaphysique ; B. Russell, Les problèmes de philosophie, 1912 ; L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921 ; H. Focillon, Vie des formes, 1934 ; P. Guillaume, La psychologie de la forme, 1937.

 

I. 5 – L’espace et le temps

 

I. 51 – La représentation objective de l’espace et du temps

 

L’espace peut être considéré comme la relation de coexistence (longueur, largeur, profondeur) et le temps comme la relation de succession (avant, après) entre des états de chose. Cette relation est mesurable et calculable à l’aide d’étalons (le mètre, la minute). Cette relation est bien réelle même si elle n’est pas directement perceptible.

 

La mesure objective du temps, comme toute mesure (kilos, degrés, euros), est socialement utile. Elle permet des corrélations comme le rapport entre la distance et la durée, entre le salaire et le temps de travail, entre la longueur et le prix, etc. Le modèle de la représentation objective de l’espace et du temps (comme points et comme segments) est mathématique (arithmétique, géométrie).

 

Cf. B. Le Bihan, Qu’est-ce que le temps ?, 2019.

 

I. 52 – L’expérience du temps

 

La conscience présente du passage du temps déborde l’instant (point mathématique) pour saisir le moment orienté à la fois vers le passé (rétention) et vers l’avenir (protention). L’extension de ce moment dépend de l’action en cours (l’heure, la journée, l’année). Ce qui est fait partie du moment en cours est l’actualité, ce qui n’en fait plus partie est l’histoire. La présence du passé dépend de la mémoire et celle de l’avenir de l’imagination.

 

Cf. H. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889 ; E. Husserl, Leçon pour une conscience intime du temps, 1916

 

Il existe toutes sortes de souffrances psycho-sociales liées à l’expérience du temps que le design peut tenter d’apaiser : stress, appréhension, impatience, ennui, surmenage, distraction, désynchronisation, insomnie, etc.

 

Cf. N. Aubert, Le culte de l’urgence, 2003 ; H. Rosa, Accélération, 2010 ; J. Crary, 24/7, 2016.

 

I. 53 – L’expérience de l’espace

 

La perception de l’espace relative à chacun ou à chaque groupe social dépend de la représentation que l’on en a. Les lieux sont chargés d’imaginaire. Ils dégagent une certaine ambiance qui varie en fonction de notre capacité d’action. Une personne habituée à fréquenter les salles de concert bondées s’y sentira à l’aise. Dans un hôpital, le personnel de santé ne vit pas la même expérience que les patients. Un pays où les transports sont développés et où des ponts franchissent les cours d’eau nous paraîtra moins étendu et inaccessible que si ce n’était pas le cas.

 

On peut repérer une foule d’expériences psycho-sociales liées à notre expérience de l’espace : confinement, agoraphobie, claustrophobie, promiscuité, isolement, dématérialisation, déracinement, enfermement, exclusion, exil, etc. De même il existe des solutions en design, aménagement, scénographie, architecture, urbanisme, etc.

 

Cf. M. Heidegger, Bâtir, habiter penser, 1951 ; G. Bachelard, La poétique de l’espace, 1957 ; H. Lefebvre, Le droit à la ville, 1968 ; M ; Foucault, Surveiller et punir, 1975 ; Des espace autres, 1967 ; Marc Auger, Non-lieux, 1992 ; P. Bachelet, L’espace, 1998.

 

Exercice : cherchez des exemples d’expériences du temps et de l’espace.

 

 

II. LA NATURE, LA TECHNIQUE & L’ART

 

II. 1 – La nature

 

II. 11 – L’artificialisation de la nature

 

- La nature brute désigne les matières et les formes non travaillées par l’homme, soit tout ce qui existe dans l’univers avant et indépendamment de l’homme. Ce qui est produit par les animaux non-humains (architectures animales) est naturel. L’homme est lui-même naturel, à la différence de ce qu’il produit. Toutefois, certains aspects de l’humain sont produits par l’homme lui-même (médecine, cosmétique). De plus, les artefacts humains restent partiellement naturels, en tant qu’ils restent soumis aux lois de la physique.

 

-  La nature artificialisée apparaît il y a deux millions d’années avec l’homo habilis. Depuis, le niveau d’artificialisation n’a cessé d’augmenter avec le développement technique. L’artificialisation résulte de la production humaine, qui une action préméditée, volontaire et consciente (ex. l’agriculteur et l’éleveur agissent intentionnellement). Toutefois, la production humaine peut avoir un double effet positif et négatif. Et l’effet négatif peut-être plus ou moins ignoré (pollution, gaspillage, accident, pression sociale). Si cet effet est indésirable et involontaire. Et si la production artificielle est une production volontaire. Alors l’effet indésirable doit être considéré comme naturel. Ex. la prolifération incontrôlée des lapins introduits en Australie au XVIIIe s.

 

Cf. Aristote, La physique ; R. Descartes, Principes de la philosophie, 1644. ; C. & R. Larrère, Penser et agir avec la nature, 2015 ; P. Dupouey, La nature, 2023.

 

Exercice : comment distingue-t-on la production naturelle et la production humaine ?

 

II. 12 – Les représentations de la nature

 

- Les valeurs esthétiques et éthiques de la nature :

 

Notre perception de la nature change selon les cultures et les époques. Ex. les nus et les paysages en peinture sont des représentations culturelles de la nudité et des pays réels. Cette artialisation de la nature peut avoir lieu in visu (peinture) ou in situ (jardin, touage). Cf. A. Roger, Nus et paysages, 2001 ; Court traité du paysage, 2017.

 

Ce qui est naturel est conçu comme premier et originaire. Cela peut avoir une connotation de pureté, d’innocence, de virginité, de simplicité, d’authenticité ; ou au contraire, de brutalité, de grossièreté, de violence, de sauvagerie, de stupidité. Cf. T. Hobbes, Le léviathan, 1651 ; JJ. Rousseau, Discours sur l’inégalité, 1755.

 

On retrouve une rhétorique naturaliste dans les rapports de domination, opposant le « sauvage et le civilisé » (enfants et adultes, femmes et hommes, étrangers et natifs, peuple et élite) ou en encore « le normal et le pathologique », « le pur et le dégénéré ». Cf. J. Derrida, De la grammatologie, 1967 ; E. Saïd, L’orientalisme, 1978 ; P. Descola, Par-delà nature et culture, 2005.

 

- Les théories « scientifiques » de la nature :

 

Le géocentrisme antique envisage la terre comme immobile au centre d’un monde clos où le temps s’écoule circulairement. Chaque être possède un lieu naturel et le monde sublunaire est différents du monde supra lunaire. La science est contemplative et l’éthique est traditionnaliste. Cf. Aristote, Du ciel ; C. Ptolémée 90-168, L’almageste.

 

L’héliocentrisme moderne envisage la planète dans un univers infini où le temps s’écoule linéairement. Tous les êtres sont mobiles et tout l’espace est homogène. La science est active et l’éthique est progressiste. Cf. N. Copernic 1473-1543 ; Galilée 1564-1642 ; E. Husserl, La crise des sciences, 1954 ; A. Koyré, Du monde clos à l’univers infini, 1957.

 

Le biocentrisme contemporain envisage l’homme dans son écosystème (évolutionnisme), comme un organisme entrelacé à son environnement dans une biosphère vulnérable. La science est à la fois révélatrice (écologie) et destructrice (industrie). L’éthique tend au catastrophisme (Hiroshima, Tchernobyl).

 

Cf. H. Jonas, Principe responsabilité, 1979 ; JP Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, 2004 ; Arne Naess, Vers l’écologie profonde, 2009 ; HS. Afeissa, Qu’est-ce que l’écologie 2009 ; R. Keucheyan, La nature est un champ de bataille, 2012 ; F. Flipo, Nature et politique, 2014 ; P. Servigne, Comment tout peut s’effondrer, 2015 ; A Malm, L’anthropocène contre l’histoire, 2017 ; JB. Fressoz, Sans transition, 2024.

 

Exercice : présentez un exemple de design lié à une problématique environnementale.

 

II. 2 – La technique

 

II. 21 – La genèse de la technique

 

- La genèse mythique de la technique est racontée entre autres par Platon avec le mythe de Prométhée. Son frère Epiméthée, lors de création du monde, n’ayant pas donné comme il le devait à tous les êtres vivants les attributs nécessaires à leur survie, Prométhée dut voler à Héphaïstos le feu, symbole de la technique.  Il le donna à l’homme pour qu’il fabriquât lui-même les outils (armes, vêtements) remplaçant ces attributs manquants (crocs, griffes, fourrures). L’homme devient donc un animal capable de se donner des pouvoirs à lui-même. Cela est rendu possible, selon Aristote, par la main qui est le plus polyvalent des tous les outils. Elle est l’instrument des instruments qui prolonge la raison humaine. Cf. Platon, Protagoras. Aristote, Les parties des animaux.

 

- La genèse scientifique de la technique est exposée par la théorie de la néoténie. Certaines espèces animales ont la capacité de se reproduire à l’état larvaire (batraciens). L’homme serait ainsi un primate prématuré (du fait notamment de la croissance exceptionnelle de son cerveau et des risques pour l’accouchement). Suit une longue période de croissance cérébrale à l’intérieur d’un environnement sociotechnique qui fait de l’humain un être fondamentalement culturel.

 

Cf. L. Bolk, Le problème de la genèse humaine, 1926 ; D. Morris, Le singe nu, 1967 ; G. Lapassade, L’entrée dans la vie, 1972 ; SJ Gould, Darwin, 1984 ; DR. Dufour, Lettre sur la nature humaine, 1999 ; P. Sloterdijk, La domestication de l’être, 2000 ; B. Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines, 2023.

 

II. 22 – La structure de la technique

 

La technique permet d’agir sur la nature (ex. couteau), sur les artefacts (ex. tournevis) et sur les hommes (ex. porte). Elle comporte différents niveaux qui peuvent se combiner :

 

- La technique corporelle : schèmes sensori-moteurs acquis (ex. hygiène, parole, sport, travail).

 

- La technique instrumentale : outils incorporés à nos pratiques, transparents mais transformant la perception (ex. bâton d’aveugle, bicyclette, lunettes).

 

- La technique symbolique : médias interprétables, indirectement reliés à la réalité (ex. horloge, thermomètre, cadran, tableau, pancarte, étiquette, vumètre, page, écran).

 

Cf. M. Heidegger, Être et temps, 1927 ; N. Goodman, Langage de l’art, 1962 ; A. Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, 1964 ; D. Idhe, Technology and the lifeworld, 1990 ; JY. Goffi, La philosophie de la technique, 1996 ; A. Feenberg, (Re)penser la technique, 2004 ; G. Hottois, Philosophie des sciences, philosophie des techniques, 2004 ; X. Guchet, Du soin dans la technique, 2021.

 

Exercice : quels sont l’origine et le but de la technique ?

 

II. 3 – L’art

 

II. 31 – La critique de l’art

 

- Platon dénonce l’art en le comparant la science. Il lui reproche de nous éloigner de la réalité en produisant des illusions (fictions). Les poètes et les peintres, comme les Sophistes, offrent une imitation déformée de la réalité. En un sens, la critique de Platon met en valeur le rôle persuasif de l’art. Il compare également l’art à l’artisanat en valorisant l’artisan qui fournit un « vrai » lit (technique instrumentale) au lieu d’une image de lit comme l’artiste (technique symbolique). Cf. La République.

 

- La position de Platon évoque celle du fonctionnalisme contre l’ornementalisme. Il s’agit de critiquer la dimension culturaliste, subjective ou sentimentale de l’esthétique au profit d’une approche rationaliste, utilitaire, objective et minimale. Le fonctionnalisme rejette le superflu, le gadget, voire le luxe et la mode, pour se concentrer sur le strict nécessaire.

 

Cf. JJ. Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, 1749 ; A. Loos, Ornement et crime, 1908 ; L. Sullivan, Le grand immeuble de bureau artistiquement considéré, 1896 ; P. Souriau, La beauté rationnelle, 1904 ; Le Corbusier, Vers une architecture 1923 ; G. Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, 1958 ; Mies van der Rohe, Réflexions sur l’art de bâtir, 1969.

 

- Le paternalisme et l’élitisme de l’avant-garde. La critique des opinions communes, des préjugés, des apparences, du divertissement, des vaines occupations, du spectacle, de la culture de masse et du mauvais goût est un leitmotiv en philosophie. Dès lors que l’on prétend pouvoir éduquer les autres, on tend à adopter une posture aristocratique et condescendante qui entre en tension avec les ambitions démocratiques.

 

Cf. B ; Pascal, Pensées, 1670 ; F. Nietzsche, Généalogie de la morale, 1887 ; G. Lukacs, Histoire et conscience de classe, 1923 ; J. Ortega y Gasset, La révolte des masses, 1929 ; T. Adorno, La dialectique de la raison, 1944 ; G. Debord, La société du spectacle, 1967 ; J. Baudrillard, Simulacres et simulation, 1981.

 

II. 32 – La défense de l’art

 

- Aristote considère que l’art (la poésie) est naturel aux hommes. L’imitation artistique leur apporte dès l’enfance des connaissances (plus encore que l’Histoire, trop ancrée dans le particulier) et procure du plaisir. En particulier, la catharsis (purification) permet de libérer dans la fiction les affects refoulés dans la vie réelle. C’est pourquoi on peut trouver agréable l’image des choses dont l’original fait peine à voir. Cf. La poétique.

 

- Hegel considère que l’art a plus de réalité que les sensations ordinaires. Pour lui l’idéalisation artistique participe de la spiritualisation et de l’intellection du monde sensible. L’art est une étape importante du développement de la civilisation et de la liberté dans un monde matériel déterminé.

 

Cf. GWF. Hegel, Esthétique, 1830 ; C. Talon-Hugon, Histoire philosophique des arts, 2023.

 

- La conception romantique de l’art lui attribue un rôle central dans l’épanouissement de la personnalité individuelle et de nos facultés perceptives. Il permet aux hommes de se défaire des mécanismes grégaires du quotidien.

 

Cf. F. Schiller, Lettres sur l’éducation esthétique, 1795 ; F. Nietzsche, La naissance de la tragédie, 1872 ; M. Proust, Le temps retrouvé, 1927 ; H. Bergson, La pensée et le mouvant, 1934 ; M. Heidegger, L’origine de l’œuvre d’art, 1931 ; H. Marcuse, La dimension esthétique, 1977.

 

Exercice : à quoi l’art peut-il servir ?

 

II. 4 – L’œuvre

 

II. 41 - Le spectateur

 

- Le beau est un sentiment de satisfaction provoqué par la perception d’un agencement remarquable de propriétés physiques. Il entraine une évaluation positive par l’observateur de quelqu’un ou de quelque chose, que ce soit une œuvre d’art, un objet technique ou une chose naturelle. Il est parfois considéré comme objectif car transculturel. Le beau n’est pas la seule propriété esthétique possible (sublime, jolie, élégant, laid, horrible, intéressant, provocant, comique, etc.).

 

- L’agréable est une sensation de plaisir provoquée par des propriétés physiques, en vertu de sa constitution corporelle et de ses habitudes. L’évaluation dans ce cas est fortement relative selon les personnes et les cultures. L’agréable est sollicité principalement par les arts d’agrément (gastronomie, parfumerie, stylisme, décoration, paysagisme, érotisme, design, jeux, etc.).

 

- L’utile est l’appréciation d’un moyen approprié de parvenir à une fin. Il peut être jugé transparent (M. Heidegger) ou laid (T. Gautier) mais sa beauté est problématique (ex. Duchamp, Fontaine, 1917). Ce qui est utilisé est consommé et remplacé, alors que ce qui est beau est conservé et protégé. Ex. bougie décorative, objets anciens, architecture patrimoniale.

Toutefois, on peut argumenter en faveur de la compatibilité du beau et de l’utile. Un objet utile peut être beau, selon Simondon, quand il est inséré dans son environnement et que l’on connaît sa fonction (ex. tracteur, pylônes, navire, phare, etc.). On peut également voir une affinité entre le beau et le bon (Aristote, St Thomas, Souriau). Enfin un objet peut avoir un double aspect, beau d’un côté et utile de l’autre (lunettes, automobile).

 

Cf. D. Hume, De la norme du goût, 1757 ; Kant, Critique de la faculté de juger, 1790 ; P. Souriau, Op. Cit. ; G. Simondon, Op. cit. ; H. Arendt, La crise de la culture, 1961 ; S. Réhault, La Beauté des choses, 2013 ; R. Pouivet, L’ontologie de l’œuvre d’art, 2000.

 

Exercice : comment peut-on distinguer la beauté d’un objet design et la beauté d’une œuvre d’art ?

 

II. 42 – L’auteur

 

- Les qualités intrinsèques de l’auteur sont celles qui expliquent sa créativité et son inventivité à partir des dispositions qui lui sont propres, comme le génie, le don ou le talent naturel. Mais leur contingence fait d’elles des pseudo-explications circulaires. Dire qu’un artiste qu’il est bon parce qu’il est doué c’est ne rien expliquer.

 

- Les qualités extrinsèques font intervenir des circonstances historiques, sociales ou méthodologiques. On peut étudier l’entourage d’un artiste, sa collaboration, sa manière de travailler, la part de chance et sa manière d’en profiter (sérendipité), les étapes sociotechniques qui mènent de l’invention (création) à l’innovation (diffusion), etc.

 

II. 43 – L’œuvre d’art

 

-  W. Benjamin voit dans l’icône religieuse l’ancêtre de l’œuvre d’art. L’icône est utilisée de façon rituelle, lors de cérémonies, dans un contexte culturel spécifique. Elle possède une dimension sacrée, une aura et un caractère authentique (autographique, i.e. qui fait de sa copie une contrefaçon ou une image dégradée).

 

- L’œuvre d’art telle qu’on la conçoit aujourd’hui est liée au développement des musées publics au XVIIIe en Angleterre et en France et au souci des Lumières de démocratiser les connaissances. L’œuvre existe dès lors in vitro plutôt qu’in situ. Elle acquiert une fonction spectaculaire et mémorielle et non plus cultuelle. Le rite est remplacé par une narration. Son but est la conservation et la démultiplication (allographique, qui fait de la copie un équivalent de l’original : partition, impression, enregistrement, etc.).

 

- L’œuvre devient marchandise à mesure que se développe la production en série. Son but devient la consommation, le divertissement et la rentabilité. L’art est de plus en plus accessible et sert plus ou moins explicitement la propagande (cinéma, magazines, télévision, internet etc.). A côté d’un art élitiste, onéreux et ostentatoire, se développe un art de masse populaire qui tend à la standardisation mondiale. Quant aux folklores, ils subsistent sous des formes plus ou spectaculaires (ex. tourisme). Néanmoins, se développent de nouvelles techniques, de nouvelles formes d’expression et de nouveaux styles (rock, BD., Street art, Séries TV, Jeux vidéo, etc.).

 

Cf. G. Gaglio, Sociologie de l’innovation, 2001 ; Pek Van Endel, De la sérendipité, 2013 ; W. Benjamin, L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, 1936 ; N. Goodman, Op. cit. ; C. Talon-Hugon, Op. cit. ; T. Adorno, Op. cit ; A. Danto, La transfiguration du banal, 1989 ; R. Pouivet, L’œuvre d’art à l’âge de sa mondialisation, 2003 ; Y. Saito, Everyday aesthetics, 2009 ; S. Réhault, Op. Cit. ; Y. Michaud, L’art à l’état gazeux, 2003 ; J. L’art, la musique et l’histoire, 1998 ; J. Dewey, L’art comme expérience, 1931.

 

Exercice : comment l’art a-t-il évolué au cours des siècles ?

 

II. 5 - Le travail

 

La technique et l’art sont produits à partir de la nature grâce au travail. Celui-ci est une condition nécessaire du développement des individus (ontogénèse) et des sociétés (phylogénèse). S’il est toutefois perçu comme une source de souffrance, c’est en grande partie à cause de la manière dont il est organisé.

 

II. 51 – La division sociale du travail désigne son organisation par métiers (ex. les artistes et les techniciens), laquelle n’a cessé de se complexifier depuis le néolithique avec l’évolution technique.

 

- Avantages : acquisition individuelle d’une expertise dans un domaine et constitution d’une société collaborative d’experts.

 

- Inconvénients : interdépendance, inégalités de revenus et d’estime (ex. manuels vs. intellectuels).

 

II. 52 – La division technique du travail désigne son organisation par taches (ex. travail à la chaine). Si ce mode d’organisation n’est pas récent (cf. A. Smith, La manufacture d’épingles, 1776), il s’est systématisé avec le management au XXe siècle (H. Fayol, F. Taylor, H. Ford, G. Becker, E. Mayo, T. Ono).

 

- Avantages : productivité et rentabilité

 

- Inconvénients : contrôle, surmenage, iniquités, déclassement, parcellisation, perte de sens.

 

II. 53 – L’organisation de la consommation désigne l’extension du contrôle des états et des entreprises sur les loisirs, notamment grâce au marketing et au développement de la société de consommation.

 

- Avantages : absorption de la surproduction liée à la productivité, concessions aux revendications syndicales sur les salaires, les prix et le temps libre.

 

- Inconvénients : inégalités d’accès (tiers et quart monde), incitations, endettement, standardisation, contrôle, pathologies, pollution.

 

Cf. E. Durkheim, La division du travail, 1893 ; M. Weber, Economie et société, 1921 ; W. Lippmann, Le public fantôme, 1925 ; H. Lasswell, Propaganda technique, 1927 ; E. Bernays, Propaganda, 1928 ; G. Friedman, Le travail en miettes, 1956 ; H. Marcuse, L’homme unidimensionnel, 1968 ; J. Baudrillard, La société de consommation, 1970 ; M. Foucault, Surveiller et punir, 1975 ; M. Clouscard, Le capitalisme de la séduction, 1981 ; Y. Clos, Le travail sans l’homme, 1995 ; L. Boltansky, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999.

 

Exercice : comment le travail a-t-il évolué au cours des siècles ?

 

 

III. ETHIQUE ET SOCIETE

 

III. 1 – Les règles et leur application

 

III. 11 – Les critères d’évaluation de nos actions

 

Nous supposons qu’à travers l’histoire les normes ont évolué en vue de la stabilité sociale. Malgré les différentes coutumes et conventions, il existe des thèmes invariants de codification de nos actions, concernant le mensonge, le vol et l’homicide, par exemple. Des principes, comme « ne pas faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas subir », « ne pas traiter autrui comme un moyen », « ne pas nuire à autrui », « agir selon des règles universalisables » satisfont notre sens moral.

On appelle déontologisme le fait de respecter ce genre de règle de manière inconditionnelle, sans égard à notre intérêt ou aux conséquences. Si cette attitude permet de poser des limites claires, comme l’interdiction du sacrifice ou de l’esclavage d’autrui, elle peut témoigner d’une attention excessive aux intentions et d’une cécité par rapport à la réalité. Pour protéger quelqu’un ou soi-même, il faut bien parfois utiliser la ruse ou la violence.

 

III. 12 – L’application des règles au contexte

 

Lors de l’application des règles au contexte, il faut tenir compte des circonstances particulières, des facteurs aggravants et atténuants (ex. légitime défense) ou des dilemmes entre plusieurs principes (liberté ou sécurité).

On appelle conséquentialisme le fait de privilégier les conséquences de nos actes et de s’intéresser à l’amélioration de l’état du monde, au détriment du respect rigoureux des règles (ex. torturer un poseur de bombe pour sauver des vies, dilemme du tramway, etc.). L’idée est de viser le plus grand bien, le moindre mal et d’accepter le mal nécessaire.

On appelle éthique des vertus le fait de compter sur les qualités des personnes (prudence, courage, tempérance, sagesse) plutôt que sur de grands principes abstraits comme le déontologisme ou le conséquentialisme. L’éthique du care (sollicitude) va à peu près dans le même sens, en développant l’attention aux détails de la vie interpersonnelle.

 

III. 13 – Les domaines d’application éthique

 

On trouve des problèmes éthiques dans une multitude de domaines : les mœurs (inceste, pédophilie, viol, harcèlement, prostitution), médecine (euthanasie, eugénisme, don d’organes, expérimentations), environnement (épuisement des ressources, biodiversité, pollution, modifications génétique, brevetage du vivant), affaires (fraude, profit, exploitation, cupidité, discrimination, licenciement abusif), sécurité (proportionnalité, violence policière, crime contre l’humanité, génocide), médias (censure, secret des sources, vérification de l’information, lancement d’alerte, diffamation, impartialité).

Ce qui distingue la dimension légale et juridique de la dimension morale et éthique, c’est l’établissement de sanctions claire par la loi. Toutefois cette légalité (droit positif) doit pouvoir être révisée à la lumière de la légitimité morale (droit naturel).

 

Cf. Aristote, Ethique à Nicomaque ; E. Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785 ; JS. Mill, L’utilitarisme, 1863 ; J. Rawls, Théorie de la justice, 1971 ; A. McIntyre, Après la vertu, 1981 ; R. Ogien, L’éthique aujourd’hui, 2007 ; M. Marzano, L’éthique appliquée, 2018 ; C. Gilligan, Une voix humaine, 2024 ;

 

Exercice : choisir une question de société et montrez le dilemme moral posé.

 

III. 2 – La bioéthique et le design

 

Hippocrate (460-377) peut être considéré comme un précurseur de la bioéthique. Le serment prescrit les devoirs d’être utile, juste et discret par rapport au patient. Pour l’époque contemporaine, on peut citer les procès de Nuremberg (1947), la Déclaration d’Helsinki (1964) ou le rapport H. Beecher, Ethique et recherche clinique (1966).

 

Les designers aussi possède un code de déontologie, comme bien d’autres métiers. On peut citer les lois de J. Vienot (1952) ou les principes de D. Rams (1976). Tous deux insistent sur deux points : la sincérité des designers vis-à-vis des usagers (i.e. interdiction de l’imposture et de la charlatanerie, comme le greenwashing) et la bienfaisance (i.e. la non-nuisance et l’utilité). De nombreux autres designers ont écrit sur l’éthique de leur métier (E. Mari 1974, V. Papanek 1971, G. Clément 2004 ; A. Dune 2013, M. Wizinski, 2022).

 

Pour compléter leurs travaux, on peut également chercher à transférer les principes éthiques d’un domaine à un autre, ici de l’éthique médicale à l’éthique du design, en dégageant trois principes :

 

III. 21 – L’autonomie est un principe de respect du consentement du patient en médecine, ou de l’usager en design. Il part du principe démocratique que le patient et l’usager sont les mieux placés pour connaître leurs propres besoins (anti-paternalisme). Le principe de sincérité appartient à cette catégorie, dans la mesure où l’usager a besoin d’une information fiable pour donner son consentement éclairé. Le principe d’autonomie peut être précisé à l’aide de l’échelle de la participation d’Arnstein, qui distingue les niveaux de l’information, de la consultation, de la négociation, de la décision et du contrôle.

 

III. 22 – La justice se comprend soit comme égalité, en permettant un égal accès à tous aux droits fondamentaux comme se loger, se soigner, s’alimenter, gagner sa vie, etc. ; soit comme équité, en modulant la distribution des biens selon les situations. Les designers, comme les médecins, doivent œuvrer de manière à ce que tout le monde ait accès au confort et à la santé, et veiller au bien-être et à la vie décente de chacun.

 

III. 23 – La bienfaisance consiste d’abord à ne pas nuire, puis à veiller à bien équilibrer les risques et les bénéfices dans nos actions. Il s’agit au moins d’être prudent quand un risque est probable ; et au mieux précautionneux en s’assurant de l’absence de risques avant d’agir.

 

Cf. C. Ambroselli, L’éthique médicale, 1988 ; B. Hoerni, Ethique et déontologie médicale, 1997 ; G. Hottois, Qu’est-ce que la bioéthique ?, 2004 ; L. Beauchamps, Les principes de l’éthique biomédicale, 2008 ; O. Sicard, L’éthique médicale et la bioéthique, 2025.

 

Exercice : cherchez des exemples de démarches éthiques en design.

 

III. 3 - La liberté

 

III. 31 – La responsabilité. Si nos actions, en tant que médecin ou designer par exemple, n’étaient pas libres, nous ne serions pas jugés responsables. C’est le cas par exemple des enfants, des déments, des animaux ou des phénomènes physiques (sans faire l’amalgame). Autrement dit, l’éthique guide les personnes « rationnelles » dans leurs choix. On peut décrire ici la rationalité comme le fait d’être capable d’anticiper ses actions et de les contrôler en les modélisant grâce au langage et la pensée (JC. Pariente).

 

III. 32 – Le déterminisme. On a parfois douté de l’existence de la liberté, en la considérant comme une illusion liée à l’ignorance des causes qui nous déterminent (Spinoza). Pour un scientifique, tout phénomène possède une cause extérieure, même si elle est ignorée. Mais s’il est indéniable que nos actions sont soumises à des conditions physiques et sociales, elles ne s’y réduisent pas pour autant. Il s’agit de circonstances atténuantes et aggravantes qui n’entament pas totalement notre liberté de choix.

 

III. 33 – L’autonomie. Le terme d’« autonomie » permet de concilier liberté et déterminisme, en définissant la liberté non pas comme absence de déterminisme, mais comme choix délibéré parmi plusieurs déterminismes. Autrement dit, la liberté serait un déterminisme choisi et non subi. C’est « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite » (Rousseau). C’est une forme de liberté différente de celle qui consisterait à se laisser porter par ses pulsions (ce qui revient en fait à être déterminé par elles). Ex. obéir aux lois qui nous protègent, accepter les contraintes qui nous sont utiles.

 

III. 34 – Les tactiques

 

- Le fatalisme correspond à une autonomie minimale consistant à agir sur soi pour changer ses désirs par rapport à l’ordre du monde (Descartes). Il permet de faire des concessions lors de négociation et plus généralement d’éviter l’insatisfaction et la frustration.

 

- Le volontarisme consiste à agir sur son environnement pour changer l’ordre du monde par rapport à nos désirs, et à s’en rendre comme maître et possesseur (Descartes).  Il faut savoir pour cela commander à la nature en lui obéissant (Bacon) ou changer les obstacles en outils (Sartre). Ex. L’utilisation du vent et de la houle par le navigateur.

 

Cf. JJ. Rousseau, Du contrat social, 1762 ; JP. Sartre, L’être et le néant, 1943 ; I. Berlin, Eloge de la liberté, 1990 ; M. De Certeau, L’invention du quotidien, 1990 ; D. Dennet, Freedom evolves, 2004 ; C. Morana, La liberté, 2010 ; C. Michon ; Qu’est-ce que le libre arbitre, 2011 ; P. Pettit, Just freedom, 2014 ; JB. Guillon, Le libre arbitre, Encyclo-philo.fr 20016.

 

Exercice : en quoi consiste la liberté du designer ?

 

III. 4 – Les échanges

 

Sans échanges matériels et « immatériels » (affects, connaissances) entre les individus et les groupes il n’y aurait pas de société. Les échanges déséquilibrés posent de problèmes moraux. Ex. le mensonge, le vol (escroquerie, fraude, pillage), le meurtre (voler la vie). Ces déséquilibres se traduisent par des rapports de domination ou d’exploitation. Ex. vis-à-vis des femmes (familial), des pauvres (national), des étrangers (international). L’exploitation (esclavage, servage, salariat) définit le fait que certains travaillent plus et d’autres moins que nécessaire pour subsister (J. Roemer).

 

III. 41 – L’homo oeconomicus

 

« Les bons comptes font les bons amis ». Les échanges calculés du troc et de la vente permettent exactitude et équité. La monnaie (pure valeur d’échange) est une réalité institutionnelle. Comme les diplômes ou les contrats, elle résulte d’une convention. Il est décidé socialement que tel objet ou telle personne ait telle valeur (Cf. I. 15 – Les niveaux linguistiques).

 

Les avantages de la monnaie sont son équivalence universelle, sa transportabilité, sa divisibilité, sa conservabilité, et l’indépendance qu’elle permet entre les individus. Ses inconvénients sont les phénomènes d’accumulations et d’inégalités illimités. Ils viennent de ce que l’argent devient une fin de l’échange au lieu de rester un moyen (chrématistique, plus-value, maximisation du profit). Le rapport vendre (marchandise-argent) pour acheter (a-m) s’inverse en rapport acheter (a-m) pour vendre (m-a’), avec une augmentation a’ du capital initial (Marx).

 

III. 41 – L’homo donator

 

« Entre amis on ne compte pas ». Le don appelle un contre-don. C’est un échange non calculé. La dette est donc infinie. Le matériel peut s’échanger contre l’« immatériel » (estime de soi, reconnaissance). Le don inclut les activités non rémunérées tribales, familiales, amicales, bénévoles, civiques et même professionnelles (zèle, dévouement, professionnalisme, déontologie).

 

Le don peut être instrumentalisé (appât, incitation, volontariat abusif). Il peut avoir un côté non-altruiste, ostentatoire ou agonistique (potlatch). Certaines formes d’échanges irrationnels sont comparables au don. Selon l’effet Veblen, un prix élevé (luxe) peut susciter l’intérêt chez l’acheteur, afin de se distinguer des autres (différentiation statutaire). Quant à l’offrande sacrificielle, elle vise à assurer la sécurité ou la cohésion du groupe.

 

Cf. Aristote, La politique ; K. Marx, Le capital, 1867 ; T. Veblen, La théorie de la classe de loisir, 1899 ; G. Simmel, Philosophie de l’argent, 1900 ; M. Mauss, Essai sur le don, 1923 ; J. Baudrillard, Le système des objets, 1968 ; R. Girard, La violence et le sacré, 1972 ; P. Bourdieu, La distinction, 1979 ; J. Roemer, General theorie of exploitation, 1982 ; J . Searle, La construction de la réalité sociale, 1995 ; A. Caillé, L’anthropologie du don, 2007.

 

Exercice : cherchez des exemples de relations basées sur le calcul ou le don.

 

III. 5 – Les décisions

 

Si l’auteur de la décision est seul, on parle de monarchie ; si c’est un groupe, d’aristocratie ; si c’est tout le monde, de démocratie. Les dérives respectives sont la tyrannie, l’oligarchie et l’anarchie. Les décisions ont des impacts économiques (cf. III. 4 – Les échanges) et des justifications éthiques (sincères ou hypocrites). Elles ont pour objet des lois générales ou des opérations particulières.

 

III. 51 – Le conservatisme est un modèle politique qui défend le respect des traditions, des hiérarchies et des différences communautaires. Il se considère comme réaliste, dans la mesure où il veut préserver le statu quo. Cf. Burke, Bonald, De Maistre, Cortes, Maurras, Scruton, Léo Strauss,  McIntyre. En design, le conservatisme « revient à » défendre ou restaurer des formes historiques d’architecture ou d’artisanat.

 

III. 52 – Le libéralisme a pour principe le respect des libertés individuelles, les doits de l’homme et le contrat social. Il est issu de l’humanisme, de la réforme protestante et de l’éthique capitalisme. Il a pour objectif la limitation de l’absolutisme étatique et la liberté des échanges. Cf. Locke, Hobbes, Smith, Constant, Rawls, Aron, Hayek, Nozick. En design, le libéralisme « correspond à » une approche favorable aux lois du marché et au marketing (Cf. R. Loewy).

 

III. 53 – Le socialisme vise l’égalité et la disparition des classes sociales, la démocratie radicale, la régulation de l’économie, la redistribution et la socialisation des richesses. Cf. Rousseau, Proudhon, Marx, Bernstein, Jaurès, Cohen, Habermas. En design, il « se traduit par » une tendance à favoriser le collectif et la mutualisation (constructivisme, modernisme socialiste, Senezh studio).

 

Cf. C. D. Weinstock, « Philosophie politique », in Précis de philosophie analytique, 2000 ; C. Audard, Qu’est-ce que le libéralisme ?, 2009 ; JP. Vincent, Qu’est-ce que le conservatisme ?, 2016 ; M. Gianni, Théorie politique, Baripédia.org, 2020 ; R. Keucheyan, Histoire globale des socialismes, 2020.

 

Exercice : en quoi le design peut-il avoir une portée politique ?


Raphaël Edelman, Nantes, Juillet 2025