vendredi 3 août 2012

Sérendipité et innovation

D'un point de vue individuel, la création apparaît comme une nécessité esthétique anthropologique, une pulsion personnelle qui nous conduit à inventer sans cesse, à chercher à découvrir, à résoudre les problèmes au quotidien. La création est donc une condition du développement personnel de chacun. D'un point de vue collectif, la création répond au crises structurelles du milieu socio-technique objectif dans lequel nous nous trouvons.
Si la balance penche en faveur de l'individu, on sera amené à défendre la thèse de la liberté de la création. Les individus sont capables de transformer la société selon des orientations possibles différentes, soit en fonction des aléas soit en fonction de leurs décisions. Ainsi, le créateur possède une responsabilité dans l'histoire du développement technique et social de la société. Mais si la balance penche en faveur de l'influence du contexte social plutôt que celle de l'individu, nous aurons à défendre une thèse déterministe de l'évolution, où le système lui-même, en fonction de son état, sécrète à travers les individus les inventions nécessaires à son développement. La création individuelle sera dès lors réduite à l'éclosion inéluctable d'une idée conformément à la situation du système socio-technique dans lequel il se trouve.
La sérendipité désigne en quelques mots la découverte fortuite. Cette notion souligne le rôle du hasard et de la créativité individuelle dans l'invention et la recherche. Elle corrobore la conception contingente de l'évolution de la création. Or un nombre infime d'inventions s'inscrivent dans la société durablement en tant qu'innovations, comme si la structure technique et sociale créait un filtre sélectif. Si la structure détermine ainsi le cours des choses, on peut s'imaginer une logique du progrès, inhérente à l'ensemble de la société, qui expliquerait, par exemple, des découvertes simultanées à certaines époques. Dans ce cas, il faudrait remettre en cause la dimension libre des découvertes et des inventions. Comment serait-il possible de modifier librement nos modèles techniques et sociaux, si ceux-ci évoluent en fonction de leurs propres lois organiques ? Quelles sont les possibilités réelles d'invention face à l'épuisement et aux crises des modèles techniques et sociaux actuels (pollution, chômage, etc.)?
Nous analyserons le processus créatif sous l'angle d'abord individuel de l'invention, notamment grâce au concept de sérendipité désignant l'invention d'hypothèses à partir d'observations inattendues. Il s'agit de déterminer le rôle du hasard et de la liberté dans la création. Puis nous tenterons de comprendre l'émergence de l'innovation dans le champ social et les mécanismes de filtrage et de sélection des inventions qui échouent en terme de diffusion sociale. Ceci nous conduira à dégager une zone intermédiaire collective, à mi-chemin entre l'invention interne, libre et individuelle, et le développement externe des innovations déterminées par la structure. L'éclairage de cette zone, externaliste, collective mais non déterministe, nous permettra de valoriser la dimension politique de la création.


I. L'invention individuelle

Lorsque nous parlons d'invention, de création, il nous faut prendre en compte le surgissement spontané et ex nihilo de la nouveauté. La liberté elle-même serait impensable sans la possibilité de commencer une série par soi. La problématique qui apparaît est la même que celle du hasard. Si ce dernier existe ontologiquement, il faudrait penser une sorte de vide, de désordre, de déviation et d'aléatoire dans l'être, comme on le fait depuis Epicure jusqu'à la mécanique quantique. Mais si le hasard est de nature épistémique, alors il ne serait qu'une apparence liée à notre finitude intellectuelle et notre incapacité à saisir tous les déterminismes, comme on l'affirme depuis les stoïciens jusqu'à Einstein, pour qui Dieu ne joue pas aux dés.
Or, ce que nous appelons sérendipité, c'est-à-dire schématiquement la découverte fortuite, suppose en premier lieu un phénomène inattendu. Celui-ci frappe par son anormalité, comme la trajectoire surprenante d'un astre, celle d'Uranus par exemple, constatée par Le Verrier au XIXe, et qui l'amena à découvrir l'influence gravitationnelle et l'existence de Neptune. On peut citer encore l'exemple de Percy spencer après la seconde guerre mondiale qui, surpris par le chocolat fondu dans sa poche près de son radar, le Magnetron, découvrit après ce qui devint le four à micro onde . Aujourd'hui, la sérendipité est un terme utilisé par quelques internautes pour désigner les données imprévisibles que délivrent les moteurs de recherche. Dans le domaine symbolique de la communication, on peut évoquer l'écriture automatique, le cadavre exquis, les contraintes oulipiennes comme ferments de la sérendipité. En philosophie et en poésie, en particulier chez Heidegger et Mallarmé, on peut considérer le recours à l'étymologie, souvent surprenante par rapport à nos habitudes linguistiques, comme un stimulant intellectuel. L'ouvrage de Daniel Bourcier et Peck van Andel, De la sérendipité, paru en 2009 regorge d'exemples et d'anecdotes sur les découvertes fortuites de la pénicilline, de la superglue, du stéthoscope, du velcro, du post-it, du viagra, de l'imprimerie, de l'Amérique, etc. si bien que l'on en vient à se demander quelle découverte ne put être faite sans l'aide du hasard heureux.
Pour ce qui est de l'histoire du terme, celui-ci désigne l'ancien nom du Sri Lanka, l'île de Sérendip, et se rapporte à une série d'emprunts littéraires qui va de la tradition indo-persane médiévale et jusqu'à Voltaire dans Zadig. Dans le conte, Les trois princes de Sérendip, du Chevalier de Mailly en 1719, inspiré par Les pérégrinations des trois fils du roi de Sérendip d'Amir Khusrau, poète persan du XIVe il est question d'invention d'hypothèses à partir d'indices, anticipant les romans policiers d'Edgar Poe, Conan Doyle et Agatha Christie. Par exemple, le chemin brouté d'un côté indique que le chameau qui passa fut borgne ; les pas inégaux laissent penser qu'il boitât etc. Zadig, lui, infère qu'une chienne qui boite est passée en raison des traces de pas sur le sable et des sillons tracés par ses mamelles. Le zoologue Cuvier fait référence à Zadig pour valoriser ce qu'il appelle la "prophétie rétrospective" qui permet de caractériser un animal grâce à ses empreintes. Le substantif "sérendipity" sera utilisé la première fois à Londres par le collectionneur Horace Walpole en 1754.
"La science est fille de l'étonnement" affirmait Aristote. Mais cet étonnement, face à un événement inattendu, suppose qu'on soit capable de l'apercevoir, qu'on y soit sensible, qu'on ne passe pas à côté. Ainsi, la sérendipité réclame-t-elle, en plus du hasard, l'attention sans laquelle ce hasard passerait inaperçu. L'étonnement requiert donc un état de veille, de recherche, une vigilance de chaque instant à ce qu'il y a de plus fugace. Cela revient à se mettre à l'écoute de ce qui arrive plutôt que de suivre obstinément un chemin tout tracé. Il faut laisser venir les choses, rester en posture d'accueil, comme on l'enseigne dans les pratiques de l'improvisation. Pour prendre une image plus terre à terre, lorsqu'un médecin vous examine pour une bronchite, il doit être capable de déceler un cancer à l'occasion. Il laisse donc un horizon ouvert, se laisse surprendre par une anomalie sur la radiographie. Nous connaissons cet état de vigilance lorsque nous arrivons sur un site pour mettre en place la participation citoyenne au projet urbain. On observe tout et l'on remarque ici le manège des habitants autour des encombrants et là le ballet quotidien du service de la ville. De là sont nées les idées d'un "magasin à prendre ou à laisser" ou d'un café ambulant dans le quartier dans l'association Oup. Michel Courajou, dans une conférence au pavillon de l'arsenal à Paris, insiste sur l'importance de l'observation des usages de habitants dans son travail de paysagiste, afin de s'en inspirer et de ne pas les détruire.
C'est aussi hors du travail, sur notre temps de loisir, que les idées surgissent, comme si elle attendaient que nous soyons un peu assoupis pour s'imposer, à la façon des rêves. En bref, c'est sur le sol, dans les recoins, que se cache l'indice crucial qui confondra aux yeux de l'enquêteur le mystérieux assassin. C'est sur le bord d'une route, perdu dans l'herbe, qu'il est dissimulé. La solution d'un problème exige donc un détour (comme en font les rats de laboratoire dans les labyrinthes). Ce qui est caché, l'est bien souvent en fonction de nos habitudes. C'est pourquoi, paradoxalement, la lettre volée d'Edgard Poe est d'autant mieux cachée qu'elle est en évidence, car nous avons pris finalement l'habitude de fouiller les coins sombres et de contourner ce qui est en pleine lumière quand nous cherchons quelque chose.
La sérendipité suppose donc le hasard, l'attention au hasard et enfin l'abduction, c'est-à-dire la capacité à former une hypothèse à partir de l'observation. Si par exemple vous entrez dans une cuisine et que vous voyez un verre de vin près d'une bouteille de vin ouverte, vous supposerez que ce vin doit provenir de cette bouteille. Dans ce cas, vous imaginez un fait dans le passé qui peut expliquer l'état de fait présent. Évidemment, il ne s'agit pas d'inventer n'importe quoi mais l'hypothèse la plus plausible, même si elle peut surprendre. Fleming, l'inventeur de la pénicilline, écrit en 1944, dans le Bulletin britannique de médecine qu'il fut étonné en 1928 de voir que la moisissure détruisait les staphylocoques. La meilleur hypothèse pour un chercheur peut encore paraître déraisonnable pour ses collègues. L'histoire de la relativité ou de la mécanique quantique, et même celle du géocentrisme, montrent l'incrédulité persistante de la communauté scientifique face aux découvertes d'avant garde qui se sont néanmoins imposées à l'esprit de leur inventeur. Car les analogies d'où proviennent les hypothèses peuvent être à première vu incongrues, comme le rapprochement entre la pomme et la lune chez Newton lorsqu'il découvrit la gravité.
L'hypothèse en question surgit brutalement, à travers une illumination, même si elle a nécessité, la plupart du temps, des années d'incubation et de travail. L'hypothèse qui apparaît, que l'on nomme abduction avec Peirce depuis 1866, n'est pas nécessairement explicative. Elle peut être aussi prescriptive. On devine simultanément la cause d'un phénomène (par exemple le fait que la lune agit sur la marée, ce que comprirent tôt les navigateurs, en particulier les babyloniens dès 4000 avant JC) et les moyens d'agir (puisque la connaissance des marées évite de s'échouer sur les côtes). Les explorateurs du XVIIIe ont découvert comment dans certaines régions d'Afrique et d'Asie on utilisait la technique de l'inoculation du pus des vésicules des malades de la variole pour vacciner la population. Ici la technique précède les connaissances exactes d'un Pasteur, mais la symétrie entre expliquer et prescrire propre à l'abduction est bien visible. On pourrait également citer la découverte de l'asepsie par Semmelweiss, qui finit par saisir les causes du décès des femmes enceintes, contaminées par les chirurgiens revenant de la morgue, et le moyen de lutter contre ces décès en imposant la toilette de leur main aux médecins. Le fait que l'abduction ne soit pas uniquement explicative mais aussi prescriptive est important pour comprendre la sérendipité en Art. On rapporte que Kandinsky découvrit l'art abstrait en retrouvant l'une de ses toile accrochée à l'envers ; que Arp, en voyant par terre l'assemblage de papiers déchirés par colère, eu l'idée de ses collages ; que Schaeffer inventa la musique concrète en entendant une cloche privée de son attaque en studio, que Melies découvert le trucage au cinéma en raccordant de la pellicule déchirée, etc. Les hypothèses seront retenues par les artistes dans la mesure où elles ont un destin possible, offrent un fort potentiel pratique, et ouvrent de nouveaux continents. A vrai dire, des inventions, il y en a sans cesse. Mais la sélection est rude et peu subsistent ou même deviennent des révolutions planétaires.
Peut-on parler de liberté de création alors que tout ne semble être découvert que par d'heureux concours de circonstance ? C'est que la liberté c'est justement la capacité de transformer le hasard en occasion, de l'utiliser correctement pour l'insérer dans les chaînes du déterminisme. Lorsque Sartre dit que l'existence précède l'essence, il parle en même temps de notre condamnation à la liberté. C'est-à-dire que nous sommes tenus de faire le meilleur avec ce qui arrive, dans la mesure où n'importe quel détail peut avoir des conséquences gigantesques. L'individu ne doit pas se déresponsabiliser, comme s'il n'était que l'agent d'un plan préétabli, mais doit prendre conscience de sa capacité à orienter les faits les plus minimes avec parfois les conséquences les plus lourdes. Voilà qui fait de la liberté créatrice, non seulement un pouvoir, mais aussi un devoir, puisqu'il tient à chacun de nous faire arriver ou échouer telle procédure économique, scientifique ou politique. Cette position contredit les grands récits eschatologiques religieux ou scientistes qui nous condamneraient à entrer tête baissée dans le train de l'histoire. Si nous sommes condamnés à quelque chose, c'est à faire l'histoire et non la subir. Ainsi, il n'y a plus de découvreur, de révélateur ou de prophète de vérités en attente, mais bien des inventeurs et des créateurs à l'origine de révolutions et de bifurcations imprévues. Plutôt que les marionnettes martyrisées du destin historique, nous sommes des acteurs responsables face à d'autres acteurs aux intérêts divergents et luttons pour l'harmonie des intérêts sans transiger sur le bien général. Cette prise de conscience nous invite à réfléchir à la façon dont des changement microscopiques, comme de petites révoltes, entraînent des révolutions macroscopiques. La question est surtout de savoir ce qui fait que la société, à un certain moment, décide que telle découverte est bien scientifique, ou bien artistique, ou bien encore morale, alors que cela avait pu être impensable jusque là. Autrement dit, qu'est-ce qui fait que l'on va retenir à telle époque telle ou telle abduction contre une autre ? Certes cette position peut laisser place au relativisme et au scepticisme et faire du vrai, du beau et du bien n'importe quoi pourvu qu'une société les reconnaissent comme tels. Mais ce risque, il faut le courir, le modérer avec un pragmatisme global (et non purement économique) en fonction des effets concluants pour tous.
La sérendipité repose donc sur le hasard, l'audace, la liberté, l'inattendu. Faut-il en conclure qu'elle exclut toute méthode et qu'elle doit se rapporter à un anarchisme épistémologique à la Feyerabend pour qui tout est bon dans les sciences ? Il ne serait pas vain de tâcher de comprendre, non pas tant la méthode, sans quoi nous devrions parvenir à des machines à inventer, mais au moins la rhétorique de l'invention, la rhétorique n'étant pas encore la poésie. L'invention d'une hypothèse fonctionne par trope, c'est-à-dire déplacement, transfert, distorsion, détour, différence. La figure de style est proche de l'erreur. C'est une erreur simulée. Le bon mot, la métaphore heureuse sont des lapsus généralement volontaires mais parfois avec un fond de hasard. La figure de l'invention est l'analogie. Ainsi part-on du principe que la nature est mathématique ou mécanique (chez Galilée et Descartes) ou encore qu'une machine peut parler comme pour Turing. Ceci nous révèle la nature poétique de l'invention, qui commence par une sorte de jeu : faire comme si. Sans le jeu nous serions encore à l'âge de pierre. C'est sans doute pourquoi Montaigne disait que le jeu est l'activité la plus sérieuse des enfants.
Parmi les erreurs heureuses, parlons du contresens. Comprendre un auteur de travers, faire des rapprochement incongrus avec un autre, peut être très fécond. Personnellement, je dois beaucoup à tous les livres que je n'ai pas bien compris, car ils m'ont fait réfléchir et imaginer ce que je devais comprendre. Ou alors, il m'a semblé comprendre un auteur en en lisant un autre, sans savoir si j'avais le droit de rapprocher ainsi les deux auteurs. Tout cela est fondamental. On peut effectivement enseigner la rigueur, l'art de se couler dans la pensée d'un autre, mais il ne faut pas dénigrer l'attention flottante, la distraction et la rêverie qui nous portent à penser à notre tour sur le bruit de fond de la parole d'un autre.
A partir de là, il faut reconnaître que beaucoup d'inventions naissent à partir de cocktails indigestes : Darwin marie l'histoire naturelle avec Malthus ; Marx malaxe Hegel, Smith, Ricardo ; Freud la biologie, l'économie et la thermodynamique ; Sartre l'existentialisme et le marxisme. Ce travail, ou plutôt ce jeu, que l'on peut faire avec les livres, on peut le faire tout simplement avec des images, par analogie, de manière bêtement métaphorique. Par exemple, Maxwel transfert la notion d'onde de l'eau à la lumière ; Levi Strauss transfère la notion de structure de la linguistique à l'anthropologie. On parle alors de nomadisme conceptuel. Tous ces mélanges peuvent échouer mais aussi bien réussir, comme une mayonnaise. Et cette réussite pourra continuer son chemin jusqu'à devenir une innovation. On voit que la création n'est pas tout à fait ex nihilo. Ce qui est inédit c'est la combinaison.
Les modifications apportées à l'existant peuvent être initiés par les usagers qui ne vont pas nécessairement dans le sens souhaité par les acteurs de l'offre. Madeleine Akrich (in Sociologie de la traduction) propose la typologie suivante des modes d'intervention des utilisateurs : le déplacement (utiliser un sèche cheveux comme soufflet), l'adaptation ou exaptation (les usagers s'approprient les choses à leur manière, comme faire d'un vase Ikéa un grand verre aux États-Unis), l'extension (rajouter un filet à une poussette), le détournement (faire d'un bidon un instrument). Il s'agit à chaque fois d'opérer une distorsion dans la structure et de bousculer son invariance, sa constance, sa répétition. De marginale, cette modification finit par redéfinir la règle. Ces tropes sont bien souvent le fait des usagers qui adaptent les objets à leur contexte. L'exemple de l'invention de l'Omnibus en 1825 est intéressant. Stanislas Baudy crée des bains douches à Richebourg, dans les faubourgs de Nantes, en 1825. Comme aucun client ne se présente, il met à la disposition des nantais un moyen de transport, une navette avec une voiture à cheval. Le succès est immédiat mais inattendu. Les voitures sont pleines mais les bains-douches restent vides. Les Nantais ont besoin de mobilité et non de se laver. Pascal avait déjà inventé le concept de transport public urbain en 1665 à Paris, mais cela n'avait pas fonctionné pour diverses raisons socio-politiques (Georges Amar in La Sérendipité).
Ce genre d'adaptation par les usagers est nécessaire pour favoriser la pénétration des inventions qui se répandent du local vers le global. Au tout début, les automobiles étaient des jouets pour une poignée de riches, les portables un outil professionnel, les télécommandes des prothèses pour les personnes à mobilité restreinte. On peut certes faire une histoire "naturelle" des techniques, mais selon un évolutionnisme non déterministe. Le hasard offre des opportunités qui représentent des solutions pour résoudre les dysfonctions d'une structure et éviter sa destruction. Cette vision est encore simplificatrice, car il faut encore tenir compte des évolutions négatives, comme celle par exemple montrée par le film Le cauchemar de Darwin, comme les effets induits par l'automobile, l'irrigation, l'air conditionné etc. Cependant, certaines innovations sont elles-mêmes dues aux effets induits lorsqu'ils sont positifs. Prenons par exemple Le Viagra qui était contre l'angine, le Micro-onde qui était un radar, internet qui servait d'abord à l'armée à décentraliser l'information.
Avant d'étudier la transition entre l'invention individuelle et l'innovation collective, il nous faut faire une remarque importante sur le statut des inventeurs dans notre culture et l'usage de la sérendipité dans l'histoire. Tout d'abord, pour des raisons pédagogiques et hagiographiques, on tend à faire des inventeurs des héros, des figures mythiques et à réduire leurs longs travaux à une fable, à romancer leurs actes de manière rétrospective. Bien des récits de sérendipité relèvent du story-telling et son trop parfaits pour être exacts. On peut penser à la fameuse pomme de Newton qui lui fit découvrir la gravité, à l'association de la chevalière et du pressoir à vin par Guttenberg. Ce dernier n'a fait en réalité qu'améliorer une invention déjà existante. L'invention de la presse à caractère mobile en bois est due à Bi Sheng, un homme du peuple chinois du XIe siècle. Une histoire complexe et pleine de rebondissements d'inventeur se résume souvent à une petite histoire merveilleuse, un conte de fée hollywoodien. Parfois la sérendipité, au lieu d'être romancée, est cachée, dans la mesure où elle dissimule le travail et le mérite. Il est évident que "le hasard ne favorise que des esprits préparés", comme l'affirmait Pasteur, qu'"il ne parle pas aux sots", comme l'affirmait Balzac, et que de nombreuses dispositions et beaucoup de métier président à la découverte, comme le remarquait Nietzsche, pour qui le génie est un leurre dissimulant le long travail de l'artiste. La question de la création conduit à celle de l'auteur, à sa reconnaissance sociale et juridique, à sa dimension symbolique, avec tous les enjeux culturels et identitaires que cela comporte. Non seulement, l'innovation dépend de stratégies pour s'imposer mais il faut des luttes tactiques pour entrer dans l'histoire. Les découvreurs se disputent le succès, protègent leurs droits, et surtout s'attribuent les découvertes au détriment des techniciens, des petites mains, des anonymes ou des sociétés traditionnelles. Les scientifiques propagent une vision déformée par intérêt corporatiste et se préoccupent peu de rigueur historique. Le résultat est désastreux parfois sur les historiens eux-mêmes : pour Carlyle, "l'histoire du monde n'est rien d'autre que la biographie des grands hommes". Le découvreur est généralement un homme blanc et riche, ou encore une grande marque, et les autres ne peuvent former qu'une foule d'arrière-garde derrière cette figure souveraine. Le problème est comparable à celui du commerce équitable. Une recherche équitable devrait rendre à chacun son dû, comme le fait C. Conner dans son Histoire populaire des sciences. Nous traiterons de cette histoire collective effacée par le nom des grands hommes (en général caucasiens et fortunés). Mais avant cela, penchons-nous sur le passage de l'invention individuelle à l'innovation socio-technique.


II. L'innovation socio-technique

Comment l'invention devient-elle innovation ? Comment une découverte locale parvient-elle à se diffuser dans la société, à se commercialiser, à transformer les usages ? On peut aisément affirmer qu'un taux très faible d'inventions deviennent des innovations. Après les filtres de l'attention et de l'abduction, qui ont permis de créer à partir du hasard, il faut encore franchir des barrières socio-techniques. Celle-ci sont déjà présentes au niveau individuel, dans les présupposés, les opinions, les outils conceptuels qui forment ce que Bachelard appelle des obstacles épistémologiques. Puis le contexte technique doit être adapté à la nouveauté. L'automobile, par exemple, ne se développe que si l'on maîtrise la production du pétrole et des routes. Il y encore des obstacles économiques, politiques, moraux etc. Lorsque une invention parvient à se développer, elle doit en plus se maintenir. Elle risque d'être détrôné par d'autres innovations (comme le minitel par internet). Il faut songer en outre au contexte culturel, à l'enseignement qui favorise l'invention, ou l'éducation qui permet l'adaptation à de nouveaux usages (utiliser une brosse à dent, une cocotte minute, un ordinateur etc). Il faut donc une conjonction de l'invention et du milieu. En 1978, le post-it fut un échec commercial, alors que quelques années plus tard il devint un succès.
Les sociétés possèdent une certaine force d'inertie et de conservation, et les paradigmes dominants sont difficiles à bousculer. Les habitudes, l'hostilité aux innovations restent fortes et l'on remarquera qu'il a fallu faire des efforts, compter sur l'envie de rupture des jeunes, pour imposer par exemple le tracteur dans les campagnes et que les agriculteurs plus âgés ne se sont pas jetés dessus. Graham Bell et son téléphone ou Thomas Edison et son phonographe ont eu du mal à convaincre la société de l'utilité leurs appareils au départ et il fallut beaucoup d'argent et de publicité pour que ces inventions prennent leur envol. Pasteur et Edison sont tout autant des entrepreneurs que des inventeurs. Bien sûr nos sociétés finissent par intégrer les inventions, soit sous l'effet des efforts de diffusions soit par une mutation graduelle liée à l'évolution de nombreux éléments du tissu social. En fait, une innovation ne commence pas tout à fait de manière microscopique et se diffuse rarement spontanément. Il faut un certain soutient économique, des associés, des partenaires, des investisseurs, des communicants. Sur ce point, la mode est un levier important. Le modèle de diffusion d'une innovation ressemble quelque peu à la carrière d'un artiste. Pour les produits, la consommation ostentatoire par les modèles sociaux, les célébrités et les stars, motive les foules qui veulent leur ressembler et favorise la pénétration des produits. On peut se référer ici à la façon dont la cigarette a été promue, en particulier auprès des femmes. Quand ce n'est pas la société qui cherche à imiter les plus favorisés (prenons l'exemple de la marque Lacoste en banlieue), ce sont les inventions populaires (comme le jazz, le rock ou le rap) qui finissent en produit de consommation de masse. L'innovation suppose donc l'appropriation par les usagers, comme aujourd'hui l'automobile, le téléphone, l'e-mail, la carte bancaire, qui sont devenus des nécessités. Il serait d'ailleurs faux de croire que ces inventions furent acceptées facilement. Il faut un certain temps avant de séduire les investisseurs et le public. La résistance persiste dans l'opinion, pour le nucléaire, les ogm, etc. David Nye dans Technologie et innovation cite des exemples célèbres de résistance à l'innovation : le rejet des armes à feu des japonais entre le XVI et le XVIII e, les modes de vie Mennonite et Amish, ou encore le refus Maya et Aztèque d'utiliser la roue à des fins pratiques pour des raisons religieuses. Il y a donc des conflits entre forces progressistes et conservatrices à chaque innovation. C'est qu'on ne peut ignorer l'incidence sociale des innovations techniques. Le cas de l'émancipation des femmes, s'il n'en découle pas uniquement, doit beaucoup à l'invention du vélo, de l'école, des instruments ménagers, de la pilule, etc. Comme une goutte de citron dans le lait, les innovations peuvent modifier tout un ensemble. En tout cas, les innovations ne peuvent être perçues simplement comme des fatalités qui arrivent au société mais elles sont le produit des volontés et des tensions entre les groupes, des attentes et des craintes de la société.
L'innovation se répand de manière virale, épidémique, à partir d'un épicentre, comme la télécommande au départ réservée aux personnes handicapées et qui finit par se généraliser. La démocratisation des produits (l'auto, l'ordinateur) n'est pas seulement due à un désir philanthropique mais à des opportunités commerciales liées à la productivité industrielle. La Ford T bon marché ne fut pas un cadeau fait aux ouvriers, mais une manière d'écouler une production abondante auprès des producteurs eux-mêmes. Dans certains cas, la thèse libérale, selon laquelle la poursuite de l'intérêt personnelle profite à tous semble se vérifier, mais dans bien des cas cette thèse laisse de côté les effets induits ou à long terme, la fracture numérique induite par internet par exemple, les effets environnementaux de l'auto, etc. D'après Schumpeter, le capitalisme suppose l'innovation endogène (cumulative, quand le livre cohabite avec l'écran, ou destructrice, quand internet efface le minitel). Une autre source exogène d'innovation est la révolution née de problèmes techniques ou de conflits sociaux. On peut se demander si le conflit n'est pas le moteur de l'innovation. Le plus apparent est le conflit armé qui dynamise la production et l'innovation. Mais les conflits économiques et les rapports de concurrence sont également importants. Il y a sans doute des innovations qui naissent de démarchent purement solidaire. Mais on doit aussi considérer tous les préjugés qui président aux entreprises de développement d'un milieu tiers (infrastructure coloniale, politiques sociales, démocratisation par la guerre version américaine, etc.).
Il semble également que plus les sociétés se développent, plus les crises systémiques sont menaçants et elles appellent des solutions (crises environnementales, politiques, financières, climatiques, etc). Cela signifie qu'au fond nos sociétés rêvent d'autant plus de sécurité qu'elle créent de nouveaux risques. La technique est à la fois le problème et la solution. Les risques technologiques (pollution, accidents) sont depuis longtemps, depuis l'explosion des premières locomotives ou des premiers téléviseurs, présentés comme représentant un mal nécessaire dans la marche de l'histoire technique. C'est le prix à payer pour parvenir à une société parfaite, libérée par la technique. Cette vision entraîne la fuite en avant technologique. A chaque problème technique, la réponse est une nouvelle technique, au lieu de chercher des solutions sociales (c'est ce qui oppose le durable, qui veut l'innovation énergétique, à la décroissance, qui veut un changement de comportement et de modèle économique). L'idéologie du progrès se coule dans le moule dialectique du dépassement vers une résolution plus haute, qui fonctionne comme une formule magique.
En réalité, il faut être attentif aux rapports de force, au lieu de les minimiser comme des simples accidents de l'évolution. Les luttes n'ont pas d'issues pré-determinées, même si les rapports de force sont assez inégaux. Ce qui est préoccupant, c'est que la recherche et le développement laissent de moins en moins de place au hasard. Une découverte comme le boson de Higgs dépend du Cern qui est une énorme structure humaine et mécanique. Les impératifs industriels du nucléaires ou pétroliers exercent une puissante paralysante contre toute invention énergétique et révolution des pratiques. La recherche appliquée détermine le sens de l'histoire et ferme le champ des possibles qu'autorise la recherche fondamentale. On assiste à la mise au pas des chercheurs par l'industrie. Eisenhower dès 1961 mettait en garde la société américaine contre l'accroissement du complexe militaro-industriel et l'intrication de l'Université, de l'Etat et de la grande industrie. Les fonds alloués aujourd'hui à la recherche favorisent un petit nombre d'institutions dans les pays riches. En grande partie cette recherche est financée par les entreprises. Le résultat de ces monopoles est en réalité une stagnation qui se traduit superficiellement par un inertie stylistique depuis vingt ans, comme le remarquait récemment un article du courrier international. Que de différence entre les années 50 et les années 70 ou les années 70 et 90 ! Par contre, depuis ce temps, pas de bouleversement majeur. Effet d'optique, manque de recul et de clairvoyance, ou signe de ralentissement avant un grand bouleversement qui rénoverait les notions mêmes d'art, de société, d'Etat, de science ? Nous sommes dans une situation ambiguë où l'on parle en permanence de changement mais où d'immenses monopoles luttent pour leurs intérêts. Ils savent néanmoins lâcher du lest pour leur survie, comme Toyota l'avait compris en assouplissant la rigidité de son système productif et en donnant plus d'initiative à la base. Les entreprises, comme les Etats, font appelle, avec prudence, au collaboratif pour évoluer sans perdre le contrôle, pour réduire un tant soit peu, et surtout symboliquement, les inégalités, pour dynamiser une innovation en panne. Pour ne pas revenir sur les matières, les énergies et les biens produits, ni sur les hiérarchies en place, on tente de faire bouger l'immatériel, la communication, l'organisation, les services sans altérer les premiers. Mais on se doute que ce partage ne peut rester qu'artificiel. La révolution technique, amenée par l'informatique et internet, entraîne un changement d'organisation sociale qui, à terme, modifiera la structure politique. La révolution industrielle a conduit au capitalisme libéral, la révolution communicationnelle peut conduire à autre chose. On assiste aujourd'hui à une sorte d'anarco-capitalisme, oxymore qui cache derrière une apparente liberté et gratuité des modes de surveillance et de consommation plus insidieux.
Contrairement à une idée répandue, ce n'est pas nécessairement la rareté qui amène la Révolution. Des systèmes oppressifs ont perduré durablement sans que quoi que ce soit ne change. La France de 1789, comme d'ailleurs celle de 1968, était forte et peuplée. Mais en 1789, l'enrichissement de la bourgeoisie, son essor face à la noblesse et au clergé furent déterminants. Autrement dit, les révolutions arrivent, semble-t-il, avec l'émergence de nouvelles forces. Les forces ouvrières et syndicales sont nées d'une concentration urbaine des travailleurs industriels. Aujourd'hui, la crise sociale se concentre sur les banlieues et les pays pauvres, où des forces de nature conservatrice émergent. Ce qui est remarquable, c'est que les révolutions jusqu'alors étaient bien souvent progressistes. On attendait une vie meilleure de l'industrie. Aujourd'hui elles sont conservatrices. Au nom de la religion, ou de l'écologie, on demande plus de simplicité.
Platon se méfiait de l'innovation. Elle peut provoquer des réactions en chaîne épidémiques. Il redoutait même l'effet du bouleversement des modes musicaux sur les moeurs. Ce phénomène de réaction en chaîne est indiscutable. La révolution industrielle est apparue en Angleterre, grâce à l'emploi de la vapeur dans les mines, la découverte de la houille, la modernisation du tissage du coton des Indes, puis des ateliers de céramique, minoterie et brasserie, la transformation des zones industrielles en zones urbaines. Les innovations techniques atteignent également les paradigmes scientifiques. On considère généralement la technologie comme une application technique des découvertes scientifiques. Mais inversement la science naît des techniques. Pas de Galilée ou de Descartes sans horloge et téléscope, pas de Leibniz sans microscope, pas d'Einstein et de relativité sans problèmes de synchronisation des transports, sans histoires de trains ou d'ascenseurs qui ont servi d'aliment à ses expériences de pensée.

III. L'innovation collective contingente.

Nous nous trouvons à présent face à deux modèles. Dans un premier temps, nous avons peint la figure du génie qui découvre par hasard et dont les trouvailles, toujours par chance, passaient différents filtres pour se diffuser. Ce modèle laisse penser que les sociétés évoluent au gré des accidents du hasard, que certains micro- événements sont tués dans l'oeuf tandis que d'autres enflent et sont amplifiés. Une vision concurrente, consiste à affirmer que les sociétés s'acheminent vers le progrès et qu'à chaque étape tel ou tel inventeur est appelé à saisir l'occasion qui se présente. Voilà qui explique les découvertes simultanées de la relativité par Pointcarré, Einstein, Lorentz et Hilbert, du calcul intégral par Leibniz et Newton, de la gravitation par Hook et Newton, de l'évolution par Darwin et Wallace. Cette position invite à accepter comme un mal nécessaire les maux transitoires de l'évolution. Il faut accepter la sélection, comme il fallait se résoudre, dans le modèle précédent, à une aventure humaine hasardeuse. On remarque qu'à chaque fois le savant est présenté comme seul et irresponsable, comme une espèce de créateur lunaire et débonnaire à l'image d'un bon dieu de pacotille. Or nous voulons dégager une autre thèse externaliste contingente et non internaliste contingente ou externaliste déterministe. La forme du progrès n'est pas le fruit du hasard aveugle ni d'un plan préétabli. Ce qui est mis de côté dans ces modèles c'est la liberté, c'est-à-dire les conflits d'intérêts, les révoltes, la politique. La création ne se résume pas à l'histoire des poètes maudits ou des stars internationales. Il faut s'attacher à l'histoire des groupes, sans doute parfois articulés autour de figures symboliques plus ou moins charismatiques. Nous parlons aujourd'hui d'intelligence collective 2.0 comme d'une nouveauté. Mais celle-ci a toujours existé, depuis les sociétés les plus reculées. Seulement, les moyens actuels de communication on jeté un éclairage sur leur importance. Les nouvelles technologies de l'information mettent en lumière la nature du progrès. On a abordé le progrès jusque là en terme inhumain de puissance technique au lieu de saisir les enjeux de pouvoir. Nous parlons nous d'évolutions socio-techniques en ceci que le pouvoir des hommes importe autant que celui des choses. Les nouvelles technologies révèlent l'ampleur de la surveillance panoptique des institutions centrales. Mais elles montrent les possibilités de la sous-veillance catoptique décentralisées. Le cyber-espace est-il un nouveau continent à explorer ? Sans doute, mais il n'est pas sans rapport avec le terrain réel et tend surtout à éclairer les structures humaines qui étaient jusqu'alors masquées par l'organisation géographique. Dans ce face à face entre le haut et le bas, le centre et la périphérie, des ponts se tissent, des accès s'ouvrent afin de faciliter l'innovation ascendante, comme la pénétration des nouveautés. Cette ouverture participative est bien sûr une façon d'ouvrir les marchés et de garantir la paix sociale par une meilleure reconnaissance. Mais il tient à nous de profiter de cette brèche pour entraîner des ruptures plus profondes. Défendre un modèle externaliste et collectif contingent c'est encourager ce mouvement. Il se crée une communication horizontale qui décloisonne les forces qui furent affaiblies par la division, avec des possibilités d'information et d'organisation nouvelles. Ces lieux de contre-pouvoir reposent sur un partage libre de l'information et dément l'image de l'auteur jalousement replié sur ses idées en germe. Au modèle compétitif, reposant sur l'intrigue, l'opacité et le secret, le modèle coopératif garantit l'activité du groupe socio-technique. Dès lors, les inventions deviennent rapidement innovations en étant partagées, récupérées, sans être privatisées. Pour Clifford Conner, internet est un espace d'invention populaire, comme l'était l'ancien monde où les artisans des sociétés traditionnelles œuvraient à un progrès raisonné qui fut ensuite centralisé et détourné par les classes dominantes des colons et des marchands (il rappelle qu'à l'aube de l'informatique, la programmation était une préoccupation secondaire, une corvée de technicien. Elle ne fut prise au sérieux qu'à partir des années soixante). Nous voyons apparaitre sous nos yeux, dans le cadre d'internet, l'aspect psychosocial de la création. Peut-être demain cessera l'apparente diffusion par le haut et le rétablissement de l'irradiation et de la rencontre des acteurs multiples. Cela est nécessaire dans la mesure où un grand nombre de gens sur cette planète ne comprennent plus très bien le monde dans lequel ils vivent pour la simple et bonne raison qu'ils le subissent au lieu de le construire.

Raphaël Edelman, Summer Lab, Juillet 2012


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samedi 21 avril 2012

Le meuble


Le meuble est un assemblage de surfaces créant des espaces où placer des corps. Ces espaces peuvent être fermés par des portes ou des tiroirs. Le meuble peut être orné et déplacé, comme le précise son nom. L'immeuble au contraire ne peut être changé de place. Le meuble rend disponible ce que l'on possède. Il ménage des accès aux choses et permet de les montrer ou de les dissimuler. Il contribue à décorer l'espace. Il s'intègre en même temps aux différents usages qui constituent l'habiter. Que doit-on attendre exactement d'un meuble ? Quelles sont les contraintes auxquelles nous confronte son usage ?

Quelles sont les vertus d'un bon meuble ? Tout d'abord, le meuble est un outil d'organisation de l'espace. Il permet d'attribuer une place à chaque chose en fonction de son usage et en rapport à d'autres choses. On aménage l'espace intérieur avec des meubles ou l'espace extérieur avec des immeubles (les bâtiments dans la ville sont comme des meubles dans la maison). Les corps (physiques ou organiques, comme les plantes, les animaux ou les humains) sont censés reposer dans les meubles et les immeubles. Le meuble offre donc la possibilité du repos et du mouvement. Autrement dit, les objets peuvent être déplacés ou les personnes peuvent se déplacer. La durée de stationnement est variable. On peut déposer un objet sur une table l'espace d'un instant. Un corps dans un cercueil peut reposer pour l'éternité.
Les choses bien placées deviennent disponibles et n'empêchent pas l'accès à d'autres choses. L'espace et le temps sont ainsi domestiqués. On trouvera un objet au bon endroit, au bon moment, et dans le bon voisinage d'autre chose. L'instrument indique des actions à accomplir (nous savons faire des lacets, manipuler des ciseaux) et suppose l'apprentissage de ces actions, c'est-à-dire une culture. Nos attitudes face aux objets s'inscrivent dans un ordre établi et en grande partie impersonnel. Il n'y a pas par trente six mille façon d'ouvrir une porte par exemple. On peut toutefois jouer avec les conventions à travers un usage original (une remorque peut être transformée en baignoire). Mais si l'on bouscule trop les codes, les utilisateurs peuvent ne plus savoir comment utiliser un objet. Ou alors, on peut rendre un usage mystérieux, comme ces bibliothèques dans les films d'espionnage qui s'ouvrent pour dégager une cachette en tirant sur un livre particulier. 
L'ordre est la caractéristique d'une machine. Celle-ci ne fonctionne que si ses éléments sont dans une relation cohérente et utiles. La machine suppose une interdépendance des parties en vue de la finalité de l'assemblage. La stabilité de l'organisation assure la régularité du système. L'ordre est de nature mnémotechnique. Il permet de se repérer et de se reposer, le corps enregistrant des habitudes et des automatismes. On finit par utiliser le clavier de son ordinateur sans avoir besoin de regarder les touches. On confère aux choses des places pour les retrouver sans réfléchir, ce dont on se rend compte lorsque ces choses sont absentes. 
L'organisation de l'espace consiste à aménager aussi du vide pour mieux percevoir ou laisser le champ libre à l'action. Le vide n'est pas vide mais il est rempli par les éléments ou l'atmosphère, c'est-à-dire par la matérialité d'un fond qui peut être parfumé, froid, sombre, éclairé, aéré. Le vide possède des qualités. Il offre de l'ombre, préserve la fraîcheur, retient les odeurs et les saveurs. Le vide est aussi un passage permettant le mouvement d'un lieu à un autre. Le meuble joue avec le vide et le rend utile. Le coffre doit avoir une taille appropriée à ce qu'il doit contenir. 
Le meuble appartient à la famille des objets-espaces qui possèdent une intériorité vide à remplir. Il descend du pot, de la boite et peut devenir carapace (lit, baignoire), véhicule, maison, bâtiment et même village si l'on considère l'immeuble comme un village aérien. Comme des poupées gigognes, les espaces contiennent des espaces. Le territoire supporte des immeubles, qui contiennent des pièces, dans lesquelles il y a des meubles, où se trouvent des boites, des housses, des paquets entourant des objets eux-mêmes composés d'éléments, comme les composants de nos ordinateurs.
La surface du meuble se détache sur le fond des choses et en dissimule l'accès. Il lui faut mériter son rôle d'écran pour devenir ornement. Matériaux et formes débordent la fonction pour susciter des impressions, des émotions, des souvenirs. Cela renvoie à une culture esthétique du mobilier. Comme le vêtement, le meuble dissimule le corps, le souligne parfois et constitue un dispositif cosmétique de couleurs, de textures, d'informations, de formes et de couleurs.
Le meuble est mobile et constitue en ce sens un objet concret en plus d'être un espace. La mobilité se comprend de deux manières. C'est d'abord pouvoir changer de place dans une maison ou d'une maison à une autre et donc métaphoriquement pouvoir changer de vie, de manière d'être. Mais c'est aussi offrir différents points de vue. Le meuble offre la variété des angles de ses trois dimensions dans les déplacements quotidiens qui sont les siens ou les nôtres. Si l'immeuble ne correspond pas à la première définition, il correspond à la seconde. Quant au véhicule, il répond bien aux deux définitions. Il faut donc penser à la diversité des positions et des perspectives. Il y a de multiples angles à prendre en considération et qui prendront des valeurs différentes en fonction de l'environnement. Telle table apparaîtra différemment sur tel ou tel sol. 
Le meuble, comme tout objet, peut être possédé. Il contient les objets que l'on a, mais il est lui-même possédé dans la demeure. Etant un bien, il est un objet de transaction. Ses propriétés (matériaux, qualités, dimensions, rareté) lui confèrent une valeur d'échange qui dépasse sa valeur d'usage et sa fonctionnalité. Comme nous sommes ce que nous avons et ce que nous faisons, nos biens forment notre identité et expriment notre personnalité : riche, originale, exubérante, ou bien pauvre, simple, zen. Ajoutons que le meuble lui-même vit, vieilli, possède une odeur, génère des sons particuliers quand on l'ouvre etc.
Le meuble n'est pas un objet monolithique. Il est une machine avec des articulations : portes, tiroirs, clés, serrures, roulettes, étagères, moulures, ressorts, parfois électricité, comme dans les frigos, voire multimédia et surfaces interactives. C'est un outil complexe. Il permet une diversité d'usages et offre une large marge de créativité et de personnalisation (rangement, agencement, décoration). Il y a donc la structure générale du meuble et ses détails particuliers qui vont augmenter cette structure. Comme pour une voiture et ses accessoires, il y a différents niveaux de complexité (vitres, ornements, serrures, lumières, etc.).

Nous venons d'envisager les bénéfices du meuble. Considérons en maintenant les coûts. Le meuble peut devenir obstacle, créant de la sorte un encombrement, tout comme les voitures embouteillées dans les villes. Le meuble peut être difficile à déplacer, à utiliser, il peut dissimuler le panorama. Il a donc pour inconvénient de consommer de l'espace un bon moment, alors que les objets, en vertu d'une plus grande mobilité, n'occupent un lieu qu'occasionnellement. 
Comme objet concret, le meuble pose la question de sa production, de sa conservation et de sa destruction. Les matériaux peuvent être différents, le processus de fabrication plus ou moins complexe, l'entretien plus ou moins aisé, la destruction ou le recyclage plus ou moins problématiques. Tout ceci constitue un ensemble de problèmes à côté de l'intérêt pratique du meuble. Il faut donc tenir compte de la durabilité, du recyclage, de la reconversion, du détournement du meuble. Un jour, la vie du meuble cessera et celui-ci risquera de devenir un déchet encombrant, voire polluant. Dans certains quartiers déshérités, où les services de la ville sont absents, l'encombrement des rues ou des caves peut devenir un véritable problème. 
Le problème d'accessibilité concerne le meuble et ce qu'il contient. Un meuble est inaccessible parce qu'on ne peut se l'offrir ou s'en servir correctement s'il est usé. La première question est économique et la seconde ergonomique. On peut manquer d'argent, désirer un bien trop luxueux ; comme l'on peut peiner à atteindre un objet haut perché ou bien profondément enfoncé dans une armoire. Les deux se rejoignent lorsqu'on n'a pas assez d'argent et que l'on dort sur un lit inconfortable. Les meubles peuvent devenir un sujet de frustration lorsqu'ils viennent à manquer, sont trop petits ou trop fragiles.
Le meuble nécessite de l'entretien et fait obstacle au nettoyage de la maison. Il rend plus difficiles les tâches ménagères, en dessous, au dedans, dans les coins et sous les objets qu'il contient. Parfois on le répare, le repeint, le décor, le découpe ou le complète. Le meuble est l'objet de soin, d'attention et d'entretien. On peut avoir envie de le rénover ou d'en changer. Le meuble doit s'adapter aux évolutions de la vie. La modularité permet de s'adapter aux exigences du moment, surtout dans les espaces exigus. En période de crise du logement, comme après la seconde guerre mondiale, ou aujourd'hui, dans les villes surpeuplées, on voit apparaître des concepts de meubles transformables en lit, étirables avec des rallonges etc. 
Un meuble tombe en désuétude pour deux raisons : soit par usure, soit par déclassement dans la mode. Le vieillissement du meuble n'est pas uniquement lié à des problèmes d'adaptation à l'usage individuel. En tant qu'objet-signe, on peut avoir envie de changement, d'une autre image de soi, comme lorsqu'on veut changer de véhicule ou de paire de chaussure, pour rester dans l'air du temps. Une occasion, comme un déménagement, peut-être le moyen d'achever la disparition du meuble. La récupération dans les poubelles, les déchèteries ou les brocantes, surmonte la désuétude. 
Deux propriétés semblent s'opposer : la fragilité et la mobilité. Plus un meuble est solide, plus il risque d'être lourd et difficile à construire. Plus un meuble est malléable et léger, plus il peut être fragile. La fragilité est assumée si le meuble est jetable. Un meuble solide et léger doit faire appel à des matériaux particuliers, comme ceux utilisé dans l'équipement sportif. Différents matériaux répondent à différentes temporalités. Le titane est léger et solide. Le carton est léger et jetable. 
L'industrialisation et la standardisation des meubles ont pour conséquence un appauvrissement du patrimoine rustique, mais non celui du patrimoine industriel que l'on qualifie de vintage. L'industrie a rendu le prix du mobilier plus accessible mais a pu entraîner une diminution de la qualité et de la diversité de l'offre. Le problème est à la fois culturel, avec une disparition des traditions artisanales, et environnemental, avec la pollution que peuvent entraîner des meubles à courte durée de vie. Les meubles accèdent à une seconde vie lorsqu'ils reprennent de la valeur en redevenant intéressants lorsque le temps leur confère de la rareté. Dans ce cas, la pièce vaudra par son unicité et l'aura qu'elle dégagera en vertu de son appartenance à un monde révolu.
Enfin, le meuble est bien souvent un instrument collectif, au même titre que beaucoup de maisons. Il permet la mise en commun et l'échange d'objets, mais peut aussi entraîner des conflits de territoire, comme lorsqu'on se dispute sur la manière de ranger un frigo ou de se placer dans un lit, ou lorsque l'on dissimule ou enferme à clé quelque chose, ou qu'on met un objet hors de portée ou de vue. Il y a autour du meuble tout un système d'échange, comme le montrent le guichet d'accueil, le casier des professeurs ou le tiroir de cuisine familial.

Nous avons vu que le meuble représente un atout sur les plans techniques et symboliques. Il facilite l'habitation, l'organisation de l'espace, le rangement, l'accessibilité et offre une expérience esthétique qui entre dans le capital qu'il représente. Mais un meuble peut devenir une contrainte, voire un danger. Sa lourdeur, sa fragilité, sa dimension, son volume, sa saleté, son prix sont autant de contraintes. Autrement dit, la construction d'un meuble nous invite à anticiper ses avantages et inconvénients sur le long terme, comme les bâtiments qui, lorsqu'ils sont mal conçus, deviennent une charge pour leur propriétaire.
Le meuble oblige à des usages acquis et donc détermine des schèmes comportementaux collectifs. Nous savons nous en servir. Mais il doit s'adapter à chaque situation. Il peut exister une multiplicité d'objets différents et chaque objet peut s'offrir à divers usages. Le meuble, en tant qu'il est produit et consommé, témoigne d'une histoire collective et individuelle. Il entre dans le patrimoine, comme les architectures et les oeuvres d'art. Son identité est individuelle pour la pièce unique et collective pour la série. Elle dénote un contexte social (privé  ou professionnel) et connote des valeurs (ancien, nouveau, fonctionnel, décoratif, etc.).


Crédit photo : http://www.designspray.de/produkt.php?id=758

dimanche 18 mars 2012

La valeur du design participatif

On parle beaucoup aujourd'hui de design participatif. Cela peut surprendre si l'on tient compte du fait que l'histoire du design traduit une opposition entre esthétique industrielle et participation. L'organisation industrielle est plus pyramidale que transversale en ce qu'elle repose principalement sur la décision des professionnels du design. Le design participatif oppose à cela une vision réformée du monde industriel en vue de l'émancipation de la société. On pourrait dès lors comparer le développement de la participation à la naissance de la société de la société de consommation qui démocratisa le confort et fit profiter aux citoyens de l'abondance des biens. Il s'agit désormais avec la participation de rendre accessible, en plus de l'avoir, l'être et le faire pour les citoyens et les consommateurs.
Ceci n'empêche aucunement que la participation serve, en même temps que de moyen de concertation, de méthode de communication, au détriment bien souvent de l'écoute, l'enregistrement et la restitution de la parole des habitants. Tout comme la consommation permit, en plus de remplir un objectif démocratique, d'écouler la production et de continuer à faire des bénéfices, la participation constitue un moyen d'interpellation, de sensibilisation, de fidélisation et de marketing. On constate alors que différentes valeurs permettent de juger l'élan participatif et démocratique actuel dans le design comme ailleurs (nouveaux médias, monde associatifs, etc.). On peut considérer la participation, au même titre que la consommation, soit comme un progrès, une amélioration de la vie et un moyen d'émancipation, soit comme un outil stratégique de marketing.
Comment dans ce cas déterminer théoriquement la valeur réelle du design participatif et repérer les vices d'une participation factice et simulée ? Quels critères exactement permettront de départager la participation réelle de sa parodie ? Quels sont les objectifs véritables qui doivent être ceux de la participation et quels sont ceux qui a priori sont condamnables ? Émancipation et incitation à la consommation peuvent-ils être compatibles ? Le but ici n'est pas directement de réprouver les pratiques mais de sonder la pertinence des concepts utilisés. La littérature sur le design confond trop souvent plus ou moins sciemment objectif marketing et démarche sociale, comme si la compatibilité allait de soi, si bien qu'on ignore à la fin si l'on vise seulement la persuasion stratégique ou bien réellement l'amélioration de la vie. N'oublions pas que le design répond avant tout à des impératifs marchands qui peuvent contredire une telle émancipation. Notre intention ici n'est pas seulement critique mais méliorative. L'analyse des concepts est surtout nécessaire au réglage des pratiques. Comment faire en sorte que la démarche design évolue vers une amélioration réelle et entière de la société ? La participation constitue sans doute un outil d'innovation mais son impact social réel reste souvent discutable, en dépit des comptes rendus élogieux. Il convient donc de chercher à fonder un design participatif authentique, c'est-à-dire qui parvienne à ses fins d'émancipation.


I. Le design peut-il être participatif ?

Plusieurs objections peuvent remettre en cause la compatibilité entre design et participation. Tout d'abord, le design est une pratique de l'industrie qui sépare conception et exécution. C'est le designer (avec d'autres spécialistes) qui dessine et décide, qui définit les usages et les finalités, pour l'ouvrier fabricant et le consommateur. Il élabore ainsi un modèle pour et à la place des autres. En ce sens, le design est bien plus technocratique que démocratique. C'est une pratique technicienne à destination du consommateur et non exactement une construction citoyenne. De plus, l'extension du marché mondialisé creuse la distance entre l'artisan et son client. A la place de ce rapport, des expertises tentent de sonder la demande. Des techniciens vont ensuite décider du produit qui devra pénétrer les marchés. Le rapport entre producteur et consommateur est donc distendu et inclut de nombreux médiateurs. Ensuite, la production, dans le cadre de l'industrie, revient aux ouvriers qui  exécutent un plan prédéfini par les ingénieurs. Ils sont donc les instruments d'un plan pré-établi. La production en série et l'organisation scientifique du travail reposent sur une organisation stricte et savante qui rend inutile le savoir-faire des exécutants. K. Marx, G. Friedman, B. Stiegler, etc. ont montré que l'organisation scientifique du travail conduit à une prolétarisation des ouvrier qui se traduit par des tâches répétitives, pénibles et peu valorisantes. Si elle augmente normalement la productivité, cette organisation peut nuire également aux entreprises en raison de sa rigidité. Pour que la production ne soit pas interrompue lorsqu'un maillon de la chaîne flanche, il faut réintroduire dans les usines le savoir faire et l'initiative qui permettent de gagner du temps dans la remise en marche du processus productif (toyotisme). Enfin, le consommateur moderne est de plus en plus assisté par les techniques. Face à des équipements standardisés et préfabriqués (plats préparés, meubles en kit, etc.), il voit son savoir vivre diminuer. Le consommateur devient de plus en plus passif. Il consomme les ready-made jetables qu'on lui fournit et se distingue de l'utilisateur actif, avec son savoir-faire et son savoir-vivre. Les produits diminuent la pénibilité de nos gestes mais en même temps nous rendent dépendants d'eux. La consommation des plats préparés peut par exemple atténuer notre savoir faire culinaire. L'utilisation de produits jetables nous dispense de bricoler nos objets. Le consommateur assujetti à la publicité se trouve incité à acheter au-delà de ses besoins, pour des raison sociales de prestige et de reconnaissance, d'imitation et de concurrence et nullement en vue de réaliser des projets propres.
Cependant, nous assistons à différentes tentatives destinées à réinjecter de la participation dans le design. La participation apparaît comme un remède à la spécialisation industrielle. Elle vise à redonner un rôle équivalent à chaque acteur de la hiérarchie, pour le bien de l'individu comme de la société. Il s'agit d'assouplir les prises de décisions unilatérales des élus sur le plan politique et des experts au niveau industriel. La participation devient une articulation nécessaire pour corriger la rigidité des systèmes parlementaire et expert. Elle ré-humanise la société et en quelque sorte prévient les crises. Elle rend plus supportable le système sans toujours d'ailleurs influer significativement dessus. Le co-design, par exemple, associe les usagers à la conception. Le design thinking utilise des experts transversaux autant que des usagers. Le toyotisme intègre également l'initiative des ouvriers. Nous sortons du modèle de l'architecte autoritaire pour une conception plus collaborative. Il ne s'agit plus simplement de répondre à un cahier des charges issu de l'expertise mais d'impliquer différents acteurs dans les phases de création, ce qui introduit plus de jeu, de flou, de procédures tactiques et résiste à la planification et l'évaluation chiffrée. Les ressources humaines ont réintroduit l'initiative personnelle dans l'organisation. La chaîne de responsabilité est mieux partagée et plus diffuse. Contre l'automatisation, on autorise une certaine indétermination. Selon G. Simondon, cette dernière est essentielle à la personnalisation des outils. Le développement des ressources humaines est donc une nécessité éthique mais aussi technique. Car, il ne s'agit plus seulement d'inonder un marché de produits en un temps record et dans des conditions d'urgence, mais de développer l'innovation compétitive, c'est-à-dire l'invention continue, laquelle réclame plus d'idées que ne pourrait en avoir un seul auteur. Au niveau de la consommation, on consulte l'avis des usagers de manière plus ou moins quantitative et personnalisée. On offre la possibilités de faire soi-même, du fait maison (DIY). Les services se veulent de plus en plus partagés. On utilise l'interactivité machinique pour créer des interactions humaines. Le design est aujourd'hui attentif au service et envisage de moins en moins la conception sans la collaboration de l'usager. On ne compte plus nécessairement sur la décision unilatérale de l'expert mais sur l'astuce trouvée par l'homme ordinaire.


II. Qu'est-ce que la participation ?

Les systèmes technocratique et démocratique reposent sur des représentants, des élus et des experts, qui se substituent trop souvent à la société civile. La participation, d'un point de vue politique, est alors une réaction à l'autoritarisme étatique ou industriel. Si la participation est à première vue d'origine libertaire (démocratie directe et autogestion anarchiste comme dans les années trente en Espagne ou soixante dix en France), il existe aussi des versions populistes (associations d'extrême droite, actions sociales sur le terrain des fondamentalistes religieux). La participation est l'arme des minorités et parfois des extrêmes dont le contenu peut être antidémocratique. La participation est en somme l'outil de l'opposition. Mais il y a aussi un mode capitaliste-libéral de la participation qui vise à assouplir les décisions et à rendre le système plus supportable. La participation est alors utilisée par la majorité pour compléter le dispositif coercitif étatique et marchand en incitant les participants à collaborer à ses objectifs. La consultation des citoyens est alors très modeste et consiste en campagnes de publicité impliquant le consommateur (jeux, sondages), de communication et de marketing déguisées en dispositifs de concertation. C'est une façon habile d'arracher le consentement en donnant l'impression d'avoir voulu ce qui nous est imposé. Ceci est d'autant plus aisé que les citoyens peinent à définir des désirs qui leur soient vraiment propres. Le ressort psychologique utilisé par la récupération de la participation tient au fait que l'on adhère plus volontiers aux actions auxquelles on est invité à participer. Pourtant les citoyens ne sont pas dupes. Ils se plaignent que la partie soit jouée et perdue d'avance. L'adhésion n'est donc pas complète. Mais l'entreprise démagogique de la fausse participation n'est pas destinée uniquement aux usagers. Elle contribue à défendre l'image de marque des constructeurs dans des médias où la parole des usagers est rare.
La démarche participative réelle est en réalité complexe, polémique, difficile, indéfinie, indéterminée, floue, mobile, fluctuante et même inquiétante. Notre culture a traditionnellement horreur de l'improvisation, qu'elle domine par le plan, la prévision scientifique, la décision éclairée par avance et imposée à une foule supposée ignorante. Notre culture repose donc sur le paradoxe de l'incompatibilité entre le fonctionnement technocratique et nos aspirations démocratiques. C'est que la participation, comme l'improvisation, repose sur la liberté et non simplement le bonheur. Or, on peut tenter d'évaluer le bonheur de manière scientifique, en terme de confort, d'ergonomie, d'énergie, de santé et de développement. Mais la liberté échappe à ce genre de définition. Elle est d'existence et non d'essence. Elle n'a en elle-même pas d'autre objectif que le processus même de participation, ce qui est d'autant plus vrai qu'à terme les objectifs des experts l'emportent généralement sur ceux des citoyens. Le gain véritable de la participation est le processus d'apprentissage de la liberté et de l'autonomie par les usagers (on le voit lorsque nos projets sont développés par les habitants après notre départ), bien que cela puisse aboutir à une politique de la résignation nous rendant moins exigeants sur les revendications opposées aux plans des décideurs. La participation permet surtout l'écoute, la collecte et la restitution de la parole des habitants. Cet objectif départage la fausse de la vraie participation. Encourager l'expression, c'est libérer le désir, le construire autant que l'affirmer.

III. Comment évaluer la participation ?

La valeur dominante actuellement est économique et nous paraît mal appropriée pour évaluer correctement la participation. Les critères en cours sont l'efficacité technique, la rentabilité et la communication. Or ces critères ne correspondent pas nécessairement à la vie réelle et peuvent contenir une dose de nihilisme, puisqu'ils réfèrent à des valeurs transcendantes, sans intérêt bien démontré pour la vie. L'évaluation de la participation peut alors s'appuyer sur la distinction entre la valeur d'usage et de la valeur d'échange telle qu'elle est conçue par Aristote ou Marx. Il y a une participation servant l'usage et le bien réel de la société et une autre au service de l'échange uniquement qui ne contribue pas toujours à l'émancipation des citoyens. Aussi, la valeur qui permet d'évaluer justement la participation est éthique et non économique. Ce qui compte est la justice et le bonheur pour les participants plus que le profit engendré par la participation pour les hommes d'affaire ou les hommes politiques. Nous reconnaissons que la création de richesse n'est pas nécessairement incompatible avec l'éthique. Mais il apparaît que parfois la dimension économique s'oppose aux vertus sociales autant qu'environnementales. La norme éthique que nous défendons correspond à la puissance réelle, à la valeur et la qualité de la vie, à la santé au sens global du déploiement libre de l'être des choses. Il faut assurer un bien réel et émancipateur d'un point de vue individuel et social. Nous n'opposons donc pas le devoir au bien-être mais redéfinissons le bien être en fonction de ce que nous apprend le devoir.
Il faudrait cesser de séparer le monde entre d'un côté ceux qui sont supposé savoir ce qui est bon pour les autres et ceux qui ne sauraient pas où se trouve leur intérêt.  Il n'y a qu'un monde de citoyens potentiellement créatifs qui désirent faire un usage réel de leur liberté. L'erreur est de supposer que sont désintéressés les experts travaillant pour l'intérêt général et de ne pas voir à quel point ils œuvrent en fait le plus naturellement du monde pour leur propre privilège (il serait plus réaliste de réduire leur pouvoir que de tenter d'augmenter leur moralité). C'est pourquoi le processus importe plus que le résultat attendu par les experts. On ne peut comparer ce processus avec un modèle idéal, puisqu'il est complexe et en devenir. Tout résultat a priori est partiel et intéressé. Mais un résultat dans le participatif se définit à mesure que l'on participe. Moyens et fins se trouvent quasiment confondus. Ce qui se passe trop souvent, c'est l'écrasement de l'épanouissement social par des objectifs techniques et économiques.  Ces derniers effacent tout ce que les habitants pourraient apprendre dans le processus participatif. La technocratie n'empêche pas seulement l'épanouissement des citoyens, elle interdit la construction même du désir de s'épanouir en organisant la stérilité des échanges sociaux.


Conclusion

Nous avons vu que le monde industriel tente aujourd'hui de réintroduire la participation exclue en principe. L'indignation des citoyens face aux pratiques politiques et industrielles, les valeurs démocratiques, les nouvelles visions du management et de l'innovation, la quête de la paix sociale motivent la foi en la vertu participative. Néanmoins, tout oppose la vision autoritaire des techno-démocraties à une démocratie conviviale. La contradiction n'est pas résolue ou surmontée, elle est gérée au grès des crises. Les experts acceptant la participation n'abandonnent pas pour autant leur autorité et en retour les participants sont conscients du déficit de participation. Il faudrait donc imaginer une collaboration serrée entre les citoyens, les citoyens experts, les médiateurs experts (artistes, sociologues, militants) et les experts concepteurs. Mais cela suppose une révision profonde de la division sociale. La participation doit restructurer le champ social et non assurer la survie d'un système en assouplissant les chaînes qui étouffent les initiatives. La théorie de la participation réelle reste donc à consolider.

Raphaël Edelman, Lisaa, Nantes 2012





BIG BROTHER De 1948 à 2012

Big Brother incarne la figure charismatique du pouvoir totalitaire dans le roman 1984 de Georges Orwell écrit en 1948. Cette figure est une entité artificielle, objet d'un culte de la personnalité qui est en réalité un masque recouvrant un système invisible et inaccessible. Le visage de Big Brother est un artifice qui tente d'incarner, par un semblant de face à face, un gouvernement intangible qui, en réalité, rend tout rapport réel à autrui impossible. L'individu ne se trouve en fait confronté à rien, à aucune altérité, mais il est englobé dans la totalité. La vraie présence de Big brother est son infiltration totale dans l'environnement.
Big Brother est comparable au Leviathan de Hobbes, monstre froid figurant une machine à gouverner. Dans la bible (par exemple, Job 3.8), le Léviathan est un serpent de mer, qui ne saurait être libéré sans conduire au chaos. Le Léviathan de Hobbes, publié en 1651, lui préfigure nettement l'Etat totalitaire mais également par certains aspects l'Etat de droit. Il figure l'Etat en général en tant qu'il est artificiellement créé, et donc contraire à la nature, et auquel on aliène le gouvernement de soi afin qu'il nous protège et nous dirige. Dans les sociétés modernes, c'est un visage public, d'apparence humaine, qui incarne l'Etat et non plus un monstre mythologique. Cependant, la figure géante et omniprésente du dirigeant moderne reste divine, surhumaine, immortelle et sacrée.
L'hyperbole et l'emphase du culte de sa personnalité est exprimée par le terme "Big" dans "Big Brother". Mais pourquoi "Brother" ? Big brother signifie grand frère. Que veut dire cette substitution du frère à la figure classique paternelle que l'on retrouve dans "notre père qui êtes aux cieux" ou dans "le petit père des peuples" ? Big Brother est la divinité du totalitarisme athée, où Dieu est à l'image de l'homme et non l'inverse. Avec Big brother, l'idole a définitivement effacé l'icône du vrai Dieu, si l'on adopte le point de vue de la loi mosaïque qui interdit d'avoir d'autre dieu que Dieu.  Chez Platon, dans la République, l'idole est un reflet au fond de la caverne, un pseudo modèle qui pousse les hommes à se diriger en fonction des apparences, de l'opinion et non de la vérité et du Bien. Orwell a certainement perçu à sa manière le rapport entre le culte de la personnalité et l'idolâtrie. L'idole est éloignée du réel comme de la vérité. En ceci consiste sa folie.
Big Brother, "Grand frère", exprime dans 1984 le pouvoir immanent,  issu champ familial, mais qui se substitue à la transcendance du père. La substitution du frère au père est conforme au geste de Hobbes qui fait du Léviathan un artifice humain, à l'image de l'homme, et par conséquent imparfait. Par une certaine ironie, le Grand Frère orwellien n'est mon égal qu'en apparence. Le "Big" a plus d'importance. Il remplace la figure paternelle après que celle-ci soit morte. Le schéma familial recode un corps social apparemment libéré de Dieu en le remplaçant par le Grand Frère. L'immanence du Frère est symptomatique du totalitarisme, dont l'essence est selon Hannah Arendt de s'infiltrer dans chaque aspect de la vie, y compris les plus personnels. Car l'on peut toujours se cacher d'un père pour s'isoler avec ses frères momentanément. Mais s'isoler d'un Frère, qui est un alter ego, cela paraît impossible. Autrement dit, la figure du Frère est un piège. Plus proche de moi que celle du père, elle est en même temps plus pénétrante.
Le roman dystopique 1984 illustre parfaitement la folie étatique. On envisage la folie le plus souvent individuellement, comme un trouble du comportement, un état délirant, incontrôlé et éloigné du réel. La folie a pour conséquence la séparation de soi par rapport au autres, jusqu'à parfois l'isolement autistique. Du point de vue qui nous intéresse, la folie étatique correspond à l'éloignement de l'Etat par rapport à la réalité des citoyens et par rapport à l'objectif politique du bien vivre (ce bien  vivre qui ne saurait se réduire à une pax romana, une paix artificielle imposée par l'Etat fou dans la terreur). Ce qui nous autorise donc à parler de folie étatique est l'aspect délirant du système gouvernemental. Le délire en soi n'est pas le problème, car il peut être un certain rapport au réel, libre, créatif et pourquoi pas pénétrant. Mais le délire pris péjorativement est nuisible en ce que sa logique vient détruire celle du vivant, briser l'autonomie de chacun et les règles les plus élémentaires de la vie. Ce délire morbide est condamnable en tant qu'il est un agent de mort et de souffrance physique et psychique.
Big brother, ou le système qu'il représente, est au dessus de toutes les lois humaines et naturelles. Il est aussi arbitraire que le dieu de Descartes qui peut faire que deux et deux soit égal à cinq. L'Etat fou nie les lois de la nature et de la logique, entraîne la mort, modifie les données animales et détruit les sentiments qui unissent les humains. La folie d'Etat, qu'elle soit fasciste, stalinienne ou capitaliste, repose sur une vision faussée de l'humanité, où le peuple doit être dominé, corrigé comme un être immature. Pour que ce pouvoir s'exerce, le savoir sur chacun doit être assuré. C'est pourquoi, comme nous allons le voir, la folie d'Etat repose sur la société de contrôle. L'Etat fou est paranoïaque vis-à-vis de l'homme et n'a aucune confiance en lui. Il doit donc le surveiller sans cesse. Mais la vraie menace vient de la contradiction entre l'Etat et la société humaine. L'Etat pour subsister doit en quelque sorte repousser l'humain en transformant son monde en vaste prison.
Big Brother symbolise aujourd'hui l'Etat policier et son appareillage technologique de surveillance ("Big brother is watching you"). Par exemple, le site Privacy international dénonce les sociétés, les personnes ou les organismes qui se sont le plus illustrés en matière d'atteintes à la vie privée, en leur attribuant le "Big brother award". La question que pose le roman d'Orwell est clairement le rapport entre totalitarisme et technologie. La technologie, disent par exemple M. Heidegger ou J. Ellul, n'est pas neutre mais participe d'une entreprise de domination globale. On peut soupçonner cette approche d'être exagérément technophobe. Mais il faut considérer en même temps que la technophilie inverse peut être une façon d'utiliser les points positifs immédiat de la technologie comme des prétextes à l'acceptation des points négatifs qui concernent le contrôle des sujets comme celui des objets.
On peut maintenant tenter d'analyser les dispositifs actuels de contrôle en nous appuyant sur la lecture d'Orwell. Nous distinguerons le contrôle esthétique (sur l'espace et le temps) et l'ontique (sur les personnes et les biens). Ce que montre le roman d'Orwell est ce quadruple contrôle de la réalité selon deux niveaux. La domination spatio-temporelle est la condition d'une domination totale parce que métaphysique. La domination ontique découle de ce cadre a apriori. Il est donc possible qu'en revenant sur ce cadre et le renversant nous devinions comment libérer les êtres qui en sont captifs. Ainsi, ne perdons pas de vue les remèdes possibles ou les gardes fous dont disposent aujourd'hui les citoyens pour se défendre.

I. La domination esthétique

La domination esthétique consiste à maîtriser le monde avant ce qu'il contient, c'est-à-dire l'espace et le temps. C'est en quelque sorte une maîtrise métaphysique des choses, et par conséquent totale. Qui maîtrise l'espace et le temps maîtrise tous les êtres. Le terme "esthétique" est employé ici au sens kantien de "métaphysique du temps et de l'espace" et non au sens de "sensation" ou d'"arts". Dominer la métaphysique ne veut pas dire n'avoir aucune incidence sur le monde physique. Cela signifie au contraire régner d'abord sur le monde en général et ensuite sur les individus particuliers, comme le font les lois juridiques appliquées.


A. Le contrôle de l'espace

1) La Transparence.
Le contrôle de l'espace est avant tout visuel. Il consiste à ouvrir un champ visible et à empêcher toute forme de dissimulation. La vision est traditionellement le sens le plus pénétrant. Dieu voit tout. La vision est considérée comme l'organe de la connaissance le plus développés et celui qui porte le plus loin, jusque vers les étoiles. Mais c'est aussi un organe de pouvoir pour ceux qui veulent avoir un oeil sur tout. La mère veille sur son enfant, le maître et le chef d'orchestre sanctionnent ou gratifient leurs sujets d'un regard.
L'architecture parisienne d'Haussman mais aussi nantaise de Vigné de vigny au XVIIIe (Michel Foucault, Sécurité, territoire et population, p19) répondent au désir de transparence. L'hygiénisme réclame de l'air, combat le confinement pour éviter la contagion des maladies, mais aussi pour isoler les éléments les uns des autres et les rendre visibles et même atteignables d'un coup de canon. Il faut enlever tout obstacle pour assurer une parfaite surveillance des habitants dans la rue. Il s'agit donc, avec la transparence de manière générale, de rendre les citoyens ou les travailleurs visibles. A l'échelle intérieure, la technique des open spaces consiste à abattre les cloisons des bureaux pour une surveillance participative et réciproque des employés. L'open space est un instrument de surveillance de tous par tous. L'usager observateur qui a intégré les codes du pouvoir est lui-même juge. De nombreuses études ont d'ailleurs révélé la gène des travailleurs qui souffrent du bruit et du manque d'intimité dans les open spaces. Une étape est franchie avec l'ordinateur portable, puisque parfois les employés n'ont plus de bureau attribué. Il deviennent nomades dans l'open space.
Dans 1984, "Big brother vous regarde" grâce au télécran installé partout dans les lieux privés et public. Autant dire qu'il n'y a plus aucun lieu privé. Dans le livre, le seul refuge du héros Winston Smith est l'alcôve de son appartement. Autrement dit, le coin, l'obscurité, l'ombre et le silence sont devenus rares et précieux dans la société transparente de 1984. Tout est perçu par Big Brother grâce à des capteurs, de même qu'aujourd'hui nous sommes rendus visibles par nos caméras et nos satellites. La liberté consiste alors dans l'opacité, la capacité de s'isoler du groupe, de devenir anonyme, caché, souterrain. La confusion public-privé, la publicité du privé (constamment visible) et la publicité en privé (avec les informations et les réclames) sont plus subtilement une privatisation et une privation par un autre de notre espace propre.
Le roman d'Orwell insiste sur l'organisation stricte de l'espace par l'Angsoc, le parti de Big Brother. Elle s'apparente au Panoptique créé par Bentham et analysé par Foucault, dans Surveiller et punir : "(...) à la périphérie un bâtiment en anneau ; au centre, une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l'anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l'épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l'une vers l'intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour ; l'autre donnant sur l'extérieur, permet à la lumière de traverser la cellule de part en part (...)".
Voici maintenant l'analyse que donne M. Foucault : "Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible (...). De là, l'effet majeur du panoptique : induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir (...). Bentham a posé le principe que le pouvoir devait être visible (tour centrale) et invérifiable (persiennes) (...). Dispositif important, car il automatise et désindividualise le pouvoir. Celui-ci a son principe moins dans une personne que dans une certaine distribution concertée des corps, des surfaces, des lumières, des regards (...). Grâce à ses mécanismes d'observation, il gagne en efficacité et en capacité de pénétration dans le comportement de hommes ; un accroissement de savoir vient s'établir sur toutes les avancées du pouvoir (...)".
Deux axes peuvent être dégagés : d'abord, la visibilité totale et simultanée des observés et l'incommunicabilité des observés entre eux ; ensuite, la visibilité permanente du dispositif et l'ignorance de son activation en raison de l'invisibilité des observateurs. Pour ce deuxième axe, on peut dire que l'on perçoit l'observation mais non l'observateur. Le panoptique se caractérise par le fait d'être vu sans pouvoir voir tout en sachant que l'on est visible. Ce qui est importe ici est la dimension automatique. On finit par se contrôler soi-même, par intérioriser le regard du surveillant. On devient notre propre gardien. Les deux principes les plus importants du panoptique sont donc le fait de se voir soi-même avec les yeux du pouvoir et de ne plus avoir d'échange avec son voisin. Il s'agit alors d'une synchronisation, d'une centralisation de la société qui détruit toute interaction et par conséquent toute construction de l'identité personnelle dans le rapport à l'autre.
Le contrôle social est d'abord une technique. Dans le cas du panoptique, elle repose sur l'utilisation d'un outil architectural assez élaboré. Il existe encore d'autres techniques, plus rudimentaires, qui peuvent être qualifiées de techniques de renseignement (le mot renseignement en anglais est traduit par "intelligence". Lorsqu'on parle aujourd'hui d'"objet intelligent", on peut se demander s'il ne s'agit pas de tout autre chose que d'intelligence au sens intellectuel). Les techniques rudimentaires de renseignement sont la discussion, l'interrogatoire, l'infiltration, la subornation, le chantage, la filature, la délation, la surveillance etc. Il peut s'agir de faire avouer les faute de l'hérétique durant l'inquisition ou d'arracher au terroriste des informations en temps de guerre. Il existe encore actuellement des dispositifs techniques de surveillance non technologiques : open space, surveillant de supermarché, de prison, videur de boîte, architecture bétonnée et vide des places publiques, transparence sonore des cloisons des habitats sociaux, micro-pénalités dans les salles de classe (regards, gestion des déplacements d'élève, etc.). La différence entre les techniques et les technologies coercitives est l'automatisation et la mécanisation de ces dernières. Les techniques traditionnelles peuvent être de différentes natures, violentes ou simplement autoritaires dans la régulation quotidienne en famille ou au travail. Mais la technologie se caractérise par son aspect inconditionnel et aveugle. Avec la technologie, il n'y a plus d'échange, même dans les rapports de pouvoir, plus d'adaptation circonstanciée de la peine au délit. Il y a traitement automatisé, avec sentiment d'indépendance des sujets lorsqu'ils ne se savent pas contrôlés.
Aujourd'hui, le contrôle et la surveillance se développent dans un environnement technologique : spyware dans nos ordinateurs, surveillances téléphoniques, compte en banque piratés, user profile exploités pour la publicité ciblée, vidéo surveillance des rues couplée à des software de reconnaissance faciale, surveillance de notre intérieur par l'intermédiaire de nos ordinateurs, surveillance satellite, géolocalisation, surveillance aérienne par des drones, traçabilité des téléphones portables, véritables bracelet électronique, puces Rfid, portails biométriques, traçabilité d'internet, des bornes bancaires, réalité augmentée permettant l'identification, logiciel de reconnaissance faciale.
Ce qui sous-tend la technologie, c'est le fichier, le catalogue, la collecte d'informations (avec des bénéfices policiers ou commerciales considérables pour ses détenteurs). Évidemment, fichiers et machines en soi ne sont rien. Le problèmes est qu'ils sont les instruments de la volonté partielle d'un dominant, de sa classe et de son idéologie. Ces instrument possède en plus une forte extension dans le temps, car les données stockées restent disponibles pour tout pouvoir à venir. Quant aux conditions de pénétration des technologies de surveillance, elles sont à la fois coercitives et incitatives. Nous n'avons plus le choix d'avoir des portables, des autos, des cartes, et nous pensons même qu'ils améliorent le quotidien.
Pour conclure ce moment consacré à la transparence, nous voudrions évoquer les possibilités de nous opposer au panoptique. Si le panoptique est à sens unique, le  catoptique offre la réciprocité et oppose la sous-veillance à la surveillance (JG Ganascia). Ici la transparence est totale. Les sujets observent les gouvernants autant qu'ils sont observés. La meilleure façon de combattre le panoptique est donc de briser la persienne, le moucharabieh qui protège l'observateur. En sortant le pouvoir de l'anonymat et de l'ombre, on peut le combattre. Copwatch par exemple est un site  administré par un collectif de citoyens souhaitant lutter par la transparence et l'information contre les violences policières. L'affaire Weaky leaks est aussi un bon exemple. Par ce site, des documents confidentiels de l'Etat se sont retrouvés sur la place publique. La possibilité offerte par les informations du contre pouvoir furent démontrée dans les années soixante quand les images de la guerre du Vietnam permirent la contestation publique. Jusqu'alors les conflits était peu médiatisés et était remplacés comme en 1914 par des images fictives. Le pouvoir c'est l'information, puisque c'est le principal moyen de conduire les gens à se laisser gouverner. Maîtriser l'information, contre les mensonges des gouvernants, c'est donc reprendre le pouvoir. Cette reprise du pouvoir passe plus largement par la réappropriation de l'espace-temps parcellisé par le pouvoir (comme dans le travail à la chaîne). Les sujets sont isolés quand le pouvoir règne sur l'ensemble. Mais, en communicant entre eux et en rétablissant la vérité historique, les sujets retrouvent le sens réel des choses et l'orientation de leur action.

2) Les apparences
Le contrôle consiste également à déterminer ce que nous voyons. Les barrières, les murs, la censure, les verrous informatiques assurent à l'Etat et à l'Entreprise le contrôle de certains espaces. En même temps,à travers les informations et la publicité ils imposent des images préfabriquées du monde, des visions d'enfer ou de paradis, des informations insoutenables et des publicités ravissantes, des images d'Épinal et des portraits de boucs émissaires plus ou moins ouvertement. L'Etat pratique donc le mensonge qui consiste en un double mouvement : dissimuler la vérité en faisant écran, et substituer à la réalité une image. Si l'écran restait vierge, on comprendrait qu'il cache la réalité. Mais en y plaçant une image censée nous représenter les choses, on est satisfait et n'avons pas idée d'aller chercher au-delà. Dans nos sociétés, les écrans, les affiches et la parole des experts se substituent de cette manière au réel.
Les ministères géants du gouvernement sont aussi fortement visibles dans 1984 que la tour du panoptique. De plus,  à tous les carrefours le regard de Big Brother sur les écrans vous fixe. C'est parfois aussi celui de l'ennemi. Ainsi la communication se résume-t-elle à exposer le modèle et l'anti-modèle. Il faut partir du principe que gouverner c'est communiquer et donc administrer le visible et l'invisible. Le paysage lui-même est un enjeu stratégique. On dresse des tours pour glorifier le pouvoir. On fait circuler ostensiblement la police. Mais l'on cache par contre les malades, les vieux, et les pauvres, comme en Corée du nord. On laisse néanmoins apparaitre quelques anti-modèles. Les boucs émissaires sont visibles en image, à la télévision, et en vrai en tant qu'ils ont pour fonction de rappeler les menaces, d'entretenir les craintes contre lesquelles le pouvoir est censé nous protéger.
Orwell insiste sur la complémentarité du couple être vu et voir, car en même temps que l'on est filmé,  l'émetteur, l'écran, diffuse en permanence le visage de Big Brother. C'est un face à face impossible avec un oeil aveugle, irréel, avec un visage in-humain. C'est une représentation sociale invulnérable incarnée par une image publicitaire. L'idée ici est de se trouver comme hypnotisés par des simulacres que nous croyons réels. G. Deleuze ou encore S. Ziszec ont insisté sur l'aspect autoritaire du visage en évoquant ceux des parents, des professeurs ou des politiciens. La figure tutélaire et totémique permet de donner forme au pouvoir, depuis les peinture royales, les portraits sur les pièces de monnaie ou les billets de banque, jusqu'aux posters présidentiels dans les mairies. Les stars affichent également des visages démesurés à la hauteur de l'identification dont on attend qu'elle fasse l'objet.
Les bidonvilles contiennent actuellement un milliard d'humains invisibles. Les pauvres sont quasi-invisibles dans les médias. Cela participe de leur exclusion du monde, de leur immondialisation. On peut partir du principe de Berckley, selon lequel "être c'est être perçu", et nuancer en disant que il en est ainsi du moins pour les prisonniers du fond de la caverne. Pour eux, n'est que ce qu'ils perçoivent. Or nous vivons dans un monde du regard dirigé. Nous voyons les stars sur les écrans et les affiches et trouvons bien imparfaites nos modestes enveloppes de chair, bien que nous travaillions à leur ressembler, par l'usage des cosmétiques. Quant au pauvres, aux malades, etc. il nous est devenu difficile de les voir. Car ceux qui ne sont pas enfermés ou repoussé sont dans les rues désertées par d'autres qui ne vivent plus que  derrière l'écran de leur pare brise ou de leur téléviseur. Les exclus font partie des réalités dissimulées. Lorsqu'ils sont représentés, c'est de manière déformée. La puissance des images est telle qu'elle sert de prisme pour la réalité. Le donné lui-même est perçu tel que nous avons appris à le regarder grâce aux images. Pire encore, les exclus n'ont parfois pas d'autres choix que de chercher à ressembler à leur caricature. Par exemple l'ouvrier de banlieue se verra tel que les médias le présentent. Il n'osera pas prendre la parole, considérant qu'il n'y est pas habilité, qu'il n'en a pas l'habileté.


B. Le contrôle du Temps
1) L'horloge
Le totalitarisme suppose la maîtrise de chacun à chaque instant à travers l'organisation collective du travail et des loisirs. La domination de chaque coin de l'espace est accompagnée de celle de chaque parcelle de l'emploi du temps. Le temps libre est important dans nos société mais on reste disponible sur notre portable.  L’individu est pris dans un temps commun à l’intérieur même de son espace privé, par l’intermédiaire du télécran qui est en même temps une horloge qui vous dicte en temps et heures les actions à accomplir. Dans ce cas, la société est transformée en vaste usine paternaliste organisant le travail et les loisirs, veillant sur la sécurité de chacun en déterminant les tâches et les distractions. Mais le contrôle moderne, sous-tendues par des technologies discrètes, sait se faire oublier. Les portes restent ouvertes, du moins jusqu'à ce que sonne le portique de sécurité. Les déplacements sont libres mais susceptibles d'être entravés à tout moment. Quant un élève se présente au portillon biométrique de sa cantine, celui-ci ne s'ouvre pas si les parents n'ont pas réglé à temps la facture, ce qui entraîne un blocage de la chaîne et la colère contre l'élève.
Ce n’est pas un hasard si nos ordinateurs et nos téléphones indiquent le temps ; c’est parce que l’horloge est un ancêtre qui hante encore tous nos instruments de communication. L’horloge est l’instrument de communication par excellence. Elle fait communiquer entre eux tous les individus. Avant d'être un instrument de mesure de la nature, l'horloge est un outil de synchronisation sociale. Les cloches sonnaient les heures. Aujourd'hui, nous avons des montres non plus seulement sur le corps mais les téléphones, les automobiles, les horodateurs, les ordinateurs, les cafetières, etc.. Les horloges, mais aussi les balances et les mètres, mesurent indifféremment choses et personnes.

2) Le calendrier
L'Etat dans 1984 détruit l'histoire dans une sorte d'arrêt dans le temps présent. Qui contrôle le présent, contrôle le passé et donc le futur dit le roman. Ce temps calendaire est aussi circulaire que celui des horloges. Il y a une standardisation du temps comme des choses. De la sorte, il n'y a plus d'histoire puisque chaque année est la répétition de la précédente. Nos sociétés ne sont pas si radicales. Elles préservent l'histoire mais sous une forme altérée car totalitaire ou du moins totalisante. Disons que le cercle est remplacé par une ellipse aux foyers inégaux. Dans 1984, il y a disparition du temps par sa négation. Aujourd'hui on peut parler plutôt de neutralisation. Il reste que l'histoire est perçue comme une totalité déterminée où chaque instant n’est compréhensible qu’en rapport aux autres. Il y a quelque chose de fou à prétendre embrasser l’histoire et nier la contingence de chaque instant. L’évolution se trouve enfermée dans un déterminisme strict. La géométrisation du temps, comme de l'espace, tend à nier la spécificité de chaque instant, comme de chaque lieu. Non que les instants et les lieux existent séparément mais ils sont hétérogènes. Aucun point de l'espace ou du temps n'est identifiable à un autre.
Deux approches historiques totalisantes mais superficielles cohabitent aujourd'hui : le modernisme, qui conçoit le temps comme progrès et croissance,  et le post-modernisme qui lui replie tous les instants sur eux-mêmes au point de faire disparaître l’avant et l’après dans le relativisme d’un éternel présent. Ainsi le modernisme est-il l'apologie du futur comme moteur et critère de valeur : ce qui est nouveau est bon. La déception du modernisme, avec les guerres et les problèmes environnementaux, amène la réaction post-moderne qui valorise l'avant. L'histoire progressiste disparaît pour une mise en scène éclectique. L'éclectisme post-moderne est l'équivalence et la substitution de chaque chose par une autre. Un motif ethnique équivaut un motif minimaliste ou psychédélique dans un salon. Modernisme et post-modernisme nient l'essence du passé et du futur pour les idéaux du temps présent. Les modernes et les post-modernes ont ceci en commun de nier le temps pour lui-même. Pour qu'il y ait progrès, il faut rester sur un même plan. Pour qu’il y ait parodie, c’est la même chose. A aucun moment l’instant n’a sa consistance propre. Le terme de crise témoigne bien de notre sur place historique. La crise suppose une continuation et non une remise en cause. Une crise est passagère. Elle peut entraîner une modification mais non une disparition. La crise du capitalisme n'est pas la fin de celui-ci. Le mot crise cache donc une stagnation. La crise préserve le systèm. Au contraire, le mot révolution (scientifique ou politique) indique un véritable tournant.
La systématisation du modernisme et celle, plus discrète, du post modernisme détruisent le temps lui-même. Le système est une construction qui gouverne de manière totalitaire en travaillant la représentation collective de l'histoire mondiale. Or l'Histoire n'est pas, il n'y a que des histoires, toutes chargées d'un point de vue idéologique. Briser le consensus historique c'est rétablir la liberté politique. Il faut revoir le passé comme le font les histoires populaires des Etats unis (H. Zinn) ou de la science (C. Conner), ce qui suppose de réviser les fins que nous fixons à) l'humanité. La totalisation de l'histoire arrache des images au passé et réorganise ces éléments en fonction de l'idéologie en vigueur. La vraie histoire consiste à comprendre la multiplicité des conceptions, l'esprit qui gouverne chaque période. L'histoire réelle est celle des différentes horloges, de leur mécanismes particuliers, et non un ensemble d'images éparses recollées sur notre horloge.

3) Le dictionnaire
Le système de Big Brother réécrit l'histoire, falsifie le passé, pratique  l'autodafé. Il détruit également la langue ou vide les mots de leur sens. La Novlangue constitue un appauvrissement de la grammaire et du vocabulaire. Elle encourage des enchaînements, des associations d'idées. Enfin, elle permet l'occultation du sens par subversion (comme nous le faisons à travers les termes "solution finale", "traitement spécial", "frappe chirurgicale", "dommage collatéral"). De même, dans notre société les médias diffusent un certain langage qui modèle la parole de chacun et conditionne notre façon de penser (E. Hazan, LQR). La langue est comme une ville. En détruisant les monuments et rasant les édifices, on efface de la terre les traces du passé. La destruction des mots est une façon d'effacer la mémoire. On ne saurait pour autant figer la langue comme si l'on désirait laisser le ville intacte. Mais l'évolution d'une langue est faite de disparition, réapparition, ré-interprétation constante, polyrythmique et polyphonique. Il y a plusieurs langues dans la langue qui ne cessent de se croiser pour former un monde de points de vue multiples. Au lieu de cela, Big Brother entend faire table rase de la langue en la réduisant à un outil de communication rudimentaire, simplifié, standardisé et éternel. Tout rapport au temps passe par la langue ou par le signe (un objet, un vêtement, une architecture). Effacer le temps, c’est vider la langue ou la terre de ses construction. Le temps ne nécessite pas une mémoire inerte, des édifices inamovibles. Car la conservation est encore un renouvellement, un effacement. Seulement, on ne laisse plus aux vieilles choses la possibilité de se transformer et de revenir. "Tromblon", voilà un mot qui peut très bien plaire aux enfants affirme Tomi Ungerer qui, dans une émission radio, refusait de se contenter du mot fusil sous prétexte qu'il est répandu.
Quel serait aujourd'hui la Novlangue ? Peut-être est-ce le discours économique et le lexique financier qui a colonisé les débats politiques, les discussion culturelles, les échanges sociaux. La domination d'un langage tend à effacer un monde, une époque. Le langage financier aujourd'hui impose sa grille de lecture dans tous les médias. Tout s'inscrit dans le cadre du développement, de l'innovation, de la croissance et de la crise. La politique est devenue une affaire comptable. L'art est évalué en fonction de l'audimat. Les musiques proposées sont celles qui devraient marcher. Etre informé c'est s'initier au langage de l'expertise économique. Le lexique financier parle de pib, subprime, action, plus-value, obligation, crise et réforme. Le lexique révolutionnaire, éclipsé dans les années 80 et 90, constitue l'antidote actuelle. On se remet à penser le monde en tant que prolétariat, bourgeoisie, classe dominante, classe sociale, révolte ou révolution. Un langage de la révolte se recoud tout comme le livre interdit d'Emmanuel Goldstein dans 1984.


II. La domination Ontique

La domination esthétique consistait à coder l'espace et le temps au niveau métaphysique, en dessinant les places et les moments de la vie sociale. Le dispositif est alors en place pour la domination ontique qui va régenter et administrer les objets et les personnes. Ce qui nous intéresse ici c'est de savoir si la domination esthétique n'est pas un préalable nécessaire à la domination ontique. Auquel cas, on pourra considérer que l'émancipation passe par une réappropriation de l'espace et du temps.

A. Le contrôle des objets.
Dans 1984, le héros Winston Smith s'attache à de vieux objets chez un antiquaire (en particulier un presse papier, qui peut symboliser la retenue du passé contre son effacement, cet effacement auquel s'emploie lui-même le héros au ministère de la Vérité). Les objets anciens étaient décorés et avaient une âme indépendante de leur utilité. Mais dans l'univers totalitaire, tous les objets qui sont produits se ressemblent et se réduisent à la forme fonctionnelle. La fonction reste quand bien même l'objet disparaît, ce que prouve l'utilisation d'objet jetable. Un mouchoir en papier est parfaitement substituable tandis qu'un mouchoir brodé aura une histoire. Dans le capitalisme, les objets se distinguent non pas en raison de leur personnalisation, mais des enjeux concurrentiels du marché. En dépit des divers coloris, c'est toujours une même logique derrière chaque objet. Les boîtes de médicaments ou de dentifrice se distinguent mais se ressemblent toutes. Les voitures, les maisons, sont de couleurs et formes diverses mais a-t-on le droit de repeindre ou reconstruire absolument comme on le désire ? Les fonctions, les usages restent les mêmes et prédominent tandis que l'identité des produits se dissout dans celle des marques. Les objets totalitaires sont donc sans histoire, sans singularité, de façon à ce que l'identité personnelle de leur propriétaire ou utilisateur ne puisse se construire. La possession d'objets standards induit la standardisation des modes de vie et celle des individus et de leurs affects.
Dans le capitalisme, c'est-à-dire la société marchande globale, où tout possède une valeur marchande, un prix, la valeur des objets dépend du marché. Elle est extrinsèque et non intrinsèque. Ainsi une mouche vaut moins qu'un diamant extrinsèquement sur le marché mais elle vaut plus intrinsèquement en tant que l'organisme est plus complexe que le minéral. La valeur extrinsèque dépend donc des choix du marché qui sont des repères construits. Elle est donc sur évaluée ou sous évaluée en fonction du critère intrinsèque. La mouche est sous évaluée par le marché tandis que l'or est sur évalué. La transformation en valeur extrinsèque représente une folie car une violence par rapport au réel. Aujourd'hui, les hommes ont en réalité une valeur inférieure par rapport à l'argent, ce qui est sans doute la pire inversion de valeur que l'on puisse observer. Le ministère de l'abondance dans 1984 est en même temps celui de la pénurie. Il s'agit de valoriser l'enrichissement, la croissance, de montrer que la société améliore la vie et progresse. Mais en même temps, on dissimule la pénurie réelle, les manques sociaux et les menaces environnementales. Ce que montre le travail de falsification de Winston Smith est la possibilité de créer une autre valeur que la valeur réelle. En réalité, la société se dévalorise, la qualité de la vie et de la psychologie humaine se réduisent. Mais la valeur virtuelle elle ne cesse de croître et par là de remonter le moral des citoyen en dépit de leur situation réelle déplorable (nourriture rare et fade, vie sentimentale nulle, discussions vides, art absent, etc.).
Les hommes deviennent des objets. Il sont les rouages substituables d'une mégamachine. Leur corps et leur âme sont une matière mesurable et contrôlable. L'androïdisation de l'homme commence avec ses interfaces. Les biotechnologies et même les biotechniques ont toujours contribué au devenir objet de l'homme. S'adapter aux outils, aux espaces c'est pouvoir les faire fonctionner et par là faire marcher la machine sociale. Ce qui fait des hommes des objets est le fait simple d'être le référent d'un catalogue et d'un fichier. C'est l'écriture bureaucratique qui instaure le devenir objet de l'homme. Le nom propre devient numéro sans biographie mais comme place dans le système. La puce rfid inscrit ce signifiant à même le corps dans les objets, le bétail et bientôt les hommes. Le signe du corps dans la biométrie participe à la réduction de tout signifié au signifiant. De même que la Novlangue est créée non par ses utilisateurs mais par l'expert qui dicte le dictionnaire (dictée et dictat du dictateur), il importe de voir que le numéro (téléphone, sécu, etc.), à la différence du nom, est choisi par l'expert. Déjà le nom était une tyrannie familiale que le pseudonyme sauvait. Mais nos numéros nous sont imposés au sens où la place dans le système existe avant que nous la remplissions. Le citoyen-consommateur est en passe de n'avoir plus qu'une et une seule identité à la fois sociale et commerciale. La carte d'identité numérique en projet serait en même temps une carte d'achat. Se rencontrent très nettement la politique et le marché, l'Etat et l'Entreprise comme source de codification du réel. L'Etat et l'Entreprise ont donc une technique commune qui les rapproche en augmentant leur force. Nous pourrions laisser notre carte d'identité chez nous si nous n'étions pas obligés de nous en servir pour acheter. L'être est cerné formellement, dans son identité sociale, et substantiellement dans la mesure où l'argent est aujourd'hui le seul moyen de survivre.

B. Le contrôle des sujets
L'éthique totalitaire est paradoxale : la collectivité est soudée en tant que chacun fait preuve d'individualisme. C'est une société réglée à l'avance qui rejette les sentiments susceptibles de faire naître des communautés rebelles. La disparition des sentiments suppose l'absence de communauté concurrente de la collectivité officielle. Le système panoptique induit l'isolement des individus et aboutit à ce que Deleuze et Guattari qualifient de schizophrénie, c'est-à-dire une coupure autistique d'avec les autres. Toqueville décrivait également les individus comme repliés sur leur bonheur personnel et sans perspective collective, cette dernière étant déléguée à l'Etat tutélaire. Dans celui-ci, les individus remplissent une fonction et sont substituables par rapport à elle. Ils sont les éléments d'une bureaucratie aux fonctions assignées. L'individu doit être visible non pas dans sa singularité mais comme représentant de l'Etat (alors que les citoyen devrait être représentés dans l'Etat).  La disparition de la participation, de l'autogestion, vient d'une organisation où l'individu n'a pas de singularité.  Au contraire, dans un système autogéré, chaque personnalité se nourrit de la singularité des autres et contribue à la plasticité du groupe. L'individu technique est mesurable comme une chose (ce que Ricoeur nomme "mêmeté") ; tandis que l'individu politique possède une histoire propre dont il est le narrateur ("ipséité") (Soi même comme un autre). C'est cette ipséité qui aujourd'hui est mise en péril.
La situation totalitaire de 1984 paraît cependant opposée à celle du capitalisme et à la suresthésie procurée par les multiples spectacles qu'elle produit. La politique spectacle, le spectacle public mais aussi privé de l'exhibition médiatique et informatique paraissent oeuvrer dans le sens d'une expérience sentimentale intarissable. Néanmoins, cet aspect peut être perçu ni plus ni moins comme une conjuration de la disparition de chacun dans la machine sociale. Plus cette disparition est profonde dans le champ social réel, plus les simulacres de la personnalité seront visibles dans le champ de la société virtuelle. Pour pallier à une société sans affects, ou chacun n'est qu'un consommateur sur une liste d'attente, les stars offrent des modèles d'identification. Ainsi il n'y a d'affects que pour l'idole à laquelle on voudrait ressembler tout comme Big Brother devient le seul objet d'amour. Le processus d'imitation des stars (sir dans désir signifie étoile) induit un pur narcissisme où l'on aime les autres qu'en tant qu'ils reconnaisse l'image que l'on veut donner de soi et qui correspond au modèle constitué par les stars.
Le télécran et la surveillance réduisent la solidarité entre individus et le regroupement communautaires. Il n'y a plus qu'une "solidarité" organique, capable de soutenir chaque existant mais en mesure de décider la mise hors circuit de l'un d'eux. Il y a toujours un tiers, l'oeil aveugle de l'Etat aux multiples lentilles, qui veille à la normalisation des rapports sociaux. Cet oeil automatisé, par sa dimension dissuasive mais également grâce à des logiciels de détection automatique d'événements anormaux, veille sans répit. Le totalitarisme consiste donc à détruire toute association privée et par là toute affection interindividuelle. Il n'y a jamais plus de face à face mais chacun représente le système pour lequel il travaille. Toute responsabilité est annulée. Si l'on désire résister, il faut se détacher de la présence du pouvoir pour élaborer une complicité des groupes, ce qu'on nomme aujourd'hui communautarisme.
Les sentiments personnels sont interdits dans 1984. Ils appartiennent au passé. Avant seulement on pouvait former une alliance familiale, amicale, syndicale. Désormais, dans l'Ansoc, toutes la libido est déplacée vers une cible commune, Big Brother, objet d'un amour fanatique, et vers l'ennemi haï E. Goldstein, diable destiné à être l'objet d'une pulsions destructrice désinhibée. Les affects se trouvent donc réduits au minimum et concentrés sur deux objets aux valeurs opposées. Cette simplification des émotions correspond à une vision du monde minimale, manichéenne mais puissante. Selon que les événements sont le fait de l'un ou l'autre des personnages, ils sont aimés ou haïs. Il n'y a plus de hasard mais deux causes absolues, deux axes du bien et du mal.
On assiste aussi dans 1984 à une déconnections des catégories sociales. Les classes supérieures, moyennes et inférieures ne se côtoient pas. Chacun est distribué dans son département. Big Brother est flou au même titre que les prolétaires. La situation est comparable aujourd'hui avec d'un côté les miséreux des bidonvilles invisibles, refoulés ou représentés par quelques rares parvenus, et de l'autre côté les stars omniprésentes de la chanson, du cinéma, de la télévision ou de la politique. Restent les classes moyennes qui se frôlent dans les rues et les commerces en tentant de ressembler aux stars et en redoutant les quelques exclus encore visibles en vrai.  La situation décrite dans 1984 d'une société de caste n'est pas différente de la nôtre. Les nantis forment un milieu politico-industrialo-médiatique à part, visible à travers  leur communication. Les exclus, dans les quartiers pauvres, les cités, ou bidonvilles, sur les routes, sont également visibles mais de manière sporadique. Ils forment les répulsifs complétant l'attraction des star. Quant à la classe moyenne, elle est toute entière occupée à faire fonctionner le système productif pour fuir la pauvreté et atteindre la richesse.
III. Conclusion
Big Brother incarne la folie totalitaire. Le roman d'Orwell traduit surtout les totalitarisme stalinien et hitlériens. Nous avons voulu comprendre l'actualité du roman en l'appliquant au totalitarisme capitaliste qui sévit à travers les instruments de contrôle. Tout d'abord, le contrôle de l'espace (transparences, apparences) et du temps (horloge, calendrier, dictionnaire) fournissent la base du contrôle des objets (fonctionnalisme, capitalisme) et des sujet (fonctionnalisme, codage, narcissisme). Un dispositif fou, avec des lois d'accroissement quasi- autonome, semble être à l'origine du malheur totalitaire. Pour lutter contre, on peut réinventer des dispositifs et des techniques conviviales qui respectent l'anonymat de chacun, permettent l'information de tous, l'improvisation au quotidien, la créativité, l'individualisation, l'affectivité, la communauté. Il est frappant que ces valeurs subversives soient justement défendues par le système capitaliste. Le contrôle moderne se fait passer pour émancipateur (communauté Face-Book, liberté de circulation avec contrôle rfid ou biométrique, libre service, pseudo rigolo, participation aux médias, accessibilité totale des médias, etc.). Le système capitaliste établit ainsi une certaine liberté surveillée et peut reprendre d'une main ce qu'il donne de l'autre. Il crée les problèmes et leur solution pour augmenter son offre (cigarette et patches nicotine, Junk food et diététique, automobile et salle de sport, etc.). Mais ne sommes-nous pas en train de condamner unilatéralement le capitalisme et la technologie de façon trop simpliste en utilisant 1984 ? Nous essayons simplement de comprendre les principes modernes qui rendent possible le totalitarisme dans ses formes diverses et plus ou moins accomplies. Nous désirons mieux les comprendre pour nous en défaire dans le sens de l'émancipation laquelle commence toujours par une prise de conscience des formes d'aliénation non seulement imposée mais aussi auto-infligées.

Raphaël Edelman, Rencontres de Sophie, Nantes 2012


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