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mardi 25 août 2026

L’INTELLIGENCE PRATIQUE (fr↑)/ PRACTICAL INTELLIGENCE (en↓)


L’INTELLIGENCE PRATIQUE


« Les choses visibles autour de nous reposent en elles-mêmes, et leur être naturel est si plein qu’il semble envelopper leur être perçu, comme si la perception que nous en avons se faisait en elles » (Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Gallimard, 1964, p 163).


Introduction

Nous savons qu’il existe des formes diverses d’intelligences. Une distinction importante parmi d’autres est celle entre intelligence pratique et intelligence théorique. Pour le dire simplement, la première est celle de l’action quotidienne spontanée par laquelle nous faisons preuve d’habileté, la seconde est basée sur l’utilisation de symboles linguistiques ou autres qui nous permettent de penser au monde en réfléchissant à travers des représentations.

Les réflexions sur ces deux formes d’intelligence et la valeur que nous leur accordons ont des dimensions esthétiques, épistémiques et éthiques que nous allons découvrir. Pour cela, je me demanderai comment interagissent ces deux formes d’intelligence et ce que cela implique concernant notre relation à notre environnement social et naturel.

Dans un premier temps, je montrerai donc la différence entre les deux formes d’intelligence pratique et théorique. Puis, j’analyserai l’intelligence pratique et dégagerai ses aspects caractéristiques en utilisant principalement les exemples du surf et de la charpenterie. Enfin, j’essaierai de caractériser le type de rapport social et de modèle politique impliqué par la mise en valeur de l’intelligence pratique.


I. L’interaction des intelligences pratique et théorique

« L’intelligence pratique » désigne le type de pensée qui accompagne l’activité manuelle, par opposition à la pensée abstraite qui caractérise l’intelligence théorique ou discursive. J’entends par « activité manuelle » le travail manuel mais aussi les activités physiques récréatives. L’intelligence pratique intervient dans l’interaction du corps humain avec son environnement sensible, lors du contact objectif direct du corps avec les matériaux qui l’entourent, mais surtout lors d’une immersion subjective de tout notre être dans l’expérience immédiate. A ce moment-là, l’intuition semble prévaloir sur le concept, en tant que le savoir-faire prime sur le savoir théorique. Dans le cas inverse, je peux par exemple savoir théoriquement qu’il faut placer mes membres de telle ou telle façon pour nager, sans nécessairement savoir nager réellement en pratique.

Toutefois, l’intelligence pratique n’est pas radicalement séparée de l’intelligence théorique. D’abord, nous nous engageons dans une activité avec nos présupposés intellectuels, notre culture, nos goûts et nos opinions. Ensuite, nous produisons une théorisation après coup de notre pratique, de façon plus ou moins élaborée. Ainsi, si l’on possède une formation philosophique par exemple, on aura les outils nécessaires à la construction d’un discours sur cette pratique. La question se pose alors de savoir si ce discours reflète une situation réelle ou s’il l’accompagne d’une façon qui lui donne une dimension qui n’aurait pas existé autrement. Il est probable également que différentes parties du discours sur la pratique correspondent à l’une ou l’autre de ces options.

Il y a donc des relations entre l’intelligence pratique et le vécu dans l’action, d’un côté, et ce qu’on en retire en y réfléchissant, ainsi que les connaissances théorique et testimoniales qui constituent notre bagage culturel, de l’autre. L’intelligence pratique, d’un côté, est spontanée et inconsciente, en tant qu’elle assure la maîtrise du geste grâce à l’expérience acquise. Mais, d’un autre côté, cette intelligence pratique s’insère dans une philosophie de vie plus abstraite, une vision du monde.

La pratique du surf, par exemple, est décrite comme une expérience immersive, quasi fusionnelle et empathique avec la vague et plus généralement avec le flux de l’événement (cf. G. Durand, L’esprit du surf, Arkhé, 2026). Il s’agit d’un rapport dynamique et intense au monde, permettant d’en saisir la profondeur ; non pas à travers l’expérience introspective de notre moi (cf. Bergson), mais par un décentrement par lequel on s’intègre au rythme et à la processualité du monde (cf. Whitehead) pour le saisir de l’intérieur. Cette immersion est source de joie et d’enchantement. Mais elle est aussi coûteuse, comme je le montrerai, en efforts et en prises de risque. Cette expérience, nous le verrons également, possède une dimension éthique, en donnant un contenu affectif à la notion de respect de la nature. Nous voyons donc cette expérience enrichie par sa description et sa théorisation ontologique, phénoménologique et éthique.


II. L’analyse de l’intelligence pratique

Je vais approfondir plus spécialement le thème de l’intelligence pratique à travers l’exemple du surf mais aussi celui de la charpenterie (Cf. A. Lochmann, La vie solide, Payot, 2019). Il s’agit donc d’une activité de loisir pour le premier et d’un métier pour le second. Mais cette distinction a peu d’importance au niveau d’analyse où je me situe. L’intelligence pratique existe en deçà de la différence sociologique entre des activités récréatives ou professionnelles, tout comme le fait de cuisiner ou de jouer de la musique existe indépendamment du fait de savoir si c’est à titre personnel ou lucratif.

Un autre point commun important à ces deux exemples est la relation de l’intelligence pratique à l’espace et en particulier aux espaces « naturels » de la mer et de la forêt. Je mets « naturels » entre guillemets, car la mer et la forêt font aussi l’objet d’une exploitation économique, et parce qu’elles renvoient à des représentations sociales variées (espaces de travail pour certains, de loisirs pour d’autres).

On trouve également, entre l’agent et l’espace, les interfaces suivantes : du côté de l’agent, les outils du menuisier et la planche du surfeur ; du côté de l’espace, la matière bois et la vague. En effet, l’interface se dédouble selon que l’on se place du côté de l’agent, avec ses instruments (ou même « à main nue ») ; ou du côté de l’espace, avec la partie physique de l’environnement en contact avec l’agent et qui constitue la surface perçue.

Enfin, il faut noter que les pratiques étudiées ici, le surf et la menuiserie, possèdent un caractère exceptionnel par rapport à la vie ordinaire de la plupart des gens. Le menuisier travaille en hauteur, sur les toits, avec des matériaux et des outils qu’il faut manier prudemment, en faisant attention à ses collègues. Le surfeur doit faire face à toutes sortes de risques liés à l’environnement maritime : force et structure de la vague, dureté des rochers, fatigue physique et contrôle des mouvements, etc.

J’ai dit précédemment que l’intelligence pratique implique un certain décentrement de soi vers le monde, par exemple lorsqu’on fait du surf. L’activité physique en plein air ou le travail de la matière nous permettent de nous oublier nous-mêmes pour explorer notre environnement en profondeur. Mais cela ne signifie pas s’abandonner passivement aux éléments. Bien au contraire, cela a lieu à travers un effort important sur soi. C’est même à l’issue d’un long et laborieux développement de soi dans la maîtrise technique que l’on accède à la perception caractéristique de l’intelligence pratique. La gratification de cette expérience acquise est liée non seulement à la reconnaissance par des pairs mais aussi à l’accès à un niveau inédit de perception de la réalité.

Il ne s’agit pas ici d’élitisme, dans la mesure où il n’est pas question de s’élever dans la hiérarchie sociale, même si la reconnaissance par ses pairs compte, mais de s’épanouir dans un aspect de son humanité. Cela inclut un souci d’authenticité. Le surf véritable se distingue du ski nautique, par exemple, en n’utilisant que l’énergie de la vague. Le surf ne se pratique pas non plus sur des vagues artificielles. De même, le charpentier conserve une grande partie de ses outils artisanaux sans lesquels l’expérience authentique du travail du bois disparaîtrait s’il était remplacé par des processus automatisés en usine.

L’intérêt de l’activité du surfeur ou du menuisier peut en outre venir de la satisfaction d’avoir su braver un certain nombre de difficultés et de dangers, liés aux risques que représentent les environnements de la mer ou du chantier. Cette part de bravoure est d’autant plus précieuse qu’elle est devenue rare dans les parties du monde qui garantissent un certain degré de confort et de sécurité.

Mais la gratification repose aussi en amont sur la persévérance dans le temps long de l’apprentissage, sur l’autodiscipline, la maîtrise de soi, l’acquisition d’habitudes et d’expériences, et le perfectionnement par essais et erreurs. Il en résulte non seulement la précision du geste, le développement de l’habileté et de la compétence, l’élargissement de sa « zone de confort », mais également la capacité de « lire » le réel et d’interpréter les phénomènes de manière fiable ; soit donc l’acquisition d’une disposition, avec une double dimension technique et cognitive.

Ce savoir-faire ne consiste pas simplement à appliquer une méthode, une règle ou une recette. Il s’agit de maîtriser l’inattendu, de savoir saisir le moment opportun, l’instant propice, de surfer sur l’accident, l’imprévu, d’être réactif, tactique, débrouillard et précis. Mais il faut pouvoir également accorder une place à l’imprécision et au vague, quand cela est inévitable.

Je reviens enfin sur le rôle joué par l’interface, déjà évoqué précédemment, dans cette interaction formatrice entre soi et le monde. Nous ne percevons pas qu’à l’œil nu, et ne traversons et ne modifions pas uniquement le monde à mains nues. L’outil bien maîtrisé est un amplificateur de sensations et d’action. Il faut pour cela parvenir à l’intégrer à son propre corps, d’un côté, et à la substance du monde, de l’autre. L’artifice ne s’oppose de manière antagonique au naturel que si l’on en maîtrise mal l’usage. Mais dès lors que le métier est « rentré », que l’outil est contrôlé, il devient comme un nouvel organe, donnant vie à de nouvelle propriétés de l’environnement. L’air ne fut pas fait pour voler avant que les oiseaux n’eussent des ailes. De même, les vagues n’étaient pas destinées au surf et le bois à la charpenterie avant que ne fussent inventés l’un et l’autre.


III. L’enjeu social de la valorisation de l’intelligence pratique

J’ai abordé la question de l’intégration de l’individu au monde physique par l’intermédiaire de l’outil et de l’intelligence pratique. Mais il ne faut pas négliger le monde social. Ici le charpentier, en tant qu’il travaille en équipe, sera plus directement concerné que le surfer. Toutefois, ce dernier, malgré sa solitude, s’inscrit bien dans une culture constituée de techniques, de technologies et de représentations qui encadrent la pratique solitaire. Mais pour en rester au charpentier, il travaille en symbiose et synergie avec l’équipe, en manipulant des outils et des matériaux en hauteur. La solidarité de l’équipe permet d’affronter les risques du métier.

Cette notion d’« équipe » nous rapproche de l’univers sportif. On peut aussi penser au monde musical, avec la notion d’« orchestre ». Le principe reste le même : faire face à l’accident, armés de préstructures et d’expériences acquises, en restant concentrés, pour improviser s’il le faut, et ajuster parfaitement l’action à la contingence des événements. Pour le surfer isolé, la vague peut être métaphoriquement considérée comme un partenaire musical. Ainsi seul ou en équipe, il faut savoir composer avec l’environnement, comme face à un adversaire dans un jeu, pour atteindre la parfaite harmonie et le rythme ajusté. A ces considérations esthétiques s’ajoute les dimensions éthiques de solidarité et de responsabilité dans l’équipe de charpentiers. Au lieu de valeurs abstraites et désincarnées, nous en avons ici une réalisation concrète et spontanée, étant donnés les dangers qu’il faut surmonter.

Ajoutons à cette dimension sociale directe de l’équipe une dimension beaucoup plus large et historique de transmission de savoir-faire, accompagnée d’un narratif qui donne sens à la tradition. Un sport ou un métier, en plus de réclamer un apprentissage pratique, renvoie à certaines positions socio-politiques. La défense de l’intelligence pratique peut se rapporter par exemple à des modèles participatifs de sociétés, comme ceux des coopératives, des ateliers partagés, des fablabs ou des logiciels libres. Ces modèles répondent également aux défis environnementaux, avec la volonté d’articuler le local et le global, les particularismes régionaux et les échanges mondialisés. Il s’agit souvent d’essayer de s’extraire de l’approche unidimensionnelle du monde industriel marchand, en substituant l’ouvrage enrichi des gestes qui l’ont engendré au produit anonyme, ou bien l’expérience physique de l’environnement naturel à la routine du mode de vie urbain.

Mais quel est plus précisément le modèle de société critiqué à travers la défense de l’intelligence pratique ? Je dirais que c’est celui qui est assimilé au règne de la pensée abstraite. Celui par exemple dénoncé par une certaine interprétation, à caractère romantique, du rationalisme cartésien, en tant qu’il se destine à nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Ou encore contre une certaine compréhension de la physique galiléenne, laquelle est basée sur la mathématisation de la nature. Or, la nature, selon cette critique, au lieu d’être réduite aux lois de la physique et asservie aux projets d’ingénieurie, devrait être au contraire considérée comme une partenaire avec qui collaborer. Les défenseurs de cette perspective aspirent à la protection de l’environnement, à vivre en harmonie avec la nature, et rejettent l’univers marchand, la rationalisation excessive de nos modes de vie et la pollution de notre environnement.

Il faut ajouter à cela la disparition du sens de certaines pratiques, dont le fitness constitue un contre-exemple. Avec lui, un effort physique est fourni pour la transformation esthétique du corps, conformément au canon de notre époque, et non pas afin d’interagir avec le monde physique. La finalité paraît recourbée sur elle-même, comme une consécration du moyen sans fin, d’où l’absence de sens. Cette sorte d’activité répond à la même logique que celle des bullshit jobs (tâches sans intérêt) ou des nombreux gadgets qui encombrent notre quotidien. Supposés nous rendre la vie plus facile, ils la rendent au contraire plus contrainte, si l’on prend un peu de recul. Au lieu de vivre en explorant la nature, dans l’art, l’artisanat et le sport, nous devons nous satisfaire uniquement d’un emploi qui nous permette de consommer et nous distraire. Nous sommes tours à tours salariés et clients et rarement artisans et explorateurs.

Quant aux ressources naturelles, nous les exploitons plus que nous ne les utilisons. Les produits de la mer et de la forêt sont extraits dans des conditions destructrices, au lieu d’être employés de façon durable et économe. Cela découle également, d’après certains, d’une vision du monde « rationaliste » liée au développement de la science moderne. Pour d’autres, la responsabilité serait plutôt celle du système concurrentiel marchand qui favorise la compétition entre Etats et entreprises au détriment d’un équilibre rationnel. Je ne prétends pas réduire toute défense de l’intelligence pratique à une critique du monde moderne ou du capitalisme, ni que les auteurs d’essais de philosophie appliquée liés à ce sujet défendent toutes les idées que je viens d’évoquer. Mais il me semble qu’il existe un lien récurrent entre la critique de la modernité et les positions pragmatistes.

Ceci n’implique pas pour autant un point de vue nostalgique, antimoderne et antiprogressiste. Il serait d’ailleurs simpliste d’opposer frontalement tradition et progrès pour s’opposer à ce dernier. Au contraire, le progrès n’est possible que dans le sillage de la tradition qu’elle améliore, réforme, purifie, en conservant ses vertus et éliminant ses vices. J’opposerais plus volontiers le terme de « progrès » à celui d’« innovation » tel qu’on l’utilise dans le marketing. Le terme « innovation » dans ce cadre indique couramment, non pas un processus civilisationnel, mais une stratégie commerciale qui tente de rendre séduisante la nouveauté pour elle-même, avec comme conséquence la fragilisation des sociétés et de leur environnement.


Conclusion

J’ai donc distingué dans un premier temps l’intelligence pratique et l’intelligence théorique pour montrer leur complémentarité. Puis j’ai développé une analyse de l’intelligence pratique par rapport à l’espace, la matière, les artefacts, et le type d’expérience qui lui correspond. Enfin j’ai montré le genre de relation sociale engagé par l’intelligence pratique et j’ai tenté de dégager un modèle de culture politique qui me semble lui être lié.

Il s’est agi de comprendre les enjeux de la défense récurrente de l’intelligence pratique dans la philosophie contre une certaine forme d’intellectualisme. D’un point de vue épistémique et esthétique, une approche trop intellectualiste nous priverait de saisir en profondeur la nature de notre présence au monde. D’un point de vue éthique et politique, nous appréhenderions mieux la nature de notre relation sociale aux autres par l’intermédiaire de l’intelligence pratique.

Toutefois il faut distinguer deux extrêmes : l’ultra-rationalisme, qui présente effectivement le risque de réduire l’existence à des modèles abstraits, avec des conséquences délétères sur les rapports sociaux et l’environnement ; et l’anti-intellectualisme, qui ne perçoit pas le rôle joué par nos représentations du monde dans nos activités, ni la dialectique entre l’intelligence théorique et l’intelligence pratique.

Il faut donc conclure à l’enchevêtrement des intelligences pratique et théorique, dans la mesure où l’on peut parler d’une pratique de la théorie d’un côté (le savoir-faire et l’expérience acquise du chercheur par exemple) et d’un engagement de la théorie dans la pratique de l’autre (la philosophie plus ou moins spontanée du sportif, de l’artisan ou de l’ouvrier par exemple).



PRACTICAL INTELLIGENCE

The visible things around us rest within themselves, and their natural being is so full that it seems to envelop their perceived being, as if the perception we have of them took place within them.(Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Gallimard, 1964, p.163)


Introduction

We know that there exist various forms of intelligence. One important distinction among others is that between practical intelligence and theoretical intelligence. Put simply, the former is the intelligence of spontaneous everyday action through which we display skill, while the latter is based on the use of linguistic or other symbols that allow us to think about the world by reflecting through representations.

Reflections on these two forms of intelligence, and on the value we assign to them, have aesthetic, epistemic, and ethical dimensions that we will explore. To do so, I will ask how these two forms of intelligence interact and what this implies for our relationship to our social and natural environment.

First, I will show the difference between practical and theoretical intelligence. Then, I will analyze practical intelligence and identify its characteristic features, drawing mainly on the examples of surfing and carpentry. Finally, I will attempt to characterize the type of social relations and political model implied by the valorization of practical intelligence.


I. The interaction between practical and theoretical intelligence

“Practical intelligence” refers to the kind of thinking that accompanies manual activity, as opposed to the abstract thinking that characterizes theoretical or discursive intelligence. By “manual activity” I mean manual labor but also recreational physical activities. Practical intelligence operates in the interaction between the human body and its sensory environment, in the direct objective contact of the body with the materials around it, but above all in a subjective immersion of our whole being in immediate experience. At such moments, intuition seems to prevail over concepts, insofar as know-how takes precedence over theoretical knowledge. Conversely, I may theoretically know that I must position my limbs in such and such a way in order to swim, without necessarily knowing how to swim in practice.

However, practical intelligence is not radically separate from theoretical intelligence. First, we engage in an activity with our intellectual presuppositions, our culture, our tastes, and our opinions. Next, we produce an after-the-fact theorization of our practice, in a more or less elaborate way. Thus, if one has philosophical training, for example, one will have the tools needed to construct a discourse about this practice. The question then arises whether this discourse reflects an actual situation or whether it accompanies it in a way that gives it a dimension that would not otherwise have existed. It is also likely that different parts of the discourse on the practice correspond to one or the other of these possibilities.

There are therefore relations between practical intelligence and lived experience in action, on the one hand, and what we derive from reflecting on it, as well as the theoretical and testimonial knowledge that constitutes our cultural background, on the other. Practical intelligence, on the one hand, is spontaneous and unconscious, insofar as it ensures mastery of gesture through acquired experience. But, on the other hand, this practical intelligence is embedded within a more abstract philosophy of life, a worldview.

The practice of surfing, for example, is described as an immersive, almost fusion-like and empathic experience with the wave and, more generally, with the flow of the event (see G. Durand, L’esprit du surf, Arkhé, 2026). It is a dynamic and intense relation to the world, allowing one to grasp its depth—not through the introspective experience of the self (cf. Bergson), but through a decentering by which one integrates oneself into the rhythm and processuality of the world (cf. Whitehead) in order to apprehend it from within. This immersion is a source of joy and enchantment. But it is also demanding, as I will show, in terms of effort and risk-taking. This experience, as we will also see, possesses an ethical dimension, giving affective substance to the notion of respect for nature. We therefore see this experience enriched by its ontological, phenomenological, and ethical description and theorization.

 

II. Analyzing Practical Intelligence

I will now examine the theme of practical intelligence more closely through the example of surfing, but also through that of carpentry (see A. Lochmann, La vie solide, Payot, 2019). The first is a leisure activity, the second a profession. But this distinction matters little at the level of analysis at which I am operating. Practical intelligence exists beneath the sociological difference between recreational and professional activities, just as cooking or playing music exist independently of whether one does so personally or for profit.

Another important point shared by these two examples is the relation between practical intelligence and space, particularly “natural” spaces of sea and forest. I place “natural” in quotation marks because sea and forest are also subject to economic exploitation, and because they correspond to varied social representations (workspaces for some, leisure spaces for others).

We also find, between agent and space, the following interfaces: on agent’s side, the carpenter’s tools and the surfer’s board; on the side of space, wood material and wave. Indeed, interface splits depending on whether one situates it on the side of agent, with their instruments (or even “bare hands”), or on the side of space, with physical part of environment in contact with the agent and constituting the perceived surface.

Finally, it should be noted that the practices examined here—surfing and carpentry—are exceptional compared to ordinary lives of most people. Carpenter works at height, on rooftops, with materials and tools that must be handled carefully, while paying attention to colleagues. Surfer must face all sorts of risks linked to maritime environment: force and structure of wave, hardness of rocks, physical fatigue and control of movement, and so on.

I previously said that practical intelligence involves a certain decentering of the self toward the world, for example when one surfs. Physical outdoor activity or working with material allows us to forget ourselves in order to explore our environment in depth. But this does not mean passively surrendering to the elements. On the contrary, it takes place through significant effort applied to oneself. It is only after a long and laborious process of self‑development in technical mastery that one gains access to the distinctive perception associated with practical intelligence. The gratification of this acquired experience is linked not only to recognition by one’s peers but also to access to a new level of perception of reality.

This is not a matter of elitism, insofar as it is not about rising in the social hierarchy—even if recognition by peers matters—but about flourishing in an aspect of one’s humanity. This includes a concern for authenticity. True surfing differs from water‑skiing, for example, in that it relies solely on the energy of the wave. Surfing is also not practiced on artificial waves. Likewise, the carpenter preserves a large part of his artisanal tools, without which the authentic experience of working with wood would disappear if replaced by automated factory processes.

The appeal of the surfer’s or carpenter’s activity may also come from the satisfaction of having managed to overcome several difficulties and dangers, linked to the risks inherent in the maritime or construction environments. This element of bravery is all the more precious in parts of the world that guarantee a certain degree of comfort and safety.

But gratification also rests upstream on perseverance over the long duration of learning, on self‑discipline, self‑mastery, acquisition of habits and experience, and improvement through trial and error. This results not only in precision of movement, development of skill and competence, and expansion of one’s “comfort zone,” but also in the ability to “read” reality and interpret phenomena reliably—that is, acquisition of a disposition with both technical and cognitive dimensions.

This know‑how does not consist simply in applying a method, a rule, or a recipe. It involves mastering the unexpected, knowing how to seize the opportune moment, the right instant, surfing the accident or the unforeseen, being reactive, tactical, resourceful, and precise. But one must also be able to make room for imprecision and vagueness when they are inevitable.

Finally, I return to the role played by the interface—already mentioned earlier—in this formative interaction between self and world. We do not perceive only with naked eye, nor do we traverse and modify the world solely with bare hands. A well‑mastered tool is an amplifier of sensation and action. To achieve this, one must succeed in integrating it into one’s own body, on the one hand, and into the substance of the world, on the other. Artifice opposes nature only when one does not master its use. But once the craft has “sunk in,” once the tool is controlled, it becomes like a new organ, giving rise to new properties of the environment. Air was not made for flying before birds had wings. Likewise, waves were not destined for surfing, nor wood for carpentry, before the one and the other were invented.


III. The Social Stakes of Valuing Practical Intelligence

I previously addressed the question of how individuals integrate themselves into physical world through tools and practical intelligence. But we must not neglect the social world. Here the carpenter, insofar as he works as part of a team, is more directly concerned than the surfer. Yet the latter, despite his solitude, still belongs to a culture made up of techniques, technologies, and representations that frame solitary practice. But to remain with the carpenter: he works in symbiosis and synergy with the team, handling tools and materials at height. The solidarity of the team makes it possible to confront the risks of the trade.

This notion of a “team” brings us closer to the world of sports. One can also think of the musical world, with the notion of an “orchestra.” The principle remains the same: facing the unexpected, armed with pre‑established structures and acquired experience, staying focused, improvising when necessary, and adjusting action perfectly to the contingency of events. For the solitary surfer, the wave can metaphorically be considered a musical partner. Thus, whether alone or in a team, one must know how to compose with the environment, as with an opponent in a game, in order to achieve perfect harmony and an attuned rhythm. To these aesthetic considerations are added the ethical dimensions of solidarity and responsibility within the team of carpenters. Instead of abstract and disembodied values, we find here a concrete and spontaneous realization of it, given the dangers that must be overcome.

To this direct social dimension of teamwork we may add a much broader and historical dimension of transmitted know‑how, accompanied by a narrative that gives meaning to tradition. A sport or a trade, beyond requiring practical learning, also refers to certain socio‑political positions. The defense of practical intelligence can be connected, for example, to participatory models of society, such as cooperatives, shared workshops, fab labs, or free and open‑source software. These models also respond to environmental challenges, with the aim of articulating the local and the global, regional particularisms and globalized exchanges. They often seek to escape the one‑dimensional approach of the commercial industrial world, replacing anonymous products with enriched works shaped by gestures that produced it with, or substituting physical experience of natural environment for the routine of urban life.

But what is, more precisely, the model of society being criticized through the defense of practical intelligence? I would say it is the one associated with the reign of abstract thought. For example, the model denounced by a certain romantic interpretation of Cartesian rationalism, insofar as it aims to make us “masters and possessors of nature.” Or again, a certain understanding of Galilean physics, which is based on the mathematization of nature. According to this critique, nature—rather than being reduced to physical laws and subordinated to engineering projects—should instead be regarded as a partner with whom we collaborate. Defenders of this perspective aspire to environmental protection, to living in harmony with nature, and reject commercial world, excessive rationalization of our ways of life, and pollution of our environment.

We must add to this the disappearance of meaning in certain practices, of which fitness is a counterexample. In fitness, physical effort is undertaken for aesthetic transformation of body, in accordance with the canon of our era, and not in order to interact with physical world. The goal seems to fold back on itself, as a consecration of means without ends, hence the absence of meaning. This kind of activity follows the same logic as that of “bullshit jobs” (tasks without interest) or the many gadgets that clutter our daily lives. Supposed to make life easier, they in fact make it more constrained, if one takes a step back. Instead of living by exploring nature, through art, craftsmanship, and sport, we must content ourselves with a job that allows us to consume and distract ourselves. We are alternately employees and customers, and rarely artisans and explorers.

As for natural resources, we exploit them more than we use them. Products of sea and forest are extracted under destructive conditions, instead of being used sustainably and sparingly. According to some, this also stems from a “rationalist” worldview linked to the development of modern science. For others, the responsibility lies rather with the competitive commercial system that favors competition between states and companies at the expense of rational balance. I do not claim to reduce every defense of practical intelligence to a critique of modernity or capitalism, nor that the authors of applied‑philosophy essays on this subject defend all the ideas I have just mentioned. But it seems to me that there is a recurring link between the critique of modernity and pragmatist positions.

This does not imply a nostalgic, anti‑modern, or anti‑progressive point of view. It would in fact be simplistic to oppose tradition and progress head‑on in order to reject the latter. On the contrary, progress is only possible in the wake of tradition, which it improves, reforms, and purifies, preserving its virtues and eliminating its vices. I would more readily oppose the term “progress” to that of “innovation” as used in marketing. In that context, “innovation” commonly refers not to a civilizational process but to a commercial strategy that seeks to make novelty appealing for its own sake, with the consequence of weakening societies and their environments.


Conclusion

I first distinguished practical intelligence from theoretical intelligence in order to show their complementarity. I then developed an analysis of practical intelligence in relation to space, matter, artefacts, and the specific type of experience that corresponds to it. Finally, I showed the kind of social relation mobilized by practical intelligence and sketched a model of political culture that seems to be associated with it.

The aim was to understand what is at stake in the recurrent defence of practical intelligence in philosophy against a certain form of intellectualism. From an epistemic and aesthetic point of view, an overly intellectualist approach would prevent us from grasping in depth the nature of our presence in the world. From an ethical and political point of view, we would better apprehend the nature of our social relation to others through the mediation of practical intelligence.

However, two extremes must be distinguished: ultra‑rationalism, which indeed risks reducing existence to abstract models, with harmful consequences for social relations and environment; and anti‑intellectualism, which fails to perceive the role played by our representations of the world in our activities, as well as the dialectic between theoretical and practical intelligence.

We must therefore conclude that practical and theoretical intelligence are interwoven, insofar as one can speak, on the one hand, of a practice of theory (for example, the know‑how and accumulated experience of the researcher), and on the other hand, of an investment of theory in practice (the more or less spontaneous philosophy of athlete, craftsperson, or worker, etc.).


R. EDELMAN NANTES AOUT 2026

         Crédit photo : LI Huanmin - First Steps on the Golden Road - 55 cm×49 cm - Print on paper - 1953 (Collection of the National Art Museum of China)