mardi 25 août 2026

L’INTELLIGENCE PRATIQUE


« Les choses visibles autour de nous reposent en elles-mêmes, et leur être naturel est si plein qu’il semble envelopper leur être perçu, comme si la perception que nous en avons se faisait en elles » (Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Gallimard, 1964, p 163).


Introduction

Nous savons qu’il existe des formes diverses d’intelligences. Une distinction importante parmi d’autres est celle entre intelligence pratique et intelligence théorique. Pour le dire simplement, la première est celle de l’action quotidienne spontanée par laquelle nous faisons preuve d’habileté, la seconde est basée sur l’utilisation de symboles linguistiques ou autres qui nous permettent de penser au monde en réfléchissant à travers des représentations.

Les réflexions sur ces deux formes d’intelligence et la valeur que nous leur accordons ont des dimensions esthétiques, épistémiques et éthiques que nous allons découvrir. Pour cela, je me demanderai comment interagissent ces deux formes d’intelligence et ce que cela implique concernant notre relation à notre environnement social et naturel.

Dans un premier temps, je montrerai donc la différence entre les deux formes d’intelligence pratique et théorique. Puis, j’analyserai l’intelligence pratique et dégagerai ses aspects caractéristiques en utilisant principalement les exemples du surf et de la charpenterie. Enfin, j’essaierai de caractériser le type de rapport social et de modèle politique impliqué par la mise en valeur de l’intelligence pratique.


I. L’interaction des intelligences pratique et théorique

« L’intelligence pratique » désigne le type de pensée qui accompagne l’activité manuelle, par opposition à la pensée abstraite qui caractérise l’intelligence théorique ou discursive. J’entends par « activité manuelle » le travail manuel mais aussi les activités physiques récréatives. L’intelligence pratique intervient dans l’interaction du corps humain avec son environnement sensible, lors du contact objectif direct du corps avec les matériaux qui l’entourent, mais surtout lors d’une immersion subjective de tout notre être dans l’expérience immédiate. A ce moment-là, l’intuition semble prévaloir sur le concept, en tant que le savoir-faire prime sur le savoir théorique. Dans le cas inverse, je peux par exemple savoir théoriquement qu’il faut placer mes membres de telle ou telle façon pour nager, sans nécessairement savoir nager réellement en pratique.

Toutefois, l’intelligence pratique n’est pas radicalement séparée de l’intelligence théorique. D’abord, nous nous engageons dans une activité avec nos présupposés intellectuels, notre culture, nos goûts et nos opinions. Ensuite, nous produisons une théorisation après coup de notre pratique, de façon plus ou moins élaborée. Ainsi, si l’on possède une formation philosophique par exemple, on aura les outils nécessaires à la construction d’un discours sur cette pratique. La question se pose alors de savoir si ce discours reflète une situation réelle ou s’il l’accompagne d’une façon qui lui donne une dimension qui n’aurait pas existé autrement. Il est probable également que différentes parties du discours sur la pratique correspondent à l’une ou l’autre de ces options.

Il y a donc des relations entre l’intelligence pratique et le vécu dans l’action, d’un côté, et ce qu’on en retire en y réfléchissant, ainsi que les connaissances théorique et testimoniales qui constituent notre bagage culturel, de l’autre. L’intelligence pratique, d’un côté, est spontanée et inconsciente, en tant qu’elle assure la maîtrise du geste grâce à l’expérience acquise. Mais, d’un autre côté, cette intelligence pratique s’insère dans une philosophie de vie plus abstraite, une vision du monde.

La pratique du surf, par exemple, est décrite comme une expérience immersive, quasi fusionnelle et empathique avec la vague et plus généralement avec le flux de l’événement (cf. G. Durand, L’esprit du surf, Arkhé, 2026). Il s’agit d’un rapport dynamique et intense au monde, permettant d’en saisir la profondeur ; non pas à travers l’expérience introspective de notre moi (cf. Bergson), mais par un décentrement par lequel on s’intègre au rythme et à la processualité du monde (cf. Whitehead) pour le saisir de l’intérieur. Cette immersion est source de joie et d’enchantement. Mais elle est aussi coûteuse, comme je le montrerai, en efforts et en prises de risque. Cette expérience, nous le verrons également, possède une dimension éthique, en donnant un contenu affectif à la notion de respect de la nature. Nous voyons donc cette expérience enrichie par sa description et sa théorisation ontologique, phénoménologique et éthique.


II. L’analyse de l’intelligence pratique

Je vais approfondir plus spécialement le thème de l’intelligence pratique à travers l’exemple du surf mais aussi celui de la charpenterie (Cf. A. Lochmann, La vie solide, Payot, 2019). Il s’agit donc d’une activité de loisir pour le premier et d’un métier pour le second. Mais cette distinction a peu d’importance au niveau d’analyse où je me situe. L’intelligence pratique existe en deçà de la différence sociologique entre des activités récréatives ou professionnelles, tout comme le fait de cuisiner ou de jouer de la musique existe indépendamment du fait de savoir si c’est à titre personnel ou lucratif.

Un autre point commun important à ces deux exemples est la relation de l’intelligence pratique à l’espace et en particulier aux espaces « naturels » de la mer et de la forêt. Je mets « naturels » entre guillemets, car la mer et la forêt font aussi l’objet d’une exploitation économique, et parce qu’elles renvoient à des représentations sociales variées (espaces de travail pour certains, de loisirs pour d’autres).

On trouve également, entre l’agent et l’espace, les interfaces suivantes : du côté de l’agent, les outils du menuisier et la planche du surfeur ; du côté de l’espace, la matière bois et la vague. En effet, l’interface se dédouble selon que l’on se place du côté de l’agent, avec ses instruments (ou même « à main nue ») ; ou du côté de l’espace, avec la partie physique de l’environnement en contact avec l’agent et qui constitue la surface perçue.

Enfin, il faut noter que les pratiques étudiées ici, le surf et la menuiserie, possèdent un caractère exceptionnel par rapport à la vie ordinaire de la plupart des gens. Le menuisier travaille en hauteur, sur les toits, avec des matériaux et des outils qu’il faut manier prudemment, en faisant attention à ses collègues. Le surfeur doit faire face à toutes sortes de risques liés à l’environnement maritime : force et structure de la vague, dureté des rochers, fatigue physique et contrôle des mouvements, etc.

J’ai dit précédemment que l’intelligence pratique implique un certain décentrement de soi vers le monde, par exemple lorsqu’on fait du surf. L’activité physique en plein air ou le travail de la matière nous permettent de nous oublier nous-mêmes pour explorer notre environnement en profondeur. Mais cela ne signifie pas s’abandonner passivement aux éléments. Bien au contraire, cela a lieu à travers un effort important sur soi. C’est même à l’issue d’un long et laborieux développement de soi dans la maîtrise technique que l’on accède à la perception caractéristique de l’intelligence pratique. La gratification de cette expérience acquise est liée non seulement à la reconnaissance par des pairs mais aussi à l’accès à un niveau inédit de perception de la réalité.

Il ne s’agit pas ici d’élitisme, dans la mesure où il n’est pas question de s’élever dans la hiérarchie sociale, même si la reconnaissance par ses pairs compte, mais de s’épanouir dans un aspect de son humanité. Cela inclut un souci d’authenticité. Le surf véritable se distingue du ski nautique, par exemple, en n’utilisant que l’énergie de la vague. Le surf ne se pratique pas non plus sur des vagues artificielles. De même, le charpentier conserve une grande partie de ses outils artisanaux sans lesquels l’expérience authentique du travail du bois disparaîtrait s’il était remplacé par des processus automatisés en usine.

L’intérêt de l’activité du surfeur ou du menuisier peut en outre venir de la satisfaction d’avoir su braver un certain nombre de difficultés et de dangers, liés aux risques que représentent les environnements de la mer ou du chantier. Cette part de bravoure est d’autant plus précieuse qu’elle est devenue rare dans les parties du monde qui garantissent un certain degré de confort et de sécurité.

Mais la gratification repose aussi en amont sur la persévérance dans le temps long de l’apprentissage, sur l’autodiscipline, la maîtrise de soi, l’acquisition d’habitudes et d’expériences, et le perfectionnement par essais et erreurs. Il en résulte non seulement la précision du geste, le développement de l’habileté et de la compétence, l’élargissement de sa « zone de confort », mais également la capacité de « lire » le réel et d’interpréter les phénomènes de manière fiable ; soit donc l’acquisition d’une disposition, avec une double dimension technique et cognitive.

Ce savoir-faire ne consiste pas simplement à appliquer une méthode, une règle ou une recette. Il s’agit de maîtriser l’inattendu, de savoir saisir le moment opportun, l’instant propice, de surfer sur l’accident, l’imprévu, d’être réactif, tactique, débrouillard et précis. Mais il faut pouvoir également accorder une place à l’imprécision et au vague, quand cela est inévitable.

Je reviens enfin sur le rôle joué par l’interface, déjà évoqué précédemment, dans cette interaction formatrice entre soi et le monde. Nous ne percevons pas qu’à l’œil nu, et ne traversons et ne modifions pas uniquement le monde à mains nues. L’outil bien maîtrisé est un amplificateur de sensations et d’action. Il faut pour cela parvenir à l’intégrer à son propre corps, d’un côté, et à la substance du monde, de l’autre. L’artifice ne s’oppose de manière antagonique au naturel que si l’on en maîtrise mal l’usage. Mais dès lors que le métier est « rentré », que l’outil est contrôlé, il devient comme un nouvel organe, donnant vie à de nouvelle propriétés de l’environnement. L’air ne fut pas fait pour voler avant que les oiseaux n’eussent des ailes. De même, les vagues n’étaient pas destinées au surf et le bois à la charpenterie avant que ne fussent inventés l’un et l’autre.


III. L’enjeu social de la valorisation de l’intelligence pratique

J’ai abordé la question de l’intégration de l’individu au monde physique par l’intermédiaire de l’outil et de l’intelligence pratique. Mais il ne faut pas négliger le monde social. Ici le charpentier, en tant qu’il travaille en équipe, sera plus directement concerné que le surfer. Toutefois, ce dernier, malgré sa solitude, s’inscrit bien dans une culture constituée de techniques, de technologies et de représentations qui encadrent la pratique solitaire. Mais pour en rester au charpentier, il travaille en symbiose et synergie avec l’équipe, en manipulant des outils et des matériaux en hauteur. La solidarité de l’équipe permet d’affronter les risques du métier.

Cette notion d’« équipe » nous rapproche de l’univers sportif. On peut aussi penser au monde musical, avec la notion d’« orchestre ». Le principe reste le même : faire face à l’accident, armés de préstructures et d’expériences acquises, en restant concentrés, pour improviser s’il le faut, et ajuster parfaitement l’action à la contingence des événements. Pour le surfer isolé, la vague peut être métaphoriquement considérée comme un partenaire musical. Ainsi seul ou en équipe, il faut savoir composer avec l’environnement, comme face à un adversaire dans un jeu, pour atteindre la parfaite harmonie et le rythme ajusté. A ces considérations esthétiques s’ajoute les dimensions éthiques de solidarité et de responsabilité dans l’équipe de charpentiers. Au lieu de valeurs abstraites et désincarnées, nous en avons ici une réalisation concrète et spontanée, étant donnés les dangers qu’il faut surmonter.

Ajoutons à cette dimension sociale directe de l’équipe une dimension beaucoup plus large et historique de transmission de savoir-faire, accompagnée d’un narratif qui donne sens à la tradition. Un sport ou un métier, en plus de réclamer un apprentissage pratique, renvoie à certaines positions socio-politiques. La défense de l’intelligence pratique peut se rapporter par exemple à des modèles participatifs de sociétés, comme ceux des coopératives, des ateliers partagés, des fablabs ou des logiciels libres. Ces modèles répondent également aux défis environnementaux, avec la volonté d’articuler le local et le global, les particularismes régionaux et les échanges mondialisés. Il s’agit souvent d’essayer de s’extraire de l’approche unidimensionnelle du monde industriel marchand, en substituant l’ouvrage enrichi des gestes qui l’ont engendré au produit anonyme, ou bien l’expérience physique de l’environnement naturel à la routine du mode de vie urbain.

Mais quel est plus précisément le modèle de société critiqué à travers la défense de l’intelligence pratique ? Je dirais que c’est celui qui est assimilé au règne de la pensée abstraite. Celui par exemple dénoncé par une certaine interprétation, à caractère romantique, du rationalisme cartésien, en tant qu’il se destine à nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Ou encore contre une certaine compréhension de la physique galiléenne, laquelle est basée sur la mathématisation de la nature. Or, la nature, selon cette critique, au lieu d’être réduite aux lois de la physique et asservie aux projets d’ingénieurie, devrait être au contraire considérée comme une partenaire avec qui collaborer. Les défenseurs de cette perspective aspirent à la protection de l’environnement, à vivre en harmonie avec la nature, et rejettent l’univers marchand, la rationalisation excessive de nos modes de vie et la pollution de notre environnement.

Il faut ajouter à cela la disparition du sens de certaines pratiques, dont le fitness constitue un contre-exemple. Avec lui, un effort physique est fourni pour la transformation esthétique du corps, conformément au canon de notre époque, et non pas afin d’interagir avec le monde physique. La finalité paraît recourbée sur elle-même, comme une consécration du moyen sans fin, d’où l’absence de sens. Cette sorte d’activité répond à la même logique que celle des bullshit jobs (tâches sans intérêt) ou des nombreux gadgets qui encombrent notre quotidien. Supposés nous rendre la vie plus facile, ils la rendent au contraire plus contrainte, si l’on prend un peu de recul. Au lieu de vivre en explorant la nature, dans l’art, l’artisanat et le sport, nous devons nous satisfaire uniquement d’un emploi qui nous permette de consommer et nous distraire. Nous sommes tours à tours salariés et clients et rarement artisans et explorateurs.

Quant aux ressources naturelles, nous les exploitons plus que nous ne les utilisons. Les produits de la mer et de la forêt sont extraits dans des conditions destructrices, au lieu d’être employés de façon durable et économe. Cela découle également, d’après certains, d’une vision du monde « rationaliste » liée au développement de la science moderne. Pour d’autres, la responsabilité serait plutôt celle du système concurrentiel marchand qui favorise la compétition entre Etats et entreprises au détriment d’un équilibre rationnel. Je ne prétends pas réduire toute défense de l’intelligence pratique à une critique du monde moderne ou du capitalisme, ni que les auteurs d’essais de philosophie appliquée liés à ce sujet défendent toutes les idées que je viens d’évoquer. Mais il me semble qu’il existe un lien récurrent entre la critique de la modernité et les positions pragmatistes.

Ceci n’implique pas pour autant un point de vue nostalgique, antimoderne et antiprogressiste. Il serait d’ailleurs simpliste d’opposer frontalement tradition et progrès pour s’opposer à ce dernier. Au contraire, le progrès n’est possible que dans le sillage de la tradition qu’elle améliore, réforme, purifie, en conservant ses vertus et éliminant ses vices. J’opposerais plus volontiers le terme de « progrès » à celui d’« innovation » tel qu’on l’utilise dans le marketing. Le terme « innovation » dans ce cadre indique couramment, non pas un processus civilisationnel, mais une stratégie commerciale qui tente de rendre séduisante la nouveauté pour elle-même, avec comme conséquence la fragilisation des sociétés et de leur environnement.


Conclusion

J’ai donc distingué dans un premier temps l’intelligence pratique et l’intelligence théorique pour montrer leur complémentarité. Puis j’ai développé une analyse de l’intelligence pratique par rapport à l’espace, la matière, les artefacts, et le type d’expérience qui lui correspond. Enfin j’ai montré le genre de relation sociale engagé par l’intelligence pratique et j’ai tenté de dégager un modèle de culture politique qui me semble lui être lié.

Il s’est agi de comprendre les enjeux de la défense récurrente de l’intelligence pratique dans la philosophie contre une certaine forme d’intellectualisme. D’un point de vue épistémiques et esthétiques, une approche trop intellectualiste nous priverait de saisir en profondeur la nature de notre présence au monde. D’un point de vue éthique et politique, nous appréhenderions mieux la nature de notre relation sociale aux autres par l’intermédiaire de l’intelligence pratique.

Toutefois il faut distinguer deux extrêmes : l’ultra-rationalisme, qui présente effectivement le risque de réduire l’existence à des modèles abstraits, avec des conséquences délétères sur les rapports sociaux et l’environnement ; et l’anti-intellectualisme, qui ne perçoit pas le rôle joué par nos représentations du monde dans nos activités, ni la dialectique entre l’intelligence théorique et l’intelligence pratique.

Il faut donc conclure à l’enchevêtrement des intelligences pratique et théorique, dans la mesure où l’on peut parler d’une pratique de la théorie d’un côté (le savoir-faire et l’expérience acquise du chercheur par exemple) et d’un engagement de la théorie dans la pratique de l’autre (la philosophie plus ou moins spontanée du sportif, de l’artisan ou de l’ouvrier par exemple).

R. EDELMAN NANTES AOUT 2026


            Crédit photo : LI Huanmin - First Steps on the Golden Road - 55 cm×49 cm - Print on paper - 1953 (Collection of the National Art Museum of China)


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