dimanche 26 juillet 2026

TYPES ET SENS DE LA PHILOSOPHIE

 


« L’anti-relativiste est beaucoup plus proche qu’il ne croit de son adversaire « relativiste », car tous deux partagent au moins ceci qu’ils se donnent également les moyens de s’élever au-dessus de toute description et d’adopter un point de vue des points de vue, qui seul autorise les assertions auxquelles se résume le débat de part et d’autre » (J-P. Cometti, Qu’est-ce que le pragmatisme ?, Gallimard, 2010).

 

La diversité des théories en philosophie est comparable à celle des mouvements artistiques ou des opinions politiques. La science de son côté paraît épargnée et plus sélective. Mais cela peut être discuté. Car les controverses n’y sont pas non plus absentes.

La question qui m’intéresse ici est celle de savoir quelle attitude adopter face à la diversité théorique en philosophie ? A mon avis, le sens que l’on donne à la pratique philosophique dépend de la réponse apportée à cette question de la diversité théorique. Par exemple, on peut en conclure que la philosophie est parfaitement vaine et obsolète comparée à la science. Ou alors on peut lui attribuer un rôle minimal, comme veiller à la clarté des énoncés. Plus rare aujourd’hui sans doute serait de la considérer encore comme la reine des sciences et comme une discipline fondamentale capable d’orienter toutes nos pratiques.

Pour approfondir cette interrogation, je me demanderai : Quels sont les différents types de philosophies ? Comment les distinguer ? Et quel sens donner à la philosophie relativement à cela ? Je précise qu’il s’agit simplement d’une esquisse. Je resterai très général et non exhaustif, sans trop entrer dans les détails ni préciser quels sont les auteurs correspondant aux théories évoquées (ce qui conduirait à des analyses longues, complexes et certainement polémiques).

 

Pour commencer, appelons « épistémologies objectivistes » celles qui soutiennent l’idée que nous pouvons parvenir à une connaissance vraie et universelle du monde, indépendante des perspectives individuelles ou communautaires. Ces épistémologies défendent donc l’idée d’une connaissance identique en tous lieux, de tous temps et pour tout le monde.

Selon elles, la connaissance repose sur des fondations, des principes, des normes ou des critères qui permettent de distinguer le vrai du faux : évidence, certitude, adéquation, validité, convenance, compétence, sérieux, démonstration, preuve, falsification, validation institutionnelle, etc. Plusieurs critères peuvent être associés, pour renforcer la crédibilité d’une croyance et la justifier. Ces critères varient donc en fonction des théories et des époques et reflètent des traditions concurrentes.

De même, les options métaphysiques varient selon les philosophes : monisme, dualisme, pluralisme, tropisme, réalisme, nominalisme, criticisme, vitalisme, panpsychisme, etc. Il y a semble-t-il réciprocité entre métaphysique (en incluant l’ontologie) et épistémologie. Notre conception de la connaissance autorise ou non nos affirmations métaphysiques (e. g. le réaliste s’autorise à définir la nature de l’être, le nominaliste reste agnostique) et notre conception métaphysique détermine notre conception de la connaissance (e. g. le dualiste attribuera une place fondamentale aux conditions subjectives de l’expérience, le moniste physicaliste penchera pour le behaviorisme).

Comment faire face à cette diversité de méthodes et de théories ? On peut chercher à les hiérarchiser, à travers la discussion, en les confrontant aux acquis de la science ; à en éliminer certaines, jugées incohérentes ou obsolètes ; à en conserver d’autres en revisitant leur forme ; ou encore à en élire de nouvelles. Ou bien on peut considérer qu’il s’agit simplement de différentes manières concurrentes de décrire le monde, de différentes représentations subjectives, construites à partir des phénomènes perçus et de notre vocabulaire, en fonction de notre milieu sensible et symbolique. Dans ce cas, si ces modèles ne peuvent rendre compte de la réalité, ils sont destinés à rester des fictions, même s’ils présentent une quelconque utilité heuristique.

Pour éviter un scepticisme trop radical, il faut se rapporter aux applications pratiques. En sciences et techniques, dans l’éducation et la presse ou dans les procédures judiciaires, il n’est pas permis de douter absolument de la vérité. Autrement dit, il y a bien des vérités qui permettent au scientifique de prédire les phénomènes, à l’ingénieur de construire des machines, aux enseignants et aux journalistes de transmettre savoirs et informations et aux juges ou autres responsables de prendre des décisions justifiées.

En méditant sur ce qu’il y a de commun à ces vérités, on peut tenter de définir ce que peut être La Vérité. Ainsi, une conception minimale de la connaissance en général peut être dégagée à partir de la réflexion sur les conditions de possibilité des différentes formes de vérités.

 

Nous venons de voir que certaines méthodes s’efforcent d’assurer l’objectivité et la vérité de nos connaissances. Bien des incertitudes subsistent néanmoins quant à la fiabilité de nos croyances, ainsi que de nombreuses controverses en épistémologie et en métaphysique. Toutefois, un scepticisme radical serait irréaliste, étant donné les faits attestant de l’utilité des connaissances.

Nous allons suivre ce même schéma pour l’appliquer à la philosophie morale (éthique et politique). La morale objectiviste soutient l’idée que nous pouvons parvenir à la connaissance de ce qui est bon ou juste pour guider nos actions. Il y aurait donc des normes morales universelles et identiques pour tous, en tout temps et en tous lieux. Par exemple, la maxime « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse » paraît satisfaire cette exigence. On peut supposer que cette règle d’or traverse toutes les époques et toutes les cultures.

Il existe plusieurs théories qui proposent un fondement à la morale, en se basant soit sur le devoir inconditionnel, soit sur la perfection ou la vertu, soit sur la sécurité ou la stabilité sociale, soit sur l’utilité, soit sur l’intuition morale. Certains critères paraissent incompatibles (devoir vs utilité), d’autres compatibles (devoir et vertu). La relation entre ces notions varie selon leur définition. Par exemple, « devoir » et « vertu » peuvent prendre des sens différents.

Ces principes moraux ont une valeur individuelle pour guider l’action personnelle. Mais on les retrouve à l’échelle collective en politique et économie. Le contrat social et les droits universels correspondent à l’éthique du devoir au sens kantien. L’utilitarisme et l’éthique des vertus peuvent également guider l’action collective, selon une approche moins individualiste. En effet, une minorité peut être sacrifiée au bénéfice de la majorité dans certaines formes d’utilitarismes, et le devoir envers la communauté peut prévaloir sur les droits de la personne dans certaines éthiques de la vertu. Quant à l’éthique du devoir, si elle permet de garantir les droits de l’individu, elle peut aussi amener celui-ci à sacrifier son intérêt propre au nom de la morale.

Mais des approches relativistes, voire sceptiques, de la morale sont également possibles, si on la fait reposer par exemple sur le sentiment. Rien ne garantit alors qu’un sentiment soit le même d’un individu ou d’une culture à l’autre. Qu’est-ce qui garantit l’universalité d’un sentiment, ou bien même sa moralité, comparé au test d’universalisation de nos intentions (déontologisme) ou à un calcul du plaisir (utilitarisme) ? De même, si un jugement moral exprime une règle qui se déclare désintéressée, celle-ci peut-elle réellement valoir pour tous les hommes ou toutes les sociétés ?  

Le scepticisme moral réduit la morale aux différentes coutumes, toutes aussi variables qu’il y a de communautés, toutes aussi légitimes les unes que les autres, assimilables à des faits sociaux remplissant différentes fonctions (cohésion du groupe, partage des taches, distribution des privilèges, etc.). Ce relativisme peut expliquer les dissensus dans nos jugements sur les mœurs, sur les pratiques médicales, économiques, pénales, sur les usages des technologies, etc.

Néanmoins, si les discussions et les délibérations existent, c’est que nous possédons un horizon régulateur, un idéal de consensus, nourrit par la conviction qu’une résolution est possible et que tous les points de vue n’ont pas la même valeur, même si nous ne connaissons pas ou pas encore la position la plus appropriée.

Nous voyons donc que, comme en épistémologie, il y a en éthique différentes manières de concevoir les critères objectifs de la morale et de la meilleure manière d’agir. Les dissensus conduisent à des controverses en vue de trouver une position commune sinon objective. Mais ils peuvent aussi conduire à une conclusion sceptique et relativiste en cas d’échec. Toutefois, comme pour les controverses épistémologiques ou métaphysiques, le scepticisme ne paraît pas tenable absolument, dès lors qu’existe la perspective d’un accord pour motiver la controverse elle-même.

 

Pour finir, abordons la question de la diversité théorique en esthétique, à propos de l’art (et son rapport à la nature, l’artisanat, le design et l’industrie) et des propriétés esthétiques. Une conception objectiviste ou réaliste consiste à considérer que les propriétés esthétiques dépendent fortement des propriétés physiques. L’effet sur nous d’un objet, d’un ouvrage ou d’une œuvre est lié à sa structure et son fonctionnement propres. Dans ce cas, le plaisir esthétique est relié à des propriétés objectives, suscitant comme jugement l’agréable, le bon, l’utile, l’harmonieux, l’instructif, etc. Du fait de l’origine objective de ces jugements, ceux-ci peuvent prétendre à l’universalité.

A cela s’oppose une approche plus relativiste qui fait reposer l’art ou le jugement de goût sur l’émotion personnelle, l’expression d’une vision du monde propre à l’artiste ou à un groupe ; ou encore un jeu symbolique valide uniquement à l’intérieur d’un monde culturel particulier. Une vision purement relativiste consisterait à voir une variété infinie d’expressions humaines, sans points communs, dans l’architecture, la sculpture, la mode, le design, le paysagisme, l’édition, la BD, le cinéma, les séries, le jeu vidéo, la musique, la publicité, l’art décoratif, etc.

Or de même que les nombreuses langues ont en commun de reposer sur les structures universelles du langage étudiées par la linguistique, on doit pouvoir considérer que toutes les expressions artistiques, en tant qu’elles sont des productions humaines reconnues comme artistiques, possèdent un noyau invariant intéressant l’esthétique. On doit pouvoir identifier également chez tous les hommes ce qui les rend sensibles aux effets esthétiques de la nature.

 

Il existe donc plusieurs manières de fonder la vérité et plusieurs théories ontologiques. Néanmoins, il y a une tension vers l’objectivité, une volonté de chercher la vérité, dès lors que ces théories font l’objet de discussions. De même, en morale, en politique ou en esthétique, il y a plusieurs façons de chercher à fonder l’objectivité.

Si l’on s’en tenait à un relativisme strict et au scepticisme, il ne serait plus la peine de confronter les théories, et il n’y aurait pas non plus lieu d’en élaborer. Donc s’il y a un relativisme apparent, il ne peut être considéré en principe que comme provisoire.

Face à la diversité des théories plusieurs attitudes sont possibles : Soit on les rejette toutes en déclarant que la philosophie est chimérique (excepté ce point de vue philosophique sceptique lui-même…). Ou alors on tente au moins de fixer les limites de ce qu’il est raisonnable de traiter, souvent en excluant ce qui outrepasse les limites de la science. La philosophie acquiert alors un rôle auxiliaire d’analyse et de clarification du langage. On peut aussi proposer des combinaisons entre plusieurs théories ou proposer des théories nouvelles qui dépassent les précédentes. On peut encore s’attacher à défendre une théorie existante en particulier, contre toutes les autres, moyennant en général une rénovation des arguments.

Le sens de la philosophie, semble-t-il, dépend de ces différentes attitudes face à la diversité des théories. Un sceptique finira par juger la philosophie inutile et défendra au minimum le pragmatisme scientifique. On pourrait également ne considérer la philosophie que comme un jeu d’esprit stimulant et formateur.

Mais, il faudrait, pour lui accorder plus d’importance que cela, partir du principe que toute activité humaine se déploie sur un arrière-fond philosophique : notre philosophie spontanée. Autrement dit, nous ne pouvons pas nous passer de philosophie, quand bien même nous prétendrions le faire. Il y aurait donc tout intérêt à s’en préoccuper, si l’on veut comprendre et faire évoluer la structure de nos idées, critiquer et transformer nos cadres de pensée, au lieu de les subir.

Enfin, est-ce qu’une théorie peut finir par s’imposer contre toutes les autres ? Cela est envisageable, au moins comme fin idéale sans laquelle il ne serait pas la peine de polémiquer. Et dans ce mouvement, faute de parvenir à un résultat définitif, nous confortons ou récoltons, à travers la recherche collective, différentes vérités partielles intéressantes ou utiles à la vie, à la science, à la morale ou à l’art.


RAPHAEL EDELMAN NANTES JUILLET 2026

Crédit photo : Sidney Lumet, Twelve angry men, 1957

 

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