mercredi 28 janvier 2009

Objets dérisoires (sur Virginie Duhamel)


Objets Dérisoires

Virginie Duhamel ironise sur la société de consommation et l'importance que celle-ci accorde à des objets dérisoires à travers la série de photographies Its Always Christmas around here. Un coeur de mouton ouvert en deux et sanguinolant sourit comme un masque guerrier. C'est le visage séducteur et cruel de la guerre économique. Derrière le coeur, la sentimentalité exploitée par le monde marchand, transparaît la réalité crue. C'est toujours Noël autour de nous, annonce le titre, c'est-à-dire une fête perpétuelle organisée par le commerce mais dont la règle véritable est moins le don que la chasse aux consommateurs. Sur une autre photo au même titre, un jouet dérisoire paraît perdu dans la nature. Ressemblant à un animal, l'artefact siège misérablement dans l'herbe. Le sujet artificiel, par rapport à cet environnement, a perdu tout prestige. Le thème du fétichisme dans la marchandise se retrouve dans la série Fuck your dreams. Un verre de bière, objet de consommation courante, devient une structure abstraite. Matière, lumière et obscurité s'articulent de manière irréelle dans un espace sans repères. L'objet recontextualisé révèle de nouveaux attributs et, cette fois-ci, prend de la valeur. Il peut par ailleurs être détourné sans perte ni profit. Une autre photographie, appartenant à la même série, saisit une oeuvre dans un musé d'art contemporain - un couloir en plastique dans lequel passe la lumière du soleil - et la projette, par un nouveau jeu de perspective, dans un univers totalement abstrait.
La réflexion sur l'objet, son contexte et son importance dans nos sociétés croise la question du sujet et, plus spécialement, de la femme, de la femme objet, version moderne et insidieuse du machisme. Dans Me and me gun, l'artiste en maillot de bain sur la plage brandit, avec un faux air sauvage, une mitraillette en plastique. Avec cet objet factice, sont tournés en dérision les spots publicitaires américains où des filles lascives et dénudées présentent des armes légères. On retrouve ces thèmes de la femme objet et de l'artificialité dans Lady Killer. Le sujet a le visage ficelé et déformé par un long fil qui fixe un téléphone portable sur son oreille. On se demande qui sont les tueurs de femmes : les fabricants de portables, les industriels ou, plus généralement encore, les hommes. La guerre économique contient ainsi la guerre des sexes. Effectivement, vivant au Portugal, l'artiste doit, comme dans de nombreux autres pays, subir l'agression à la fois du machisme et de la commercialisation. Morcelé par l'ustensile, le visage a perdu son identité pour devenir à son tour objet. Au lieu que la femme trouve une place meilleure dans la société de consommation que dans la société traditionnelle, c'est le règne absolu de l'objet qui inclut dans sa sphère la femme objet. On retrouve dans Mémoire équivoque le même morcellement du corps et de la personne. Ici c'est, plus en profondeur, la mémoire individuelle qui se trouve altérée du fait de sa sélectivité. Ce qu'on ignore en voyant la photographie, mais qui a son importance pour comprendre le sens, c'est que le sujet effectue un strip-tease inversé face à son miroir brisé. Sa nudité se trouve peu à peu recouverte par le vêtement évoquant l'enfouissement de l'état originaire sous les couches du temps, comme la statue de Glaucon chez Platon. Si cette nudité fragile se donne avant même qu'elle soit revêtue, c'est seulement de dos, de façon moins personnelle que si le visage apparaissait. Quant au reflet de face, il se trouve disséqué par le miroir brisé, sorte de vêtement ou même d'anti vêtement. Mais le vêtement par excellence est celui qui recouvre le sexe, summum de la nudité. Dans My sexe in the city le sous vêtement n'est plus qu'une crème de couleur rouge. Le pubis et le haut des cuisse en sont recouverts dans le sens de la largeur, faisant comme un slip factice. Le nu est enfoui, insondable, comme le montrait l'oeuvre précédente, mais en même temps il est partout présent, de même que notre sexe est bien là dans la cité. Quant à la symbolique du rouge, il souligne, peut-on dire, la violence de l'apparat, le nu restant fondamentalement pacifique. Dans Eterno Retorno, c'est le corps tout entier de la femme qui est recouvert de boue, ce qui en fait une figure monumentale, primitive, archétypale, opposée aux fragiles singularités dont il était alors question. Cependant, cette figure paraît en équilibre instable sur un tabouret, comme suspendue au centre du cercle tracé sur le mur. Cette métaphore du cycle historique vient sans doute nier encore davantage la spécificité du sujet qui, néanmoins, persiste dans la mise en scène. Le représentant conserve sa présence à l'intérieur de ce qui est représenté et persiste dans sa fragilité artistique face aux grands enjeux théoriques.
Le thème du sujet nié peut être traité avec celui la mort. C'est le cas d'Ophélia, qui dans Hamlet se noie parmi les fleurs. Les genoux du sujet, comme mort dans une baignoire, sont recouverts d'une lave épaisse. La lumière en dessous et la blancheur de la robe contrastent avec la noirceur de la scène. Ce jeu d'opposition se retrouve aussi dans le fait que cette mort dans l'eau évoque la naissance dans le liquide amniotique. On décèle une certaine paix, certes inquiétante, qui contraste avec l'essence violente de la mort. Ce jeu de transfiguration des contraintes n'est d'ailleurs pas sans évoquer les rites de magie noire. La perte de la singularité est encore une autre façon de mourir, de mourir en vie. Dans Laranja mecanica, l'université de Lisbonne aux murs oranges est assimilée à une machine. Contre l'un de ces murs se tient une enfant vêtue de blanc. A ces pieds un trou de souris symbolise la pureté ingénue et minuscule. On perçoit la critique d'une société qui, par la lourdeur de son système éducatif, nie l'épanouissement de la personne. Enfin, dans Comic Strip, une jeune femme à l'allure enfantine danse parmi les ballons. Couleurs et mouvements donnent une impression de gaieté rappelant l'atmosphère joyeuse des fêtes de famille. Mais on s'interroge sur l'authenticité de cette joie chez une artiste qui à plusieurs reprise dénonce, comme c'est le cas dans Its Always christmas... la fête officielle comme un spectacle dérisoire et mercantile.

Raphael Edelman
2007

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