mercredi 28 janvier 2009

Sans papier sans pitié


Sans papier sans pitié

Les sans papiers subissent misère, racisme, déracinement, maladie, esclavagisme. Ce sont avant tout des hommes, des femmes et des enfants poussés à migrer pour fuir la misère, la violence ou la tyrannie de leur pays. Les pays qui refusent de les accueillir aujourd’hui sont en grande partie responsables des fléaux qui chassent ces peuples de leurs pays. Ces maux ont été engendrés, entre autre, par le colonialisme passé et le capitalisme présent, par le soutien des régimes dictatoriaux et l’exploitation des richesses. Or, ceux qui ont nuit ainsi à leurs lointaines victimes voient en elles à présent une menace. Mais ne serait-ce pas d’eux-mêmes qu’ils devraient avoir peur, s’ils pouvaient se voir dans un miroir et contempler leur pouvoir de nuisance ?
Intolérance, inhumanité et ségrégation
Notre société revendique encore son appartenance à la tradition chrétienne, comme on a pu le constater à l’occasion des débats sur l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. Elle est pourtant loin de faire preuve de charité. Cette société ne se contente pas de laisser les miséreux livrés à leur sort. Elle chasse les sans abris, ferme les centres d’hébergement, expulse du territoire des enfants scolarisés et des familles le plus souvent menacées dans leurs pays d’origines. Elle refuse l’accès aux soins médicaux et use de la violence sur des personnes sans défenses. Pire, elle organise avec les Etats voisins cette persécution aveugle. A mesure que les états riches s’entendent sur des marchés commerciaux, ils s’influencent dans ce qu’ils ont de plus négatif, l’intolérance, l’inhumanité, la ségrégation. Ils justifient cela par des alibis comme le chômage ou le terrorisme. On peut se demander si la persécution des plus faibles et le maintient de cette faiblesse ne participent pas au système de production industriel. Ne maintient-on pas la situation de faiblesse des pays pauvres pour délocaliser sur place des industries ? On sait que, dans une certaine mesure, aider à redresser l’économie des pays ruinés, comme pendant le Plan Marshall, stimule le commerce. Mais un autre calcul, plus récent, plus cynique, peut montrer qu’exploiter les miséreux rend la production moins coûteuse et donc plus efficace. Ne nous dirigeons-nous pas ainsi vers un découpage du monde en continents producteurs et continents consommateurs ? N’est-ce pas le franchissement de cette frontière qui est aujourd’hui présenté comme intolérable lorsqu’on pourchasse les sans papiers ? On s’interroge sur les raisons qui motivent l’acharnement des dirigeants contre eux ? Sont elles économiques ? Idéologiques ? Anthropologiques ?


L’argument économique et le protectionnisme radical

Les raisons économiques sont le plus souvent revendiquées, sur un modèle mécanique populiste et xénophobe : autant d’étrangers, autant de chômeurs. Cet argument, loin d’être évident, ne correspond pas à la réalité. Avec lui, la nation apparaît comme un récipient dont il faudrait éviter le trop plein en le purgeant de ses éléments impurs. On retrouve en filigrane les thèmes grossièrement médicaux de l’organisme qu’il faut purger, de la contamination contre laquelle il faut se protéger, propres au racisme. On peut remarquer que ce modèle biologique est appliqué également aux entreprises qui entendent se délester de leurs employés. Les détenteurs de capitaux supposent qu’ils peuvent dynamiser la source de leurs revenus en conservant les meilleurs sujets et en faisant l’économie d’une certaine classe d’employés inutiles. Ceux qui donc ne seraient pas nocifs seraient tout au plus inutiles. Le simplisme dangereux de ces vues dissimule la complexité de la situation. L’immigration ne constitue pas une menace en elle-même. Elle est un élément essentiel de l’évolution et de la survie des sociétés. Les nations sont en réalité, et malgré leur rêve de pureté, le résultat d’un brassage ininterrompu des peuples et des civilisations. Les frontières sont des bornes artificielles et symboliques qui n’ont jamais contenu la mobilité des hommes. Ils vont et viennent, dans un sens et dans l’autre. Les français eux-mêmes s’en vont en grand nombre vivre à l’étranger. Quant au danger économique impliqué par le mouvement des populations, il n’est nullement évident. Au contraire, on peut considérer que la vigueur des pays tient à leur ouverture. Au point qu’une application stricte de l’idéologie qui voudrait imperméabiliser les frontières entraînerait certainement une catastrophe économique. Peut on imaginer une nation capable de subsister entièrement par elle-même matériellement ? Peut-on souhaiter qu’elle ne subisse aucune influence étrangère (nous n’apprendrions alors aucunement les langues et civilisations des autres pays) ?


Idéologie et sélection

L’illégalité et la clandestinité naissent d’un tri idéologique entre les immigrants. La loi crée ici le délit. De plus, le racisme s’accompagne de classisme, c’est-à-dire d’une ségrégation qui a lieu non pas sur la base de la race mais sur celle de la classe sociale et selon la richesse. Ces critères sélectifs, selon l’origine et la richesse, président à l’ordonnancement du monde et non l’inverse. Autrement dit, l’idéologie fabrique l’économie. Il est malhonnête de nous faire croire que la situation économique et le partage des richesses est le fruit d’une spontanéité naturelle des échanges et le reflet du monde lui-même. Il est insupportable d’entendre soutenir que la misère échoit naturellement à certains selon leur condition. Certains dirigeants laissent penser qu’ils luttent contre un fléau venu d’ailleurs dont ils ne sont nullement responsables. Mais ce sont des artifices, des catégorisations, des décisions, des exercices de pouvoir et d’autorité qui créent et perpétuent les inégalités sociales. C’est une raison idéologique qui préside donc à l’acharnement ségrégationniste. C’est-à-dire que des préjugés plus ou moins conscients, plus ou moins utiles à ceux qui les possèdent et en usent, déterminent la situation de ceux qu’ils excluent. Bien sûr, l’application de l’idéologie sectaire répond en partie à une stratégie pragmatique de séduction de l’électorat. On veut flatter les réflexes irréfléchis pour attirer les voix. C’est parfois aussi, et le plus souvent en même temps, par sympathie pour ces préjugés. On voit mal un homme tolérant s’investir dans un parti xénophobe et défendre des idées sectaires uniquement pour le plaisir d’obtenir des voix. Il y a bien sûr un rapport fort entre le parti auquel on appartient et ses convictions propres. Seulement, il peut arriver qu’un politique force le trait, exagère ses arguments pour atteindre son but plus efficacement, tout en sachant qu’il triche avec l’information. Ici le mélange entre préjugés archaïques et stratégie de l’information est redoutable.


Le paradoxe de la victime émissaire : la faiblesse comme menace pour le bourreau

C’est aussi une raison anthropologique qui préside à la violence à l’encontre de la victime émissaire. Je veux dire que le phénomène répond à un trait du comportement malheureusement constitutif de la psychologie humaine. Il n’est pas question d’accepter la fatalité de cette caractéristique mais de prendre conscience des mécanismes qui engendrent la haine gratuite, pour éventuellement les prévenir. On peut d’ailleurs supposer que les caractéristiques anthropologiques, loin d’être invariantes et inscrites à jamais dans notre patrimoine, sont le fruit d’une histoire. Si, de plus, nous pouvons êtres les acteurs de l’histoire et pas uniquement ses agents passifs, on peut rêver de venir à bout d’une nature agressive propre à l’homme. Mesurons néanmoins ce point de vue. Les utopies destinées à renouveler la nature humaine se sont révélées plus monstrueuses encore en pratique que ce contre quoi elles voulaient lutter. Le principe, que j’emprunte à René Girard - philosophe français contemporain, ayant abordé avec profondeur le thème du bouc émissaire dans la Violence et le Sacré (1976) - est que la violence précède le choix de son objet. Elle est une pulsion fondamentale dont l’objet n’est pas la cause mais uniquement le moyen d’un assouvissement. Le meurtre d’un brésilien par la police, à Londres après les attentats d’août, illustre tristement ce processus de violence expiatoire. Il montre l’arbitraire de l’acte du bourreau, lorsqu’il s’en prend à l’innocent. Rien dans ce dernier en lui-même ne motive l’agressivité. Néanmoins le choix de la victime innocente (qui prend la fuite simplement par peur) répond à une attitude fondamentale propre au bourreau lorsqu’il choisit sa victime. Il y a en effet une caractéristique notable du bouc émissaire, c’est un « ennemi » faible. Le reproche d’être apatrides fait par les nazis aux juifs était justement ce qui faisait leur faiblesse en terme de défense militaire. Aujourd’hui, nous reprochons aux sans papiers d’être sans papiers. On peut remarquer aussi que les femmes, traditionnellement écartées de la représentation publique, et donc sans grands pouvoirs, étaient soupçonnées d’agir en sous mains et de conspirer avec une puissance démesurée. Par un étrange renversement, la vulnérabilité de la victime d’un système constitue donc une menace aux yeux de ceux que le système privilégie. Ceci apparaît par exemple dans l’attitude de Sarkozy qui « refuse des cartes de séjour pour les migrants malades du sida et donne des instructions aux préfets pour qu’ils soupçonnent les sans-papiers de frauder l’aide médicale d’Etat » (Eric Labbé, porte-parole d’Act Up-Paris, in Libération, 20 XII 05). Plus le bouc émissaire est faible et sans défense, plus la méfiance augmente chez ceux qui possèdent le pouvoir. Comme si c’était au fond la dimension de son pouvoir, face à la vulnérabilité de sa victime, qui suscitait la crainte du bourreau. Autrement dit, c’est de lui-même que le bourreau à peur, de la force qu’il possède et redoute de voir décliner. Et c’est en détruisant sa victime qu’il entend vaincre cette peur. Il est vrai que lorsque les expulsions touchent les enfants scolarisés l’opinion s’émeut. Est-ce en vertu de leur faiblesse réelle ? Ne serait-ce pas plutôt en vertu d’une opinion répandue selon laquelle l’enfant est pur ? On a laissé partir dans les camps d’extermination les enfants sans grands états d’âmes dès lors qu’on les considérait comme impurs en vertu de leur origine. Cela signifie que la faiblesse de la victime, loin de constituer en soi un frein à sa persécution, peut paradoxalement la motiver. C’est d’ailleurs un trait caractéristique du sadisme. Plus la victime souffre, plus le sadique est excité à la violence.
La raison de l’absence de pitié
La thèse que je défends donc, à propos de la victime émissaire, est celle de la peur du bourreau face à sa victime. Par une étrange inversion, le bourreau légitime son geste par le sentiment de sa propre vulnérabilité, en dépit de son pouvoir. En même temps, il se juge dans son bon droit. Pour le bourreau, son geste est un acte de justice destiné à punir « le coupable » de manière préventive. Or en vérité ce coupable est une victime innocente victime de l’affabulation du bourreau. C’est pourquoi il serait vain de chercher à comprendre le geste du bourreau directement par la qualité même de la victime. C’est par la façon dont elle apparaît au bourreau qu’il faut le faire. L’apparition, menaçante pour lui, est fabulée dans la mesure ou la victime est justement l’inverse en réalité : elle est inoffensive. C’est cette inoffensivité même qui, à la limite, est la seule propriété réelle de la victime dont il faut tenir compte pour comprendre le délire du bourreau. « Celui qui oppresse une partie de la cité, écrit un ami, ne vit que dans la crainte de la colère de ses victimes (…). Il sait cette rage d’autant plus vraie et proche qu’il l’a précédée, l’a inventée de toutes pièces » (Lldm, Mes esquisses, http://www.le-terrier.net). Cette crainte de la colère pourrait faire suite aux mauvais traitements exercés sans motif sur un groupe. Néanmoins, la colère est présupposée avant même toute violence. On soupçonne un complot, un ressentiment, une colère avant même tout déchaînement de haine. C’est toujours une menace fictive que le bourreau ressent, jusqu’à ignorer parfois les menaces réelles. Le bourreau se considère d’emblée comme menacé, il se croit l’objet de la colère ou, du moins, de la convoitise de ses ennemis. Par conséquent, tout coup porté à la victime justifie un coup plus fatal encore, dès lors que la colère de la victime est censée augmenter. Par ce processus, le bourreau est porté à agir sans pitié.

Raphaël Edelman

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