mardi 10 mai 2011

LE TOURISME SOLIDAIRE


On assiste au développement d'une activité hybride, le tourisme solidaire, qui compense les défauts du tourisme de masse par l'action humanitaire et semble offrir une activité enrichissante pour le voyageur et l'autochtone. Mais il faut s'interroger sur les limites de ce modèle. Peut-être n'est-il pas aussi parfait qu'il y paraît. Est-il possible de lier commodément l'activité de loisir du voyage avec une authentique utilité ? Quels sont les effets réels de ce genre de tourisme, outre la bonne conscience que se donne le touriste solidaire. Peut-on retrouver dans cette activité, en dépit de son apparente générosité, les travers du tourisme de masse ? A quoi doit-elle ressembler pour éviter de nuire malgré nous aux peuples visités ?

Le tourisme solidaire entend conjuguer la découverte de soi, de l'autre et l'aide à autrui. C'est une façon de dépasser l'image négative du tourisme inutile et néfaste, futile et paternaliste, égoïste et auto-centré. Le tourisme est par définition le voyage d'agrément, inutile par rapport au voyage d'affaire. Avec le tourisme solidaire, on tente de réconcilier l'agréable et l'utile. On peut peut-être trouver des précurseurs parmi les missionnaires, les scouts ou les éclaireurs. Mais l'aventurier, ancêtre lointain du touriste, n'agissait bien souvent que par un intérêt, en vue du prestige ou de la richesse. L'intérêt du touriste tient lui à la part romanesque du voyage. Sa quête est celle du dépaysement, de l'expérience esthétique. Le voyage humanitaire paraît dépasser la motivation égoïste du guerrier conquérant, de l'explorateur avide ou du touriste en quête de spectacle.
Il y a différentes manières de partir découvrir l'autre. Pour lui faire la guerre ou l'étudier plus respectueusement. Le voyage peut être est motivé par la vanité mais aussi la curiosité, l'envie de découvrir autre chose et d'autres aspects de soi-même. Les voyageurs d'autrefois pouvaient être des hommes lassés par leur propre sociétés, en quête d'un ailleurs et qui cherchaient à fuir la servitude dont ils souffraient sur leur territoire pour s'élever ailleurs. D'un point de vue philosophique, le voyage fut perçu par des penseurs comme Montaigne et Rousseau comme une façon d'apprendre à nous considérer nous-mêmes comme des étrangers. A ce titre le récit de voyage est l'ancêtre de l'anthropologie. La rencontre avec les peuples offre l'intérêt de nous faire connaître d'abord l'homme dans sa généralité. A travers les rencontres, on perçoit des points communs. Ensuite, on se perçoit soi-même différemment, en tant qu'étranger d'un autre. Goethe dans l'une de ses lettres confesse la chose suivante : "je n'ai jamais jeté un regard ni fait un pas dans un pays étranger sans l'intention de connaître dans ses formes les plus variées l'universellement humain, ce qui est répandu et réparti sur la terre entière, et ensuite de le retrouver dans ma patrie, de le reconnaître et de le promouvoir". Si l'on veut comprendre ce qu'est l'homme dans sa généralité, il faut donc aller vers l'étranger. "Quand on veut étudier les hommes, avait déjà remarqué Rousseau, il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l'homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d'abord observer les différences pour découvrir les propriétés" (Essai sur l'origine des langues).
L'homme n'est certes pas un ange. Mais est-il fondamentalement mauvais ? Qui ne tendrait pas le bras pour rattraper un enfant qui tombe ? Le voyageur peut tout à fait être pris d'une envie de venir en aide à ceux qu'il rencontre. Souvent, ceux qui voyagent dans les pays pauvres sont dépités de ne pas pouvoir faire grand chose. Nous avons aussi quotidiennement un contact avec la misère des autres par les médias. Face à notre impuissance devant le petit écran, on désir faire un geste dans la réalité, en faisant des dons ou en s'engageant dans une association. Les opérations humanitaires sont aujourd'hui nombreuses. Cependant, selon Andrew Cunningham (membre de la section hollandaise de MSF dans Libération, 18/02/2011) plusieurs analyses parues ces dernières années dans la presse témoignent du rétrécissement de «l’espace humanitaire». Ici ou là, les actions de secours se verraient aujourd’hui plus entravées qu’hier, le droit humanitaire serait moins respecté, les acteurs de l’aide prendraient plus de risques, accèderaient plus difficilement aux populations affectées, elles-mêmes moins secourues. Pourtant, les acteurs de secours n’ont jamais été aussi nombreux, tandis que leurs moyens augmentent et que le nombre de guerres diminue.

L'enfer est pavé de bonnes intentions rappelle le dicton. Nous pensons bien faire et ne nous rendons pas toujours compte des dégâts que l'on engendre. Ceux-ci deviennent d'autant plus importants qu'on s'obstine à ne pas les voir. Le tourisme solidaire cherche à apporter de l'aide et n'y parvient que dans une certaine mesure. Il doit rester conscient de ses limites et parfois mêmes de ses travers.
Quand on voyage, on peut tenter d'adopter tant bien que mal un mode de vie étranger, parfois à l'extrême. On connaît la figure de Lawrence d'Arabie, archéologue, officier, aventurier, espion et écrivain britannique, qui à partir de 1911 visita régulièrement le Moyen-Orient afin d’y mener des fouilles jusqu’au début de la Première Guerre mondiale. Ses nombreux voyages en Arabie, sa vie avec les Arabes, à porter leurs habits, apprendre leur culture, les rudiments de leur langue et de leurs dialectes, allaient s’avérer des atouts inestimables durant le conflit. Plus nombreux sont sans doute les spectateurs qui au contraire préfèrent conserver leurs habitude. C'est à cela que l'on distingue le touriste du voyageur. Le touriste reste spectateur quand le voyageur se veut acteur.
La générosité du voyageur impliqué à l'étranger peut parfois receler une part cachée. Elle peut entraîner le sentiment plus ou moins conscient que l'on doit recevoir en échange ou que l'on peut exiger des choses en retour. Le don est un échange avant tout symbolique. Le donateur, s'il se déleste de ses biens, éprouve au fond de lui-même le sentiment de les avoir placés. Si on lui manque de respect, il considérera cela injuste en vertu de ce qu'il a fait de généreux. Et le donataire lui se considérera endetté et soumis d'une certaine manière. Comme l'a montré Mauss, le don réclame le contre-don. Le potlatch des indiens du nord ouest américain consistait à rivaliser de dons. Il requiert d'offrir plus qu'on ne reçoit pour ne pas perdre la face. Les premiers colons européens ont pu considérablement spolier les indigènes qui pratiquaient le potlatch, car ils échangeaient de l'or contre de la bimbeloterie ; les Indiens croyant à la valeur « potlatch » de ces échanges pensaient que ces trocs étaient équilibrés.
Le touriste désir rencontrer des terres inconnues, mais très vite il aménage ces terres pour qu'elles ressemblent à ce qu'il connaît. Maison, home, colonie, centre de vacance sont des espaces barrières que se crée le voyageur. Lorsque les indigènes sont affectés par ces espaces, on aboutit à une déculturation et l'on détruit ce qu'on étudie. Les infrastructures touristiques peuvent avoir pour effet d'instaurer des dommage matériels (pollution), économiques (mobilisation des ressources) qui ne sont que superficiellement compensés par une manne provisoire. Quant à l'effet spirituel, il repose sur la restructuration des rythmes collectifs et la diffusion des appareils modernes techniques et médiatiques.
D'après Nadège Chabloz, doctorante à l'école des hautes études en sciences sociales, "les touristes solidaires se mentent à eux-mêmes sur l’authenticité de ce qu’ils voient pour préserver leur enchantement touristique, dérogent à la charte de «bonne solidarité» en faisant des dons individuels, en filmant et photographiant parfois plus qu’ils ne participent à la vie du village. Les hôtes prennent de lourdes commissions sur les achats, facturent des prestations hors forfait, inventent d’ "authentiques" danses pour touristes, intègrent superficiellement les voyageurs au village, se font porter pales quand il s’agit d’animer des ateliers artisanaux. Mais le malentendu le plus profond semble être celui lié aux conceptions divergentes du développement entre touristes, villageois et l’organisateur. La propension commune des touristes à vouloir protéger à tout prix les villageois de la modernité se traduit ici par des « pas de télé pour eux" et "qu’ils jouent avec leur bout de bois au lieu de s’amuser avec des souris"". Le simple touriste de passage prescrit alors la manière d’utiliser l’argent gagné par les autochtones (Les rencontres paradoxales du tourisme solidaire", in Les Actes de la Recherche en Sciences Sociales, Paris, décembre 2007, n°170. p.32-34).
On a dit que les caméras des anthropologues ont remplacé les fusils des soldats alors que les civilisations colonisées arrivaient au bord de l'extinction. D'une manière générale, le vivant disparaît comme tel quand il devient objet de science et entre dans un calcul. L'anatomie étudie le cadavre et le langage de la science est le calque desséché de la réalité. Ce que l'on doit considérer, c'est que la connaissance, pas plus que l'intervention, ne laisse son objet intact. Tout ce que nous manipulons pour le connaître entre dans la dépendance de l'observateur. En langage juridique, on dit que "le mort saisit le vif". La règle résulte de l’article 724 du Code civil : l’héritier acquiert la succession, parfois sans le vouloir et sans le savoir. On peut alors suggérer que nous ne rendons pas compte non plus de ce dont nous héritons, en devenant les témoins cultivés des cultures que nous détruisons. Il faut se rendre compte que la connaissance comme l'action ont une incidence sur leur objet. L'ignorer c'est ne pas prendre en charge sa part de responsabilité.

Le tourisme solidaire vise donc à associer le plaisir du voyage à l'utilité de la solidarité. Mais le tourisme reste fondé sur un ensemble de préjugés et d'idéaux et la rencontre avec autrui risque souvent de n'être qu'un malentendu. Derrière l'aide apportée, on peut retrouver une certaine forme de paternalisme. Avec la présence du touriste, la culture locale est modifiée. Le tourisme solidaire offre un intérêt pour soi, grâce au voyage, et pour autrui, avec l'aide apportée. Il peut fournir une assistance qui complète ou remplace les devoirs des Etats. Mais il faut rester prudent car on peut par maladresse asservir les peuples en croyant les aider. Il importe de valoriser la culture vivante que l'on rencontre et de ne pas se satisfaire de l'image que l'on se donne de nous-mêmes et des autres.

R. Edelman

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