mardi 10 mai 2011

LES BATEAUX DE PLAISANCE OU DE SPORT



La mer est devenue un lieu de loisir alors qu'auparavant elle fut un lieu de pêche et de conquête. L'industrie fournit les instruments de ce loisir. Un type de bateau conçu pour le plaisir et le sport doit être pensé, produit et amélioré. Mais la mer n'est elle pas un mythe ? Ne s'agit-il pas de travailler à la persistance de ce mythe ? La mer n'est-elle pas aussi une réalité ? Comment devons-nous nous inscrire dans cette réalité ?

Longtemps le bateau a été un outil essentiel pour les hommes. Le bateau permettait de pêcher ou de faire la guerre. Aujourd'hui, il est rejoint par d'autres transports comme les avions. Dès lors, la navigation est devenue un sport de plaisance. Outre une utilité encore actuelle parmi la diversité des véhicules, il jouit d'une notoriété particulière liée à la symbolique de l'eau et de la mer. On ne va plus en mer par nécessité mais aussi en vertu d'un certain idéal sportif, d'effort et de détente. Le face à face entre l'homme et la mer est perçu comme une lutte initiatique et une histoire d'amour, comme celle du torero avec le taureau.
Il y a des bateaux fluviaux et maritimes. La mer présente plus de danger que le fleuve dont la berge n'est jamais loin. La piscine est opposée à la mer. La mer est un milieu extrême, comme la banquise, le glacier ou l'espace sidéral. On ne peut y subsister qu'avec de l'outillage et du savoir-faire. Ici pas d'amateurs, que des professionnels ou des passionnés, pas de jeux d'enfants, des jeux d'adultes.
La mer représente un portion importante de la nature. L'océan mondial occupe 71 % de la surface de la terre. En même temps, c'est une nature étrangère à nous, où les conditions de vie sont extrêmes. En comparaison, la nature de la campagne est une nature hospitalière, en symbiose avec l'homme. Mais la nature élémentale et informe de la mer n'est pas la demeure de l'homme. Chez Levinas, l'élémental est l'indéfini, l'illimité de la matérialité de l'Etre face à quoi se dressent nos demeures.
L'idée de dépassement est liée à la conquête maritime comme de tout espace difficilement accessible. "Dans l'eau, la victoire est plus rare, plus dangereuse et plus méritoire que dans le vent" écrit Bachelard (L'eau et les rêves). L'homme qui parvient à vivre en mer est endurci. Il sort renforcé par la flagellation de l'eau violente. Sa vie sur le plancher des vaches devient alors plus aisée qu'aux autres. La mer participe d'un rite initiatique après lequel on a grandi. Il constitue un espace sportif naturel, le sport étant la conjugaison de l'effort et du divertissement.
La mer mène aux confins de la terre. C'est la frontière avec l'ailleurs, voire l'au-delà. C'est au fond la limite de la vie, tellement radicale qu'on ose à peine y envoyer les défunts. C'est aussi l'endroit d'où l'on ne revient parfois jamais (F. Ozon, Sous le sable). La mer est d'autre part le berceau de l'humanité, puisque les êtres rampants sont un jour sortis de l'eau. "Quant à la mer, son sel doit avoir été mon premier sang dès avant ma naissance" écrit Swinburne. Au milieu de la mer, nous sommes dans l'élémentaire, l'informe, au milieu du chaos originel, de la démesure sublime et principale.
La mer nous rapproche de l'essentiel. On y voit la lutte avant les lutteurs remarque Bachelard (ibid.). Cette lutte contre l'impersonnelle et l'anonyme de la matière peut être personnifiée par la lutte contre la monstruosité. "L'eau est pleine de griffes" (Hugo). Les essences, qui dans la perception nous permettent d'identifier différents types d'expériences, trouvent leur image dans ce qui est générique : le ciel, le sable. Ces essences peuvent également être personnifiées comme divinités : les dieux, les démons.
Voyons ce que nous dit le poème de Baudelaire L'Homme et la Mer : "Homme libre, toujours tu chériras la mer! La mer est ton miroir; tu contemples ton âme Dans le déroulement infini de sa lame, Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer. Tu te plais à plonger au sein de ton image (...) ; Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes; O mer, nul ne connaît tes richesses intimes, Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets! Et cependant voilà des siècles innombrables Que vous vous combattez sans pitié ni remords, Tellement vous aimez le carnage et la mort". Le marin symbolise un homme dur et courageux mais aussi plein de profondeur. Le marin est un lutteur. Le capitaine est un conquérant. L'homme de la mer, homme libre et profond, est admiré et craint.
Les hommes ont commencé à utiliser des embarcations pour pêcher. Mais un jour, ils sont partis à l'aventure en haute mer. La question se pose de savoir ce qui a contraint l'homme à passer de la pêche à l'aventure. Pour Ulysse, il s'agissait de quitter Ithaque pour faire la guerre à Troie. Les Croisés eux partirent à la conquête de la terre sainte. Plus tard, à la fin du moyen âge, les voyages, avec des hommes comme Christophe Colomb, devinrent un moyen d'étendre son économie, son pouvoir et son savoir. Aujourd'hui, le loisir permet au particulier de vivre une expérience extraordinaire et gratifiante.
A présent, outre les marins et les aventuriers, ce sont les plaisanciers ou les sportifs qui prennent la mer. Quelles sont leur motivations ? Le prestige, la reconnaissance, l'envie de se distinguer par des loisirs risqués et laborieux, le dépassement de soi, la quête romantique d'un ailleurs ? Comme le disait Schopenhauer, "le monde est ma provocation". Je connais le monde, je me connais et je me fait connaître d'autant mieux que j'affronte le monde. La confrontation avec la mer est donc précieuse. Elle se démocratise lentement, même si elle reste une activité luxueuse. La navigation de plaisance est de plus en plus courante. En 2005, le nombre total de nouvelles immatriculations (voiliers et bateaux à moteur) a progressé en en métropole (+5% en deux ans, pour atteindre 23 395 immatriculations) et surtout dans les départements d'outre-mer (avec près de 22% d'augmentation des nouvelles immatriculations en deux ans).

Le bateau, outre sa dimension symbolique, représente une réalité complexe. Le bateau fonctionne selon des techniques et des lois scientifiques et engage des instruments pointus. C'est d'abord une machine sophistiquée. De simple outil pour flotter sur l'eau, le bateau est devenu un système d'outils, une machine, propulsée de plus en plus rarement par l'homme (le kayac, le canoë, l'aviron demeurent pratiqués). Le bateau sportif ou de plaisance uniquement continue d'utiliser la voile de façon significative dans les pays industrialisés. Toutefois, de nouvelles techniques réintroduisent une traction à voile sur des gros cargos porte-conteneurs pour diminuer la consommation d'énergie fossile.
La mort d'un navigateur rappelle la réalité de la mer. La mort dans ce cas est perçue par la majorité comme le consécration du courage guerrier davantage que comme échec. Mieux vaut la mort que l'abandon. Ici s'exprime un certain héroïsme, dont l'essence demeure idéaliste. L'héroïsme est l'indifférence téméraire à l'égard de la réalité. Pour Hegel le héros épique est confronté à des forces extérieures qui peuvent l'écraser, mais devant lesquelles son triomphe est possible. L’épopée est faite de ce conflit surmontable qui symbolise la lutte gigantesque de l’homme contre la nature vue sous les traits du destin. Le héros tragique est aussi au cœur de ce conflit, mais lui accepte sa défaite : écrasé par un Destin tout particulièrement acharné à le perdre, il trouve dans les accents de sa plainte une énergie qui ne dément jamais la vitalité héroïque. La tragédie exprime avec solennité le rituel de cette défaite annoncée en condensant à l'extrême la crise décisive. Il fallait, chez les Grecs, être mort pour être reconnu héros, c’est-à-dire objet d’un culte (le mot héros , qui désigne un mort détenteur d’un potentiel vital exceptionnel, est d’origine crétoise). Le terme "héros" s'applique à des êtres demi-légendaires, appartenant à un lointain passé, mais considérés comme supérieurs et objets, à l'instar des dieux, d'un culte spécial.. Dans le Ménon (81c), Platon, citant Pindare, considère que les héros sont ceux qui ont droit à une dernière vie privilégiée avant la délivrance finale de l'âme.
L'aventure en mer constitue une prise de risque. Il faut donc prendre un grand nombre de précautions, bien s'équiper et se préparer. Cela exige un certain coût financier et temporel. Notre époque est obnubilée par la sécurité. Les lois des assurances ont pour effet qu'aucun risque inconsidéré ne peut être pris au niveau individuel (même si au point de vue industriel une telle prudence n'est pas toujours de mise). Un paradoxe apparaît entre une société surprotégée, balisée, surveillée par satellite et un goût médiatique de l'aventure extrême, qui n'est souvent rien de plus qu'une mise en scène spectaculaire et non une véritable épopée solitaire.
Aller en mer exige donc une véritable motivation et ne peut être le fait que de personnes exigeantes envers elles-mêmes. Ceci à moins de ne rechercher que le repos près d'une côte. Par rapport au catamaran, le yacht ne représente qu'une plate forme de loisir. Il est la modélisation timide de grands navires comme le Titanic bâtis pour nier la réalité du milieu. Le yacht confortable s'efface devant la mer pour un décor de carte postale actualisé, puisqu'on peut respirer son odeur et y plonger. Mais rarement l'on s'éloigne au large (excepté dans les faits divers pour éliminer discrètement un rival).
Le confort des bateaux a augmenté parce que notre équipement et notre sensibilité ont augmenté. L'histoire de la navigation est l'histoire d'un incroyable progrès des techniques, des troncs taillés, en passant par l'invention du gouvernail et de la boussole, jusqu'au sous-marin nucléaire. En même temps, notre mode de vie est incroyablement plus confortable que celui de tous nos ancêtres. Par conséquent, nous avons une véritable exigence en matière de confort et de sécurité.
Mais même sur les bateaux de plaisance, on peut soupçonner une petite quête d'inconfort : l'eau qui mouille, le vent qui souffle, la petite aventure. On a quitté son canapé. Sur un bateau de course, le confort est réduit au minimum. Cependant, l'ergonomie des outils est tout de même une façon de se faciliter la tâche. Au fond, ce n'est pas l'inconfort que l'on cherche, mais la sensation forte et un dépassement des limites de son corps. Dans le sport, l'ergonomie est un confort qui permet de dépasser la douleur pour atteindre l'extase. Le sport est masochiste, ou plutôt sadique, au sens où chez Sade le libertin jouit d'autant plus qu'il subit des épreuves difficiles.

La mer apparaît comme une figure mythique et idéalisée. Elle symbolise le défi, l'aventure, la quête d'un ailleurs, un face à face avec le divin et le dépassement du quotidien. La navigation est une provocation de la réalité. Elle cherche la confrontation à l'élémentaire pour s'ouvrir le plus directement à l'être de la nature. La mer est un mythe : il faut préserver l'aventure symbolique de la mer. La mer est aussi une réalité : il faut envisager l'effort et le risque de la confrontation à la mer.

R. Edelman

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