mercredi 7 mars 2012

Sara Ibanez ou le chant des couleurs

Les supports expressifs de Sara Ibanez sont variés : installations dans les arbres, projections vidéos, aquarelle, feutre et du stylo sur du papier. Des masques de plâtre et de papier sont peints avec de l'acrylique et reçoivent ciment, blanc d'Espagne et métal. Tous ces supports sont le reflet de ce support maître qu'est l'imagination révélatrice du fond naturel des choses. Il s'agit d'un circuit qui va de l'œil au fantasme et retourne s'aappliquer à toutes les surfaces.

Les rêves éveillés du chaman en transe, de l'artiste ou ceux du dormeur, fruits des mélanges délirants de l’imagination, accouchent de monstres étonnants et prophétiques. Dans ces rêves, la nature et l’esprit se rejoignent. Il ne s’agit pas exactement de quelque chose d'irréel mais d’une autre réalité que celle de la science. Un contact avec la nature, plus direct que celui offert par l’outillage des savants, a lieu à travers l'intuition artistique, comparable au regard chamanique. Dans la perception microscopique des choses, la nature offre ses formes abstraites. Matière et forme alors fusionnent pour devenir le concret lui-même. Le chaman en transe se mélange aux éléments et devient animal. L'artiste fait de même et quitte le socle terrestre pour habiter le flux de la nature. Le fantastique de ses oeuvres n'est pas l'expression de fantasmes éloignés de la réalité. Au contraire, ces travaux sont des méditations à même la réalité, des méditations sur la nature à travers une création qui souligne la magie qui gît déjà en elle, en se laissant porter par les formes et les couleurs qui surgissent en rêvant, à partir de la perception des sinuosités, des mouvements, des plis donnés par le monde organique et minéral.

Sara Ibanez est venue en France il y a quelques années déjà pour achever ses études aux Beaux arts. La transition culturelle, l'éloignement du pays et de la famille furent des moments difficiles. L'artiste alimenta son oeuvre de souvenirs pour mieux supporter le mal du pays. L'envie de s'envoler, de retourner à tire d'aile rejoindre sa culture et sa famille naquit en observant les canards du lac de Maine à Anger. Eux peuvent migrer sans se soucier de la loi. Les perroquets et les oiseaux, nombreux dans les travaux de l'artiste, peuvent voler, et les poissons eux aussi présents peuvent glisser librement d'un lieu à l'autre sans entrave. Dans les peintures, les animaux sont nombreux, les formes, les couleurs circulent et les mouvements sont libres.

Mais le voyage entraîne également sont lot de menaces, comme en témoignent les figures inquiétantes qui peuvent apparaître dans ses œuvres. Si l'on regarde attentivement ce travail, on saisira des aspects étranges, inquiétants et grimaçants. On se tromperait en y décelant simplement une ode bucolique à la nature, puisque y transparaissent aussi les chausse-trapes du voyage, les rencontres inopinées, les accidents de parcours, les doutes et les inquiétudes. De nombreuses figures démoniaques suggèrent cette inquiétude au creux des pérégrinations et laissent deviner pièges et dangers. Certains masques représentent au premier abord des personnages amoureux. Mais ensuite ce sont des figures déchirées qui apparaissent, où face et profil se combinent. Un, deux, trois personnes cohabitent dans la même forme. Ces personnalités multiples, inquiétantes mais en même temps humaines, posent la question des identités, de la nôtre, de celle des autres, des autres dans la nôtre. Ces formes évoquent débordement, accumulation, saturation, exagération et déséquilibre. A la manière cubiste qui mélange les points de vue, plusieurs entités se retrouvent en une, tout comme le voyageur devient différent selon la langue qu'il emploie. C'est l'effet du voyage de démultiplier les identités au gré des rencontres amicales, amoureuses ou hostiles. Le masque aux multiples caractères est l'effet des identifications avec les hôtes amicaux ou inamicaux. En soi même l'on retrouve la multiplicité des visages et des expressions qui rendent les tonalités paradoxales de la vie émotive.

Sara Ibanez a grandi dans la ville excessivement polluée de Mexico et à souffert de l'atmosphère pesante de l'environnement industriel. Comme tous ceux de sa génération, elle est née avec les nouvelles technologies et l'utilise quotidiennement en tant que graphiste. L'accoutumance et la dépendance à la technologie s'est installée dans sa pratique sans toutefois éteindre le désir de quelque chose de plus authentique, une nostalgie de la nature perdue, de la vie simple et spontanée incarnée par les indiens qui peuplaient auparavant le Mexique. Les indiens, avec leur connaissance de la nature, de ses secrets, de ses médecines, incarnent ce monde perdu. Il s'agit assurément d'une origine fantasmée et imaginaire pour l'artiste. Néanmoins cela ne lui ôte en rien son rôle séminal dans son oeuvre. Peu importe la rigueur historique. La tradition indienne nourrit l'imaginaire de Sara Ibanez à travers l'image d'une culture perçue comme une bouffée d'air insolite et alternative au paysage industriel. Le monde indien est tissé de magie, d'entraide communautaire, en même temps que de rudesse antique et de violence sacrificielle contrastant avec le confort oppressant de la vie occidentale et les valeurs chrétiennes rigoristes qui imprègnent la culture hispanique. Quant au références plus directement artistiques qui inspirent son travail, on peut citer en l'art traditionnel Aztèque ou Dogon, Takashi Murakami, Chiho Aoshima ou Anne Brunet. Ces influences reflètent la proximité entre les arts surréalistes, naïfs et premiers. Une même liberté s'exprime par la destruction du carcan conventionnel figuratif et l'investigation de la nature à travers l'imagination symbolique. L'irréel s'avère plus réel que la réalité en ceci qu'il retrouve la force et le mouvement même de la nature dans le geste créatif, au lieu de se plier à sa configuration figée par les normes de l'art et de la connaissance. La fusion et les tensions de couleurs traduisent une force vitale, un éternel printemps de toutes les saisons. Cette couleur, si présente au Mexique, manque en France au regard peu habitué à nos variations sur le gris. Sara Ibanez retrouve à travers la couleur les tonalités de sa terre ainsi que la communauté indienne mythique. Les arbres jouent le rôle de gardiens de la lumière et de ses couleurs. Leurs spirales, leurs rides et leurs stries témoignent des forces et mouvements de la nature. Les couleurs expriment sans doute la vie, mais aussi la mort, lorsque l'on sait que la fête de la mort au Mexique est très colorée. A vrai dire, la couleur n'est pas incompatible avec une certaine douleur. Un tumulte chromatique, comme des rires mais aussi des cris et des pleurs, anime les œuvres. La couleur explose littéralement, jaillit et explose en formant différents niveaux allant du détail à l'effet d'ensemble. Elle est mouvement, lutte tragique entre les opposés et harmonie des dégradés. C'est une foule bigarrée avec ses joies et ses peines qui excite l'empathie de l'œil.



Raphael Edelman, Nantes 2012




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