Comment
l’électroménager et les multimédias peuvent-ils enthousiasmer et
faciliter le quotidien ?
"Avoir
dans un tiroir de la cuisine un couteau à portée de la main ;
ouvert auprès du lit un livre ami ; par la fenêtre un ciel, noir,
clair, lent, furieux, de toute manière qui vous parle. Parler pour
le ciel, le couteau et même le livre, n'est pas dire, c'est être en
phase avec votre rythmique corporelle. On n'entend pas des voix quand
on habite - sauf au grenier et à la cave, justement parce qu'on n'y
habite pas. La maison que j'habite, elle m'habite, je n'ai pas besoin
de l'entendre, nous nous "entendons". A quatre heures de la
nuit, je descends l'escalier, je traverse le bas en contournant les
meubles, en passant les portes, je vais au frigidaire prendre un
verre de lait - sans allumer. Là où je peux être somnambule sans
erreur, là est ma maison". (Jean-François Lyotard,
"Conventus", Misère
de la philosophie,
p. 200).
Les
machines ont transformé nos vies, dans nos espaces quotidiens. Cette
révolution a eu lieu et continue avec l’informatique, dans le
monde du travail comme dans nos domiciles. Il nous faut nous
interroger sur la manière dont cette transformation a amélioré
notre vie, pour établir ce qui doit être préservé dans cet état
de fait. Mais il faut également se demander quels sont les effets
induits pour les corriger. Si les outils doivent continuer à
évoluer, il faut se demander dans quel sens cette évolution doit
aller.
I.
L’amélioration du quotidien
Par
certains côtés, les machines améliorent notre quotidien. Ce que
nous entendons par quotidien, c’est ce qui est ordinaire, habituel,
par rapport à ce qui est extraordinaire, exceptionnel, comme les
moments festifs, heureux, ou bien terrifiants. Le monde ordinaire,
c’est aussi le monde profane, celui des préoccupations
matérielles, par opposition au monde sacré et spirituel. Le terme
« enthousiasmer » désigne au départ un transport divin,
une exaltation religieuse. Il peut sembler paradoxal de vouloir
"enthousiasmer le quotidien". Cela reviendrait à rendre le
quotidien exceptionnel, magique, exaltant, grâce à la machine. Ici
l’expression est sans doute hyperbolique.
A.
Le monde du travail.
Avant
de nous intéresser au domaine privé de la demeure, nous pouvons
faire un détour par celui du travail, où sans doute la machine a
pénétré en priorité. Avec la révolution industrielle, issue des
découvertes scientifiques concernant la thermodynamique et
l’électricité, les manufactures et les ateliers artisanaux ont
évolué et gagné en taille et en puissance.
1.
Les conditions de travail
A
première vue, l’industrie a amélioré les conditions de travail,
puisque la machine a réduit l’effort physique des travailleurs.
Cependant, certains effets induits ont été relevés :
accélération des cadences, perte du savoir-faire et de l’initiative
des ouvriers au profit des ingénieurs, nouvelles nuisances en terme
de bruit, problèmes musculo-squelettiques, chômages, etc.
2.
La productivité
L’avantage
de l’industrialisation est peut-être plus lisible d'un point de
vue global. Les machines ont augmenté la productivité, les
bénéfices pour l’entreprise et l’abondance des biens. D’une
certaine manière, on a assisté à l’augmentation des richesses
pour les producteurs et les consommateurs, même si de nouvelles
formes d’inégalités sont apparues dans ce contexte.
B.
La maison
Les
outils électroménagers et multimédias trouvent leur place à la
maison. "Ménager" vient de manere,
signifiant
séjourner. Nous séjournons principalement à la maison (lat. domus,
gr. oïkos),
lieu privé par opposition à la cité. On ne peut pas cependant
assimiler l’espace domestique au loisir et l’espace public au
travail de manière rigoureuse, puisque l’on peut très bien
assister à un spectacle public et travailler chez soi. Ainsi le
domicile est-il le lieu du travail ménager, traditionnellement
attribué aux femmes et au domestique (cf. Xenophon, Economiques
; Aristote, Politiques).
Le travail domestique consiste à organiser, nettoyer, ranger,
cuisiner, etc. Le loisir domestique traditionnel repose sur le jeu,
la musique, la conversation, la gastronomie, l’érotisme, etc. Il
requière un certain travail, à la différence des loisirs modernes
souvent plus passifs (télévision, multimédias, etc.). Pour cette
raison, on a pu comparer la perte de savoir vivre domestique à la
perte de savoir faire professionnel dans l’industrie (B. Stiegler).
1.
Faciliter la vie
On
peut observer à la maison ce que l'on a constaté au travail, une
diminution de l'effort grâce aux machines. Les appareils ménagers
ont très largement contribué à alléger les travaux domestiques,
participant à l'émancipation des femmes et à la disparition des
domestiques. Par exemple, les robots facilitent la cuisine, les
aspirateurs le nettoyage, les machines le lavage, le réfrigérateur
limite les déplacements pour faire les courses, etc. Nous seulement
les travaux deviennent plus faciles et plus agréables, mais nous
acquérons davantage de temps disponible.
2.
Enthousiasmer la vie.
L’avènement
de la société de consommation ne correspond pas uniquement à une
révolution matérielle. Il donne lieu à une sorte d'enchantement
lié au plaisir de posséder des objets perfectionnés et tendances.
Que ce soit pour l'électroménager et les multimédias, la magie des
objets modernes, avec leurs performances et leur design, procure non
seulement une joie personnelle mais aussi une satisfaction sociale.
On aime susciter l'admiration des voisins et des visiteurs avec nos
nouvelles acquisitions.
II.
Les problèmes à corriger
Comme
toute chose, l’électroménager et les multimédias présentent à
la fois des avantages et des inconvénients. Il importe de considérer
ces derniers si l'on désire travailler à leur amélioration. Un
designer ne saurit donner de sens à son travail s'il n'est pas
capable de déceler les problèmes à résoudre. Ceux-ci ne découlent
pas simplement des objets eux-mêmes mais aussi de l'évolution de
l'environnement. La société présente n'est plus celle de l'après
guerre, où l’électroménager connut une forte pénétration, ou
les années soixante-dix et quatre-vingt, avec l'avènement de la
hi-fi et des multimédias. Autrement dit, la situation aujourd'hui
n'est plus celle de mes grands-parents et parents, qui ont connu
respectivement la naissance et le développement de la société de
consommation. Les questions qui se posent, dès lors que cette
société est arrivée à un stade fortement développé, sont celles
de savoir si et comment elle peut se maintenir ou évoluer.
A.
L’électroménager
Intéressons-nous
d'abord aux instruments électroménagers. Ce sont des machines,
voire des robots, capables de nous aider à effectuer des tâches, en
remplaçant notre force musculaire par un entraînement mécanique.
Cela suppose une source d'énergie extérieure à nous : le gaz, le
pétrole, l'électricité. Les machines robotisées sont celles qui
possèdent une certaine autonomie, telle que démarrer un programme
de lavage à une heure déterminée et s'arrêter seules une fois
celui-ci terminé. Les mécanismes simples d'autorégulations
mécaniques, tels que les thermostats, sont aujourd'hui complétés
par des microprocesseurs qui analysent les informations livrées par
des capteurs et réagissent en conséquence (eg. dispositif domotique
anti-incendie). Les instruments électroménagers classiques
permettent de nettoyer, cuisiner, chauffer ou réfrigérer. On
distingue les gros appareils de cuisson, lavage et réfrigération
des petits de cuisine, d'hygiène, de lavage du sol et du linge.
1.
Les problèmes d'usage
Une
première série de problèmes peut être indiquée concernant
l'usage des produits électroménagers. D'abord, on observe la
complication des fonctionnements avec l'adjonction des possibilités
numériques. Une ergonomie simple est attendue, tandis que l'offre
tend à démultiplier les possibilités de programmation, brouillant
les usages les plus élémentaires. Tous les usagers ne sont pas
préparés à ce genre de sophistication. Comme les domiciles sont
parfois saturés d'instruments divers plus ou moins utiles, on peut
être tenté de fournir des outils polyvalents et multifonction, ce
qui peut diminuer leur facilité d'usage et leur qualité. Les
consommateurs sont aussi tiraillés entre des produits de faible coût
mais de qualité médiocre et des produits meilleurs mais plus
onéreux. Le scandale de l'obsolescence programmée a rendu les
usagers plus suspicieux. On note des tendances rétro qui consistent
à revenir à des outils rudimentaires mais de bonne qualité.
2.
Les problèmes d'environnement
A
un niveau moins immédiat, on peut critiquer les conséquences de nos
appareils sur l'environnement. Outre la forte occupation de l'espace
de nos domiciles, les objets, pourrait-on dire, envahissent la
planète. Dans les magasins, les déchetteries, et les décharges,
dans les brocantes, sur la toile, nous trouvons une pléthore
d'objets de formes et de marques différentes, créant un effet à la
fois de dispersion et de monotonie. Quant au milieu associé,
c'est-à-dire l'ensemble de l'infrastructure qui permet de produire,
faire fonctionner, et détruire ces objets, il n'échappe plus à
personne qu'elle génère des problèmes écologiques à l'échelle
globale. Ceci entraîne chez de nombreuses personnes le souci d'une
consommation responsable et durable.
B.
Les multimédias
Les
multimédias sont les moyens audiovisuels (son, texte, images fixes
ou animées) permettant un usage simultané (image et son à la fois)
et interactif (manipulation par les usagers). Un média est d'abord
un moyen de diffusion de l'information (livre, presse, radio,
affiche, télévision). Cela fait longtemps que les médias sont
divers et nombreux (multus).
Mais l'électronique a permis de développer de nouveaux usages
(simultanéité, interactivité, partage, rapidité, mobilité,
puissance, connectivité, intelligence, etc.). Quant aux applications
des multimédias, elles sont fort nombreuses : se divertir, créer,
communiquer, apprendre, travailler, s'organiser, etc.
1.
Les problèmes temporels
Tout
d'abord, les multimédias ont entraîné des bouleversements dans
notre rapport au temps. Ils prennent une part importante de nos
loisirs. Ainsi, si le temps de loisir a augmenté dans notre société
le siècle dernier, il est fortement consacré aux multimédias, au
détriment par exemple du sport ou des rapports sociaux. Cette
absorption crée une forme d'individualisation du temps. On s'isole
parfois des autres en privilégiant l'interactivité avec la machine.
Au niveau du temps psychique, on observe aussi des bouleversements.
Parfois l'usager se laisse capter par le temps de la machine qui
rythme et influence le cours de sa pensée. Avec la profusion des
informations et du zapping, on observe aussi une plus grande
difficulté à se concentrer longtemps sur une même tâche. Il
devient plus difficile de développer patiemment une idée ou de
suivre un raisonnement. On préfère l'information courte, ramassée
et spectaculaire.
2.
Les problèmes spatiaux
On
accuse également les médias, et les multimédias qui sont plus
attrayants encore, de substituer au monde réel un monde virtuel.
Ceci peut avoir pour effet de nous détourner de la réalité, de nos
proches et de la société. Cette virtualisation de l'espace n'est
pas simplement individuelle. Elle peut même être globale. Dans ce
cas; on accuse les mass-média de conditionner les citoyens à une
pensée unique et mondiale, fabriquée par les journalistes et
l'industrie du spectacle. Avec internet, ce sont des communautés
virtuelles qui se développent, formant autant de mondes différents
et cloisonnés.
Conclusion
Il
est donc indéniable que le développement de l’électroménager et
des multimédias, en même temps qu'il a facilité et enthousiasmé
notre quotidien, a bouleversé nos modes de vie. Maintenant que les
effets à long terme de ces bouleversement des mœurs dans la société
industrielle se font sentir, on s'interroge sur la différence entre
les modes de vie traditionnels et modernes. Une certaines nostalgie
apparaît, un désir de s'inspirer des meilleurs aspects du passé,
sans pour autant négliger les acquis du présent et les promesses de
l'avenir.
Crédit photo : http://www.trublyonne.com/2010_11_01_archive.html
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