Le
terme "biométrie" désigne un moyen, une technique, celle
de la mesure du vivant. Se poser la question de sa fin relève
davantage de l'éthique. Car, puisque la biométrie permet
d'identifier et de contrôler les individus et les groupes, elle peut
présenter une menace grave contre les libertés individuelles, mener
au contrôle totalitaire de la population, et provoquer de nombreux
effets induits (usurpation d'identité biométrique, erreur
judiciaire, stigmatisation sur critères biologique, etc.). Ainsi,
outre la fin positive de la mesure du vivant au sens général, qui
est l'amélioration des conditions de vie, on remarque des
contre-finalités négatives, qui vont de la dégradation de
l'environnement naturel à la déshumanisation de la société
soumise à la gestion biopolitique de la population. Avec celle-ci,
le pouvoir ne décide plus localement de la mort mais administre
technologiquement et globalement la vie (1). Nous devons donc
réfléchir aux présupposés qui animent le développement de la
biométrie. Selon quels principes pouvons-nous mesurer le vivant ?
A partir de quelle limite la biométrie représente-t-elle une
menace pour le vivant ?
I. Les corps
mesurés
Le
terme "biométrie" signifie, littéralement et au sens
large, la mesure du vivant (2) - la question de l'identification des
corps, qui est la finalité la plus connue liée à l'usage du terme
biométrie, sera abordée dans un second temps. Mesurer consiste à
évaluer quantitativement un aspect du réel ; par exemple, la
chaleur, grâce au thermomètre ; la pression atmosphérique, grâce
au baromètre ; l'espace grâce au mètre ; le temps grâce au
chronomètre ; et, pour ce qui nous préoccupe, le vivant grâce à
divers appareils. Mesurer requiert donc des instruments de mesure
grâce auxquels on peut établir avec précision la distance,
l'angle, le poids, la chaleur, etc. L'instrument transforme alors la
qualité saisie par le corps sensible ; par exemple, la température
extérieure ressentie par notre corps est transformée en quantité
objective en degrés Celsius. La règle graduée permet de traduire
une distance perçue approximativement en une longueur précise et
objective. On peut ainsi considérer l'instrument de mesure comme un
filtre, un tamis, un crible qui permet d'abstraire certaines données,
de les éliminer, pour n'en garder que les plus pertinentes.
De
plus, nous mesurons sans souci des objets inanimés ou des phénomènes
physiques. Mais en ce qui concerne les êtres vivants, des problèmes
apparaissent. Car, ce qui caractérise le vivant, par rapport à
l'inanimé, c'est justement son animation, qui ne dépend pas
exclusivement de l'extérieur mais en grande partie d'un principe
interne. Le mouvement du vivant n'est donc pas proprement externe, à
la différence d'une pierre lancée dans l'espace. Il suit un ordre
interne qui est une cause finale et non efficiente, pour reprendre le
vocabulaire aristotélicien. Le vivant se meut vers des objectifs,
comme capter la lumière, assimiler la nourriture, se reproduire,
produire un abri, etc. Autrement dit, le vivant a un sens, qu'il
confère aux choses inertes, qui elles n'ont en soi aucun sens. L'eau
du bassin, par exemple, n'a aucun sens avant que ne lui en donne
l'activité du nénuphar, du poisson, du ragondin ou de l'homme.
L'objet physique se meut selon la direction qu'on lui donne. Il est
passif. Or c'est justement cette passivité qui est mesurable.
Autrement dit, on peut mesurer les manifestations extérieures du
vivants, par exemple sa trajectoire, comme on pourrait le faire d'un
caillou dévalant une pente, mais il est impossible de mesurer
directement le sens d'un mouvement pour un organisme. Toute mesure
s'inscrit donc dans le projet de celui qui mesure et qui projette une
fin soit sur le vivant qu'il mesure soit sur l'objet inerte. La
mesure scientifique, par exemple, a pour finalité la confirmation
d'une hypothèse.
A. La mesure
scientifique
La mesure est une
activité technique, un moyen en vue de déterminer précisément un
phénomène dans le cadre d'une intention. Elle n'est donc pas un
acte neutre. Cependant, la science, en s'appuyant sur des instruments
de mesure, prétend à une certaine neutralité : l'objectivité
émancipée de tout jugement de valeur particulier. Ainsi, dire que
l'eau bout à 100° ne dépend aucunement de l'opinion de telle ou
telle personne. C'est un fait établi. Toutefois, ce fait ne prend
son sens que dans une pratique et cette mesure est utile. Il n'y
aurait pas de sens à mesurer le réel sous toutes les coutures, si
ce n'était dans le cadre d'une activité, en vue d'un résultat. Il
ne faut donc pas confondre l'objectivité du résultat métrique avec
la raison de cette mesure (3).
Afin de montrer
maintenant la nature mécaniste de la mesure du vivant, notons
d'abord que la science procède par division. C'est le sens du mot
"analyse". Mesurer un corps, c'est d'abord diviser celui-ci
en autant d'unités que le permet l'étalon de mesure. Je mesure la
longueur d'un bâton en tant que je considère celui-ci comme
l'addition de segments discontinus. Il fait par exemple dix
centimètres, comme s'il était fait de dix tronçons d'un
centimètre. Avec l'anatomie, nous divisons le corps vivant en
éléments pertinents. Chaque élément sera considéré comme un
rouage nécessaire au fonctionnement de l'ensemble. La pensée
mécaniste consiste à voir ainsi le réel comme composé de modules
en interaction. C'est une pensée analogique du réel. Les choses
sont considérées comme si elles avaient été construites pièce
par pièce à la manière d'une horloge.
La
mécanisation du vivant participe d'une mécanisation du réel.
Celle-ci repose sur la réduction à des éléments constituants :
non la terre, l'eau, l'air et le feu, comme les anciens, mais
l'atome, le gène, le neurone et le bit. Les technologies tentent de
faire converger ces domaines et de les réduire au bit de
l'intelligence mécanique des ordinateurs (computer
vient du latin computare
signifiant calculer). Ce qui justifie une telle réduction est
l'objectivité accordée à la mécanisation contre les évaluation
subjectives. Les instruments de mesure et de calcul mécaniques
abordent en principe le réel de manière neutre. Cette opinion
participe néanmoins d'un parti pris anti-subjectif qui motive la
mécanisation de l'objet analysé (4). La pensée mécaniste
considère alors le vivant de manière causale, en s'intéressant à
un enchaînement qui explique le fonctionnement du vivant. Mais
l'unité du projet du vivant lui échappe pour la simple et bonne
raison qu'elle ne l'intéresse pas. La chose est d'autant plus
malaisée pour l'homme qu'il ne suffit pas de dire que l'homme n'est
pas mesurable en tant qu'il a une finalité. L'homme est surtout
celui qui est capable de possibilités multiples, au sens où il
n'est réductible à aucune de ses fins. Ce n'est pas seulement en
tant que vivant qu'il échappe à la mesure mais en tant que vivant
libre (5).
Il s'agit aussi,
avec la mesure, de remplacer la présomption par une anticipation
rigoureuse. Les lois tirées des mesures garantissent, dans la mesure
du possible, la réussite de nos projets, en tant qu'elles les
éclairent et que nous nous engageons en connaissance de cause. Le
savoir est ainsi garant du pouvoir, quand par exemple nous pouvons
prévoir la trajectoire d'un projectile, un séisme ou le temps qu'il
fera. Cependant, il faut distinguer le pouvoir au sens technique du
pouvoir au sens politique. La science, dans les mains des experts et
des gouvernants, peut tendre à contrôler les manifestations
humaines en les réduisant à des phénomènes objectifs. Médecins,
sociologues, sémiologues etc. ne se contentent pas d'expliquer les
faits, mais savent comment les déterminer et agir sur une
population. On peut même supposer que, tout autant sinon plus que la
volonté d'émanciper les hommes, la volonté de mieux gouverner
préside au développement des moyens techno-scientifiques. Ces deux
volontés ne sont d'ailleurs pas disjointes. On ne fait parfois le
mal que sous l'apparence du bien. Ce qui permet la tolérance et la
pénétration de la biopolitique, c'est qu'elle est engagée sous les
formes du progrès. De même, le contrôle est accepté en tant qu'il
est censé assurer la sécurité. La mesure permet donc de mieux
appréhender et contrôler non seulement chaque individu dans son
corps, voire son esprit (quotient intellectuel, neuromarketing) mais
aussi les groupes de population. Ceux-ci sont conçus comme des flux
démographiques physiques (6).
Le
vivant se trouve alors plaqué sur le passé qu'on lui constitue et
qui lui assigne une place, à laquelle il doit s'identifier d'autant
plus aisément qu'elle est objective. Le quotient intellectuel, comme
le quotient génétique, réduit l'existant à une performance
préétablie en fonction de données. Son horizon lui est prédéfini,
comme lors des stages d'évaluation. Il s'agit de dessiner un avenir
à la place du sujet lui-même. L'homme n'est donc plus maître de
son avenir. Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley met en scène ce
genre de société qui produit elle-même les individus en fonction
des besoins de la société. Ainsi la société n'existe plus pour
l'individu, mais inversement c'est l'individu qui existe pour la
société faussement considérée comme finalité en soi - alors que
c'est en réalité une société imaginée pour et par une minorité
dominante. Dès lors que l'homme est mesuré, sous-pesé, il est
assimilable à une classe. Par rapport à une moyenne, celui-ci est
trop petit ou trop grand. Ainsi cet être devient un exemplaire d'une
classe. Le milieu sportif fonctionne ainsi, avec des classements, des
performances à réaliser. La singularisation d'un individu exige de
lui des résultats exceptionnellement bons. Le style n'est qu'une
valeur ajoutée pour garantir le spectacle. Plus on est champion,
plus on existe. Ce n'est pas le sujet lui-même qui est impliqué
mais son appartenance à un modèle, comme l'ouvrier modèle
soviétique Stakhanov. Possède alors une valeur ce qui se rapproche
le plus de l'idéal. Autant dire que seul vaut comme pierre de touche
cette abstraction, ce néant. Agamben, dans Homo
Sacer,
montre bien comment l'exemplarité induit son contraire l'exception.
Il y aurait non seulement des êtres inférieurs au modèle, dont
l'objectif extérieurement attribué serait de tendre vers un idéal
mais également ceux qui sont considérés comme hors de la courses
et donc éliminables.
Il
ne s'agit pas cependant de diaboliser la mesure en faveur d'un retour
obscurantiste à la bougie, mais d'indiquer la limite du calcul, la
mesure de la mesure, pour une rationalité raisonnable. La mesure du
vivant, nous l'avons dit, peut servir à déceler une maladie,
prévoir une performance, personnaliser un vêtement. Parfois la
mesure exacte permet de vaincre les préjugés. La mesure exacte de
la pollution d'un environnement est précieuse pour la protection des
populations et suppose d'analyser les individus eux-mêmes pour
mesurer leur exposition à un produit toxique (7).
II.
Les corps identifiés
Nous devons à présent aborder le terme de biométrie au sens
courant d'outil d'identification. Lorsqu'on cherche à identifier un
individu biométriquement, c'est l'identité légale qui est visée.
La science elle s'intéresse davantage aux classes qu'aux individus.
Elle mesure les corps par rapport à des normes et des lois
biologique et non en fonction de caractéristiques singulières.
Depuis le début, la biométrie tend à établir quel est l'auteur
d'un objet ou d'une action, par exemple en relevant des empreintes
digitales. Cette identité objective est distincte de l'ipséité,
c'est-à-dire de l'identité personnelle, biographique, relevant du
récit de soi. Cette ipséité, en dépit de la tentative de se
définir, reste entachée de doutes et de revirements (8). L'identité
légale, elle, est définie absolument de l'extérieur, dans le but
pratique d'éviter une fraude ou une usurpation d'identité.
L'utilisation juridique des caractéristiques physiques du corps
n'est pas une nouveauté. Au XIXe siècle avant Jésus-christ en
Chine, on signait des traités commerciaux grâce aux empreintes
digitales. En Palestine, on a retrouvé des poteries signées de la
même manière (9). Il s'agit bien d'un usage juridique lié à la
propriété et non d'une pratique destinée à comprendre l'auteur.
Ainsi la toile peinte nous parle en partie de son auteur mais la
signature en bas du tableau attribue ce récit à un corps précis.
La
biométrie permet de transformer et fixer le vivant en une trace
écrite consignée dans un registre. Le fichier est un support de
mémoire partagé. Il fige la vie dans un passé irrémédiable et
collectif. Ainsi le fichier est-il une sorte de récit minimal sur
autrui, d'autant plus objectif qu'il n'a pas été constitué par le
fiché lui-même mais par un observateur muni d'instruments excluant
sa subjectivité. La trace biométrique reste un fossile aussi
extérieur à la vie de son propriétaire qu'à celle d'un tiers.
L'enregistrement
le plus fidèle possible des actions de chacun, sa caractérisation,
son classement, reviennent à situer dans une structure un individu,
à lui conférer une place, une fonction. Une fois figé dans la
structure, il devient possible de déterminer l'avenir. Le fichier
ouvre à une pratique. Untel a tel profil pour tel travail ou telle
rencontre. Il ne peut avoir droit à telle assurance, voire il peut
ne pas être autorisé à vivre dans le cas de l'eugénisme (10).
Autrement dit, le fichage dresse un avenir. On sait qu'un fichier
peut être utilisé plus tard à des fins que l'on ignore encore.
C'est contre ce fichage, ce déterminisme a priori, que le sujet peut
devenir créatif. Créer c'est détruire un passé déterminant. Le
fichage comprend la créativité passée comme résultat et non comme
puissance et ouverture. La réduction d'autrui à une potentialité
fermée, à une quasi nécessité, est une mécanisation. C'est cette
tentative et son échec qui motivent la substitution progressive de
l'homme par la machine jusque dans les emplois de service. Il ne nous
restera peut-être plus que le sabotage pour ne pas finir inutile et
exclus (11).
L'objectif
principal du fichier est la sécurité. On veut s'assurer de
l'identité, de la présence et de l'absence de quelqu'un afin
d'assurer un certain ordre (12). Le désir d'ordre explique le peu de
résistance aux procédures de contrôle. Dans un aéroport, où l'on
redoute tous le désordre, la fraude, le terrorisme etc. personne ne
refuse d'être contrôlé. Le refus de s'enregistrer est assimilé à
un crime potentiel. Le fichage de tous repose sur la volonté de
contenir l'agitateur potentiel. Ainsi, l'enregistrement fait de
chacun un danger pour l'autre en même temps qu'il constitue un rite
protecteur contre autrui. L'étrange paradoxe est que nous nous
laissons enregistrer, à la manière des criminels récidivistes de
Bertillon, pour nous innocenter en même temps (13). Dans un monde de
lutte et de compétition le rapport dominant est la méfiance. Les
dispositifs traduisent une vision pessimiste de l'homme, comparable à
un prisonnier sous haute surveillance (14).
La
biométrie atteint la nudité la plus radicale. Cette nudité est
l'homme réduit à son physique, à sa contingence la plus animale.
Au contraire, le vêtement quel qu'il soit permet à l'homme habillé
la construction d'une identité plastique, évolutive et, en cela, il
fait l'homme. Mais les simples caractéristiques corporelles, son
iris, ses empreintes, ne disent rien sur l'homme. Elle peuvent
déterminer un patrimoine génétique, mais celui-ci ne résume en
rien ce que nous sommes. Ce que nous sommes est le résultat d'un
patrimoine donné et de la manière dont nous nous en accommodons.
Seulement, la biométrie utilise le corps comme une signature qui,
dans le fichier, est associée à des informations. Le corps
biométrique n'est rien qu'une clé ouvrant un dossier.
Contre
la transparence des individus, et leur contrôle au nom de la
sécurité et de l'utilité, la défense éthique de la
confidentialité s'impose au nom de la liberté. Elle permet tout
d'abord d'échapper à un contrôle dont la légitimité morale peut
être discutable. De nombreuses personnes doivent à la fraude leur
survie durant la seconde guerre mondiale. Certes la fraude peut avoir
une finalité criminelle (qui peut même consister à violer le
principe de confidentialité en forçant l'accès aux données
d'autrui), mais elle peut également permettre d'échapper au crime
d'Etat. La confidentialité permet de conserver un espace de liberté,
de se défaire de ses opinions passées, d'éviter de s'offrir aux
préjugés. Car connaître quelque chose sur quelqu'un n'est pas
comprendre quelqu'un. C'est même parfois le contraire. Il y a une
vertu éthique et sociale de l'ignorance. Elle permet de construire
ensemble la relation au lieu qu'elle soit déterminée d'avance (15).
La volonté de savoir, avec son souci d'exactitude, ne peut
s'appliquer à personne dans la mesure où l'homme est spontanéité,
liberté et créativité. Son être est un agir qui recompose cet
être en sursis. La possibilité du pardon repose sur cela. La
justice et la sanction supposent également la possibilité d'un
retour sur ce nous avons été (d'où l'absurdité de la peine de
mort ou la perpétuité).
La
collectivité doit défendre l'individu contre elle-même. Elle doit
donc se poser des limites afin de préserver la liberté (comme
effacer les données des fichiers dans la durée ou cloisonner les
registres). La raison est liée à la force du préjugé, les risque
de l'ignorance partielle, le calcul vis-à-vis d'autrui, qui peuvent
être alimentés par des informations sur la sexualité, la religion,
la santé, etc. Le totalitarisme envisage l'individu dans le tout, en
le résumant à l'ensemble de ses caractéristiques (16). Contre
cela, l'individu doit pouvoir maîtriser ce qui apparaît de lui. Il
doit pouvoir changer d'apparence en fonction des circonstances.
Le
sujet déborde son individualité. Il est créatif, susceptible de
reformuler et contrôler son image. Il existe autant par son mystère
et sa distance infinie que sa présence. Imagine-t-on une amitié où
tout serait explicite et donné d'avance ? Les rapports
intersubjectifs sont des rapports de construction, ou l'identité se
reformule pas à pas, ou l'identité commune de la relation est
elle-même en perpétuelle reconfiguration. Sans cela, la relation
serait sans vigilance, sans sortie, sans échanges. Ce ne serait plus
une relation mais une intrication, comme les rouages d'une machine.
Avec la série des identités qui la compose, on considère la
société comme une usine dont les rouages seraient maîtrisés de
l'extérieur par l'ingénieur (17). La société véritable est
organique. Les rouages créent eux-mêmes la machine. Une société
biométrique n'est plus une société mais une usine. Tandis que la
dimension sociale du vivant lui est fondamentale en tant qu'elle est
organique, vivante et qu'elle reflète la créativité de chaque
membre. Malheureusement, si l'individualisme est aujourd'hui une
réalité, ce n'est pas en tant que développement personnel des
subjectivités, mais au contraire en tant que crispation monadique de
chacun dans une totalité qui le contrôle.
La fin du
contrôle n'est pas la vitalité du rouage mais l'harmonie de la
machine. Il tente de déceler le rouage déficient par rapport à ce
que doit être la machine, sans considérer que ce rouage rejeté est
une pièce essentielle d'une autre machine possible (18). La
surveillance n'est pas neutre mais justifiée par un modèle et une
sélection. Rejeter la surveillance et la discipline n'est pas un
acte incivique. Au contraire, c'est affirmer que le bien de la
société ne peut être fixé d'avance par une poignée d'experts
mais dépend de l'invention collective. Il faut d'ailleurs distinguer
la régulation par la loi de la direction par la norme. Le problème
de la biométrie est son manque de neutralité. Elle dessine un idéal
de santé sociale. La loi, en dépit de ses imperfections, doit nous
protéger des maux occasionnelles, tandis que la norme sécuritaire
règne sans cesse.
Pour
conclure, nous devons noter que l'évolution scientifique et
technique s'accompagne d'une évolution politique. L'arraisonnement
de la nature et l'aliénation de l'homme sont concomitants. Certes,
nous avons de notre société l'image d'une société démocratique
moderne et savante. Mais cela ne doit pas nous dissimuler
l'infrastructure de cette idéologie : le contrôle global et
mortifère. La destruction de l'environnement naturel n'est pas
extérieure à la destruction politique de l'homme. La fin de
l'humanité n'est pas nécessairement une catastrophe spectaculaire.
Au contraire, le spectacle dissimule la catastrophe. Il faut déceler,
à travers les intentions avouées de la technoscience, un projet
plus global et fondamental, une vision aveugle à clarifier. Derrière
le confort, la sécurité, on retrouvera la mort, le calcul, une mise
en réserve de la vie incapable de la laisser être. Nous avons donc
connecté la notion de biométrie, au sens de technique
d'identification, à l'acception plus large de mesure du vivant,
contre le vivant. Nous perdons l'altérité, l'infini, la liberté,
dans la totalité. La mesure en général est bien entendu un mode
d'appréhension des choses tout à fait respectable, mais elle ne
saurait transférer son principe à la politique, à l'éthique, ni
même à l'économie. Tout comme la loi doit nous défendre contre
elle-même, la mesure doit trouver ses frontières. En ce sens, le
refus des dispositifs de contrôle et de la réduction du vivant à
une valeur d'échange est nécessaire pour la préservation de
l'humanité (et de la naturalité). La barbarie n'est pas uniquement
derrière nous, comme un état de nature animal d'où il faudrait
sortir, mais aussi devant nous, comme devenir machine de tout ce qui
est.
Notes
(1)
La gestion biopolitique de la population correspond au moment où le
droit de mort du souverain devient le droit de vie. C'est-à-dire que
le pouvoir devient global et non ponctuel. La peine capitale,
appliquée au criminel, est remplacée par l'extermination de la
menace biologique. La prévention remplace la punition (Cf. Michel
Foucault, Histoire
de la sexualité).
(2)
Biométrie : Etude quantitative des phénomènes biologiques à
l'aide des méthodes statistiques et du calcul des probabilités
(Dictionnaire de
l'académie française).
(3)
Certes,
les premiers scientifiques, dans l'antiquité, et la majorité
d'entre eux avant Bacon et Descartes, considéraient la science comme
une activité désintéressée, à la différence de nos
techno-scientifiques. Toutefois, ne pas viser une utilité pratique
ne signifie pas n'avoir aucun intérêt du tout. Celui-ci pouvait
être religieux, artistique ou politique. La vie contemplative reste
une activité motivée, sans quoi elle serait insensée. La
conception de la science comme art libéral a sans doute du sens, en
tant qu'elle a pu et peut se distinguer des arts mécaniques. Mais ne
pas avoir d'intérêt technique ou utilitaire ne signifie pas ne pas
avoir d'intérêt du tout. L'art et la science ont un intérêt
esthétique et social, voire religieux. S'ils répondent à un désir
intellectuel et non manuel, ils n'en restent pas moins des activités
liées au désir.
(4)
"Pour les auteurs d'Atlas scientifiques de la fin du XIXe
siècle, la machine était un idéal à la fois littéral et
régulateur. Les machines palliaient les déficiences de la volonté,
lorsque celle-ci menaçait de prendre le dessus ou qu'elle partait
dans des directions contradictoires. La fabrication d'images
contrôlées par des machines était un symbole fort et polyvalent,
essentiel au nouveau but scientifique de l'objectivité"
(Lorraine Daston et Peter Galison, Objectivité,
Presses du réel 2012).
(5)
Si la science est mécaniste et qu'elle considère le vivant comme
une machine, il faut réfléchir à la différence entre cette
analogie et le vivant lui-même. La machine est inerte, au même
titre qu'un cailloux si rien ne la meut. La machine et le caillou, en
dépit de leur différence de complexité, sont des moyens qui
reçoivent une fin de la part du vivant qui les utilise. La maison
est un agencement de cailloux pour se loger, comme l'automobile est
un agencement de métal pour se déplacer. Ce qui va distinguer la
maison et la caillou de la plante, c'est que la plante poursuit seule
son but qui est de croître et se maintenir. Elle « fait sa
vie », pourrait-on dire. L'animal poursuit le même objectif,
mais possède en plus la sensibilité et la mobilité. L'homme désire
également croître, se maintenir, sentir et se déplacer. Mais on
peut y ajouter le souci d'élévation spirituelle, de réconfort
affectif, etc. Une hiérarchie se dessine où le vivant apparaît
comme l'agent de l'inanimé. Ainsi, réduire le vivant à une
machine, c'est clairement le réduire à la passivité et
l'instrumentalité. C'est le considérer non comme vivant mais comme
inerte.
(6)
De nombreuses critiques ont été formulées contre la mesure du
vivant, contre le positivisme scientifique, au nom d'un certain
vitalisme. L'un des modèles les plus influents est sans doute celui
de Heidegger et de sa critique de l'arraisonnement. Mais on
trouverait sans doute d'autre d'autres points d'appui chez Bergson,
Dilthey, Nietzsche, etc. D'un point de vue historique, on peut parler
d'une réaction romantique contre la philosophie des Lumières.
Derrière ce romantisme, on trouve effectivement des mouvements
conservateurs, voire réactionnaires, mais aussi libertaires à
travers un certain Nietzschéisme de gauche en 68, des formes de
décroissance chez Illich, Ellul. On a pu percevoir ce rejet du
positivisme comme une posture conservatrice et moraliste opposée à
la marche du progrès scientifique. Seulement, le positivisme, sous
un dehors progressif dans sa méthode, peut être animé par une
volonté conservatrice. Les thuriféraires du progrès et de
l'innovation aujourd'hui peuvent être également les défenseurs des
valeurs traditionnelles. Inversement, la méthode compréhensive peut
tout à fait servir un projet d'émancipation en valorisant la
liberté.
(7)
Nous pensons ici en particulier aux mesures qui auraient dû être
effectuées rapidement après la catastrophe de Fukushima. Mais les
services rendus par la mesure sont nombreux. La mesure du sang permet
la survie du diabétique. Une étude sérieuse sur les effets du
cannabis serait meilleure que la politique des préjugés, ce que
montre l'histoire de sa répression aveugle aux Etats-unis (Le
documentaire Grass
de Ronn Mann montre par exemple à quel point la lutte historique et
liberticide contre le cannabis aux Etats-unis se fonde sur le préjugé
plutôt que des études sérieuses). Le
sur-mesure suppose la mesure individuelle contre la standardisation
des tailles petites ou grandes. De même, la géométrie et
l'arpentage furent des outils précieux pour l'astronomie, la
géologie, l'architecture, etc. Ils permirent la précision,
l'anticipation, l'économie, l'expertise, le diagnostique et le
pronostique.
(8)
"Contrairement à ce qui se passe dans le cas de la biométrie,
qui se résume au fond à un jeu de similitudes et de différences
par rapport à d'autres (mêmeté), le corps autodésigné est ouvert
à l'autre (cf. P. Ricoeur, Soi-même
comme un autre).
Il est conçu comme produit par des récits des histoires et non pas
simplement par les données corporelles abstraites qui font
l'ordinaire de la biométrie" (David Lyon in L'identification
biométrique,
Edition de la maison des sciences de l'homme, 2011, pp. 361-365).
(9)
Jacques Pierson, La
Biométrie,
Lavoisier, 2007
(10)
Anne fagot Largeault qualifie l'eugénisme d'"euthanasie
préventive".
(11)
"C'est le geste du refus de la résistance qui crée le sujet"
(Alain Touraine, Critique
de la modernité).
(12)
"L'origine du contrôle remonte à la police des biens en
Mésopotamie avec l'invention du calcul et de l'écriture. Il répond
aux nécessités de la comptabilité et de l'inventaire qui sont
l'état civil des biens Et parmi ces biens, les objets, le cheptel,
les esclaves" (Pièces et Main d’œuvre, Terreur
et possession,
L'échappée, 2008, p 120-121).
(13)
Alphonse Bertillon (1853-1914) est, rappelons-le, un criminologue
français, créateur du bertillonage, méthode d'identification des
criminels fondée sur des mesures anthropométriques.
(14)
"Les sociétés contemporaines se présentent comme des corps
inertes traversés par de gigantesques processus de désubjectivation
auxquels ne répond aucune subjectivation réelle. De là l'éclipse
de la politique qui supposait des sujets et des identités réels (le
mouvement ouvrier, la bourgeoisie, etc.) et le triomphe de
l'économie, c'est-à-dire d'une pure activité de gouvernement qui
ne poursuit rien d'autre que sa propre reproduction... De là surtout
l'étrange inquiétude du pouvoir au moment où il se trouve face au
corps social le plus docile et le plus soumis qui soit jamais apparu
dans l'histoire de l'humanité. Ce n'est que par un paradoxe apparent
que le citoyen inoffensif des démocraties post-industrielles...,
celui qui exécute avec zèle tout ce qu'on lui dit de faire et qui
ne s'oppose pas à ce que ses gestes les plus quotidiens, ceux qui
concernent sa santé, ses possibilités d'évasion, comme ses
activités, son alimentation, comme ses désirs, soient commandés et
contrôlés par des dispositifs jusque dans les détails les plus
infimes, que ce citoyen donc (et plus précisément à cause de cela)
soit considéré comme un terroriste potentiel. Alors que les normes
européennes imposent à tous les citoyens ces dispositifs
biométriques qui développent et perfectionnent les technologies
anthropométriques (depuis les empreintes digitales jusqu'aux
photographies signalétiques) qui avaient été inventées au XIXe
pour identifier les criminels récidivistes, la surveillance vidéo
transforme les espaces publics de nos cités en intérieurs
d'immenses prisons. Aux yeux de l'autorité (et peut être a-t-elle
raison), rien ne ressemble autant à un terroriste qu'un homme
ordinaire (G. Agamben, Qu'est-ce
qu'un dispositif ?,
Payot rivage 2006).
(15)
"La volonté d'enraciner l'identité humaine dans son aspect le
plus biologique ne signifie-t-elle pas un retour en arrière ?
Peut-on définir quelqu'un par des critères corporels immuables
hérités de la nature au moment même où la revendication
démocratique prend la forme d'une aspiration à l'autoproduction de
soi ? L'identité relève de moins en moins de l'héritage et de
plus en plus d'un projet personnel dont chacun veut être
l'architecte" (Philippe Lemmoine, ancien membre de la Cnil).
"L'aspiration à disposer de plusieurs identités, comme en
témoigne les usages d'internet, et ce monde des pseudonymes
contribue sans doute à une fragmentation de l'identité numérique.
Parallèlement et bien antérieurement, les légitimes réticences à
l'égard des interconnections de fichiers, notamment administratifs
ont encouragé une fragmentation de l'identité administrative où se
niche notre liberté. Mais cette logique de fragmentation, voire de
dématérialisation, ne concoure-t-elle pas à la montée en
puissance de l'identité biologique ? Comme si la tentation de saisir
une identité immuable au niveau le plus profond s'alimentait tout à
la fois de notre désir de liberté et de nos craintes que l'identité
de l'autre soit incertaine" (Rapport d'activité 22 de la
commission nationale de l'informatique et des libertés).
(16)
"La version totalitaire du crime possible se fonde sur une
anticipation logique d'évolutions objectives. Les procès de Moscou,
où la vieille garde bolchévique et les chefs de l'armée rouge
étaient les accusés, donnèrent des exemples classiques de
châtiments pour des crimes possibles" (H. Arendt, Le
Système totalitaire,
1951). "La domination totale, qui s'efforce d'organiser la
pluralité et la différentiation infinies des êtres humains comme
si l'humanité entière ne formait qu'un seul individu, n'est
possible que si tout le monde sans exception peut être réduit à
une identité immuable de réaction" (Id) "Qu'est-ce que
l'Etat totalitaire sinon une technique - la technique des techniques
?" (Bernanos, La
France contre les Robots,
1947).
(18)
La borne biométrique permet la détection d'une anomalie, de la
présence ou de l'absence, d'abord sur les sites stratégiques. Puis
la technique se généralise à des fins policières et économiques.
On peut prendre pour exemple quelques établissements scolaires de la
région : Collèges Ernest Renan et Le Hérault à St Herblain,
Stendhal à Nantes, J. Rostand à Orvault, Fondation Auteuil à
Bouguenais (Edgar Nement, Lettre
à LULU,
n°77). Voici un témoignage des problèmes occasionnés par ce
dispositif : "Un élève se présente devant ce portillon
d'accès à la cantine scolaire dont l'ouverture est commandée par
une borne biométrique. Si les parents n'ont pas réglé en temps et
en heure la facture de cantine de leur enfant, ce portillon ne se
débloque pas et un message retard de paiement s'affiche de manière
très visible sur un écran tactile situé en hauteur au dessus de la
file d'attente. L'enfant est alors sommé de se justifier, parfois
même de confier, devant tout le monde, des difficultés familiales..
Et éventuellement de se faire littéralement insulté par ses
camarades en raison du ralentissement qu'il est accusé de provoquer"
(Xavier Guchet, L'identification
biométrique, Edition
de la maison des sciences de l'homme, 2011, pp. 165-168
).
Raphaël Edelman, Rencontres de Sophie, Nantes 2013
Crédit photo : http://www.nlm.nih.gov/visibleproofs/galleries/technologies/bertillon.html
Crédit photo : http://www.nlm.nih.gov/visibleproofs/galleries/technologies/bertillon.html
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