On ne
parviendra pas à analyser correctement la propriété si l'on
considère uniquement qu'une chose appartient soit à quelqu'un soit
à quelqu'un d'autre, sans considérer que certaines choses
appartiennent à plusieurs personnes en même temps. On peut même
supposer qu'au départ rien n'est exclusif et que nous prélevons peu
à peu des parties sur le bien commun en en privant les autres. Or ce
prélèvement doit se faire selon un certain équilibre.
Puisqu'un
grand nombre de problèmes éthiques se rapportent à l'égoïsme,
l'avidité et l'orgueil, nous serons tentés, pour les résoudre, de
privilégier, dans un premier temps, le bien commun par rapport à la
propriété. Nous traversons une période de réhabilitation des
valeurs sociales en réponse au diagnostique contemporain concernant
l'individualisme régnant. On peut effectivement observer la
disparition des lieux de sociabilité réelle, le repli sur soi
généralisé, la mise en concurrence de chacun, l'individualisation
des technologies et des comportements, etc. Cette évolution peut
s'expliquer par la destruction des valeurs d'hospitalité,
d'entraide, de partage, de coopération, de respect etc. dont il ne
reste plus, dans les médias, que l'expression sans contenu.
Néanmoins,
il est impossible de nier la propriété sans entraîner de nouveaux
problèmes : ceux de la dépossession, de l'expropriation, de
l'extorsion, de l'aliénation, de l'exploitation etc. On ne confondra
donc pas la lutte contre l'égoïsme avec la lutte contre la
propriété. L'égoïsme consiste à ne pas se soucier de priver les
autres de ce dont ils ont besoin. Ainsi l'on ne peut combattre
l'égoïsme qu'en reconnaissant la propriété qui revient à chacun.
De plus, nous n'avons nullement l'intention de critiquer le monde
moderne au nom du sacrifice de soi à la communauté traditionnelle.
Il faut reconnaître ce qu'apporte la modernité en terme
d'indépendance par rapport à la famille, au métier ou au pays.
Dans ce
cas, dans quelle mesure devons-nous poser des limites à la propriété
et que devons-nous conserver d'elle ? Quel rapport doit avoir la
propriété avec le bien commun ? Nous voyons la difficulté
qu'il y a de concilier les valeurs de solidarité et d'indépendance,
de justice et de liberté. Nous devons condamner la gloutonnerie des
hommes et réfléchir aux moyens de limiter les grands déséquilibres
sociaux et environnementaux que nous connaissons. Mais cela suppose
également que nous définissions ce qui appartient à chacun de
façon légitime.
Nous
faisons la différence entre ce qui appartient à soi seul, ce qui
appartient au groupe et ce qui appartient à tous les hommes. Il y a,
par exemple, mes vêtements ; puis le mobilier et les outils de
ma compagne et moi ; et enfin le mobilier urbain, la végétation,
l'air etc. qui sont publics. Je ne prendrai pas les bancs publics
pour aménager ma maison ; on n'emportera pas les livres de ma
bibliothèques comme ceux de la bibliothèque municipale. Il y a donc
des biens que je possède et dont j'ai l'usage exclusif et d'autres
que nous partageons. Nous distinguons ainsi ce qui est privé ou
personnel et ce qui est public ou commun. Les choses prennent alors
une valeur en vertu du statut d'appartenance qu'elles reçoivent. Si
l'évaluation des choses faisait l'objet d'un consensus, il n'y
aurait aucun problème. Mais lorsque deux personnes sont également
convaincues qu'une chose leur appartient exclusivement, la colère et
la violence ne tardent pas à se manifester.
Si la
justice suppose une certaine harmonie entre les hommes concernant la
valeur et l'appartenance des objets, la question se pose de savoir
qui accorde cette valeur et détermine le statut des biens. Si ce
statut était évident, alors la valeur s'imposerait à tous
d'elle-même selon une certaine nécessité. Il ne devrait pas y
avoir de difficultés à faire reconnaître et respecter ce statut.
On peut ainsi se figurer un état de chose idéal où chacun pourrait
apercevoir la juste valeur des choses aussi nettement que l'on
distingue un arbre d'une maison. Nulle police ne serait alors
nécessaire pour faire respecter la propriété.
Mais
l'anthropologie nous montre que le droit varie selon les cultures.
Ainsi nous faisons la différence entre la propriété positive,
établie culturellement et susceptible d'être illégitime, et la
propriété naturelle, universellement reconnaissable et capable de
corriger les injustices culturelles. Cette propriété naturelle
relève de ce qu'on peut appeler le droit naturel. S'il existe un
droit naturel susceptible de résoudre les conflits de propriété,
il reste qu'il ne s'impose pas par son évidence. Et s'il ne peut
apparaître qu'au cours d'une expertise, alors il sera encore
possible de mettre en cause l'objectivité de l'expert.
Comment
déterminons-nous les sphères du tien et du mien, du nôtre et du
vôtre ? Pourquoi y a-t-il certaines choses que nous ne pouvons
pas partager ? Sans doute, par ce que nous en avons besoin et
que nous ne pouvons pas supporter qu'on nous les prenne ou nous les
emprunte. Cette intolérance est très certainement construite et
motivée par la culture et l'éducation et par conséquent peut être
illégitime. Dans ce cas, il s'agit d'une mauvaise habitude, d'une
tendance qu'il faudrait refouler. Mais n'y a-t-il pas quelques
éléments naturels dans notre culture que nous pourrions soutenir
légitimement ? Existe-t-il quelque chose comme un interdit naturel
qui persisterait au fond de chaque culture ? La question du droit
naturel suppose donc celle des frontières naturelles. Mais ce
dernier concept pourrait être interprété de manière à légitimer
le droit du plus fort. Les frontières naturelles seraient alors
celle que nous ne pourrions pas franchir en fonction de nos forces,
légitimant ainsi l'inégalité dans la nature. Ce n'est pas ce à
quoi nous voulons parvenir (1).
Il faut
peut-être poser la question autrement. Une société humaine et
libre n'est-elle pas une société émancipée de l'interdit et de la
frontière ? Dans ce cas, nous la ferons reposer sur le partage
et le don par exemple. Mais le partage et le don excluent-ils
vraiment l'interdit et la frontière ? On peut imaginer qu'une
vie libre puisse s'accommoder d'interdits grâce auxquels nous
parviendrions à concilier bien être personnel et bienfaisance à
l'égard d'autrui. Autrement dit, une société sans aucune limite
semble improbable, quand bien même cette société serait basée sur
le don (2).
S'il existe
de bonnes limites, la question se pose de savoir comment les faire
respecter en évitant de soumettre la société à une gestion
autoritaire. Celle-ci s'emploie à combattre la transgression des
interdits. Or l'histoire montre qu'un tel pouvoir ne cesse de
retourner la justice en injustice. Autrement dit, si les outils de
régulation culturels sont destinés au départ à garantir un besoin
naturel, ils tendent bien souvent à se retourner contre cet ordre
naturel (3). Il faudrait supposer, ici, que l'ordre naturel n'est pas
capable de se faire respecter par lui-même, qu'il a besoin pour cela
du renfort de la culture, et que celle-ci, comme n'importe quel
outil, peut dévier de sa trajectoire initiale au détriment de
l'ordre naturel. On voit ici le paradoxes des sociétés humaines,
qui ne pourraient se contenter de suivre l'ordre naturel mais
devraient le faire apparaître à travers une culture et une vie
sociale qui, par définition, l'en éloignent.
Afin
d'éviter le piège de la régulation autoritaire, nous pouvons
rechercher des méthodes alternatives, telles que la gestion
autonome, la concertation, la participation etc. (méthodes qui ne
sont pas pour autant plus simples, plus aisées ou nécessairement
plus efficaces). La méthode autoritaire peut être qualifiée de
corrective, en tant qu'elle tente de redresser par la force ce qui
fut tordu par la violence, et la méthode non autoritaire comme
préventive. S'il existe cependant des systèmes de corrections non
autoritaires (comme les modes alternatifs de règlement des conflits)
et des modes autoritaires de prévention (comme la discipline), on
peut tout de même affirmer qu'une méthode non autoritaire tentera
de combattre à la racine les raisons de désobéir afin de rendre
inutile l'autorité. Au lieu de combattre le vol par la prison, par
exemple, on abolira la propriété qui motive le vol. Nous sommes
tentés de dire que cette méthode est moins futuriste que
primitiviste, en ce sens qu'elle n'exige pas la mise en place d'une
autorité civilisatrice ou rédemptrice à venir destinée à
débarrasser l'homme d'une supposée violence naturelle. Elle vise
plutôt à restaurer la simplicité d'un mode de vie où les motifs
d'oppression auraient disparu. L'éducation et la culture, dans ce
cadre, tendent paradoxalement à dévoiler un rapport naturel au
monde, dénué des artifices oppresseurs que nous y avons ajoutés
(4).
Cette
démarche primitiviste s'oppose tout à fait aux postures de repli
survivalistes ("après moi le déluge") répondant aux
perspectives catastrophiques qui se dessinent en matières sociale et
environnementale. Ce pseudo-remède est en même temps la cause du
mal puisqu'il ne fait qu'accentuer les souffrances et diminuer la
solidarité. Si nous pouvons imputer à l'égoïsme la destruction
progressive du monde, la solution ne peut naître qu'au sein d'une
culture de l'entraide et de la protection du bien commun. Les
sociétés n'existent qu'en tant qu'elles permettent ce qu'aucun
individu isolé ne pourrait faire. Le résultat d'une association, la
force collective, est bien supérieur à la somme des efforts
individuels. Ainsi, le principe d'une société où chacun est en
lutte contre chacun est celui d'une société contradictoire et
destructrice de la société elle-même et des individus qui la
composent. Il n'y a de remède à la crise sociale actuelle qu'en
révisant le paradigme du conflit de tous contre tous. Cette
conception des rapports humains nourrit une grande partie de
l'anthropologie moderne, à l'exception des quelques modèles
coopératifs qui mettent l'accent sur l'entraide et qui tendent vers
des références historiques pré-modernes (sociétés sans Etat,
communes rurales, etc.).
La thèse
en faveur d'une société où chacun est en conflit avec les autres
repose sur l'opinion selon laquelle nous serions naturellement
égoïstes et incapables de nous intéresser sérieusement à ce qui
dépasse notre intérêt immédiat. Ainsi nous ne saurions fonder
aucune justice sur le sentiment d'empathie. Pour cela, il faudrait
éventuellement compter sur la raison, laquelle devrait exercer une
contrainte sur nos sentiments égoïstes. Ainsi se trouverait
légitimée l'autorité civilisatrice de la raison contre notre
nature première. Le thème de la raison civilisatrice, comparable à
celui de la religion civilisatrice, s'impose, à travers les
gouvernements et les techniques, comme remède à un état de nature
jugé chaotique. La nature originelle serait une jungle dont la
civilisation nous permettrait de sortir. Au fond, l'entreprise
colonisatrice et impérialiste s'exerce toujours contre ce qui est
jugé trop naturel. La thèse inverse postule au contraire que nous
sommes naturellement altruistes et enclins à la pitié et que
l'éducation est susceptible de détruire cette tendance. La
concurrence de chacun contre chacun serait, en ce cas, acquise et non
innée (5). Une troisième thèse est possible qui consisterait à
dire que nous sommes naturellement neutres, ni altruistes ni
égoïstes, et que nous devenons plus ou moins égoïstes ou
altruistes en fonction de l'éducation (6).
Il est
difficile d'établir laquelle de ces thèses est vraie, en vertu de
leur caractère abstrait et tranché. On peut alors tenter la
synthèse suivante : nous sommes naturellement un peu égoïstes et
un peu altruistes et une bonne éducation doit tendre à limiter
notre égoïsme et ne pas étouffer notre altruisme. Cette thèse
part du concret, en tant que le concret réunit les contradictions
abstraites, comme la gentillesse et la méchanceté, la générosité
et l'égoïsme etc. Mais le résultat est assez proche de la thèse
précédente. Tout dépendra de la direction que l'on fera prendre à
l'homme ou, plus précisément, à l'enfant. On peut aller encore
plus loin en ajoutant que la séparation entre égoïsme et altruisme
est trop abstraite : nous respectons les autres en tant que nous
prenons soin de nous-mêmes et réciproquement (7).
Dans une
société où la réussite personnelle prime sur le partage, le
respect des peuples et des générations est vidé de son sens et
devient un principe rhétorique. La concurrence entre les individus
et les groupes, entre les bons et mauvais "élèves",
présentée comme le moteur du progrès et la condition de notre
dépassement, nous tire en vérité vers le fond. Elle requiert des
outils d'évaluation, de ségrégation, de sélection, de
hiérarchisation et de normalisation. Dans ce cadre, les meilleurs
sont ceux qui se rapprochent le plus d'un modèle quantitatif
abstrait préétabli (records, quotas, plafonds, normes etc.). Ce
système est d'emblée coupé de la réalité et même morbide,
puisqu'il empêche les singularités de se compléter. Alors que dans
la réalité chacun coopère avec les autres en vertu de ses qualités
propres, de manière imprévisible et créatrice, le modèle
concurrentiel vise une norme aveugle aux possibilités du réel.
Arrêtons-nous
un moment sur la question de la concurrence entre les générations.
Dans un système fondé sur le progrès, nous sommes supposés
dépasser les performances de nos ancêtres et entrons donc en
concurrence avec nos prédécesseurs. En même temps, l'indifférence
à ce dont les générations futures hériterons de nous, en termes
de pollution et d'injustice, sous couvert paradoxalement de préparer
un monde meilleur, nous place également en concurrence avec nos
descendants (dans la mesure où l'on ne partage pas avec un
concurrent). Certes, les discours abondent sur l'attachement
identitaire ou le respect des générations futures. Mais les actes
eux ne visent que le bénéfice immédiat que l'on peut tirer de
telle ou telle exploitation. Les récoltes immédiates du tourisme et
du développement durable importent plus que l'approfondissement
historique et la défense réelle de l'écosystème. Pour conclure ce
passage sur la concurrence, on peut voir qu'elle consiste en une
appropriation soit de l'espace, au profit d'une minorité par rapport
à l'ensemble, soit du temps, au profit d'une génération. La
concurrence est donc destructrice du monde en tant qu'elle vise à
optimiser la force de quelques uns au détriment des ressources de
l'ensemble.
Nous vivons
dans un monde où règne l'inégalité. Le rêve d'une distribution
équitable des richesses et de la fin de l'exploitation de tous par
tous semble appartenir à la plus lointaine des utopies, tant le
système actuel paraît inamovible. Mais si cet état de chose ne
relève pas précisément de l'état de nature mais bien d'une
construction culturelle, il devrait être possible de retrouver dans
la réalité de certaines sociétés les valeurs sociales qui nous
font défaut. Ainsi, ce ne serait pas dans le ciel lointain des idées
qu'il faudrait aller chercher un modèle de justice, mais dans les
rapports les plus proches, dans la socialité primaire, dans les
relations amoureuses, familiales ou amicales. Et quand bien même
nous désirerions chercher plus loin, c'est bien sur terre qu'il nous
faudrait porter notre regard, dans quelques unes des sociétés
décrites par les anthropologues. L'économie du don, opposée au
marché concurrentiel, n'y apparaît plus comme une utopie
philanthropique mais comme une réalité. Elle repose sur des
échanges non calculés et parfois même prodigues, dans la mesure où
l'objectif n'est plus d'obtenir davantage que les autres mais de
créer avec les autres un rapport de réciprocité (8).
La logique
du donnant/donnant, avec la recherche du profit, n'a pour unique
finalité que l'intérêt personnel. Effectivement, cela génère à
première vue une forme d'indépendance. Mais il ne s'agit que d'une
apparence, puisque l'on dépend dans ce cas entièrement du système
économique et juridique qui nous assure notre indépendance
vis-à-vis des autres. Dans l'économie du don, et en dépit du
rapport d'obligation engendré par la nécessité d'être
reconnaissant, apparaît une autonomie véritable, une autosuffisance
par rapport au macro-système des échanges concurrentiels mondiaux.
On aurait donc tort d'opposer simplement l'indépendance du sujet
moderne à son aliénation dans les sociétés archaïques. Il y a
une aliénation du sujet moderne au macrosystème technique et une
indépendance du sujet, partagée avec le groupe, dans les
microsociétés par rapport au système globalisé. L'économie du
don, loin d'être un modèle utopique, régit les rapports effectifs
entre proches. L'économie de marché, elle, fait de chacun un être
éloigné des autres. Son modèle est utopique, en tant qu'il fait
plus de mal que de bien, en dépit de ses promesses : enrichissement
personnel et développement des nations. Ce dans quoi nous vivons en
réalité, c'est le chaos produit par cette utopie, qui pourtant
emprunte le nom de "réalisme" ou de "pragmatisme"
(9).
L'économie
du don conduit vers une certaine égalité. L'égalitarisme est
généralement perçu comme contre-nature et irréalisable. C'est
qu'il fait l'objet d'une caricature, celle de clones enrégimentés
dans un régime stalinien. Mais son principe réel est moral et vient
de ce qu'il n'y a aucune raison valable de s'enrichir immodérément
et d'exploiter sans frein le monde qui nous entoure. Le principe de
mesure et de modération rend possible le régime d'entraide. Ce que
je possède en trop et que je ne saurais consommer et utiliser seul,
je le partage. C'est un principe réaliste en tant qu'il est viable.
Mais une société où la propriété privée prime sur le partage
creuse les inégalités. Elle ne peut être naturalisée, à travers
le principe de concurrence, que par ceux qui ont intérêts à
maintenir leurs privilèges contre d'autres. Et si les exploités y
croient, c'est par identification à ceux qui les dominent. Un examen
plus attentif devrait au contraire les amener à militer pour
l'entraide. La fascination pour les sportifs et les vedettes (même
mêlée de haine, en ce qui concerne les politiques) semble
empoisonner indifféremment toutes les classes sociales. La décence
ordinaire des petites gens, si elle est bien
réelle à travers l'entraide, est tout de même largement menacée
par la vision agonistique du monde distillée par les médias.
Il existe
cependant une contradiction courante entre les exposés moraux et les
habitudes individualistes. Cette contradiction apparaît à tous les
niveaux, chez les sujets, chez les dirigeants, dans les médias, etc.
Nous assistons au grand écart quasi systématique entre des discours
politiquement corrects et les comportements cyniques. Il s'agit moins
de naïveté, comme si une morale surannée survivait fébrilement à
la réalité brute, que d'une nécessité profonde. Pour conserver le
sens de l'existence et préserver la confiance entre les hommes, on
ne peut prôner l'égoïsme ouvertement sans perdre immédiatement
l'adhésion des autres. Il est reconnu depuis longtemps que le
comportement prédateur doit reposer sur la ruse et la feinte et donc
sur la contradiction entre l'acte et l'expression : la guerre se
revendique de la paix, le désordre de l'ordre, l'inégalité de
l'égalité. Le mensonge, savamment orchestré par les plus lucides,
devient l'erreur ou la mauvaise foi lorsque l'opinion s'y laisse
prendre. Ainsi la raison pour laquelle les promesses ne sont pas
tenues et les déclarations d'intention foisonnent sans infléchir la
logique de l'exploitation est simplement que le discours de justice
est le masque sous lequel s'avance l'injustice. Tout ce qui
aujourd'hui détruit, la nuisance des machines, leur soif en énergie
et leur accumulation, l'organisation pyramidale qui leur correspond,
se présente comme des solutions aux problèmes qu'ils engendrent. Le
renversement de l'essence dans l'apparence et le mensonge
systématique de la communication agissent comme des anesthésiants
paralysant la pensée et étouffant les sentiments de révolte. La
chose n'est certes pas neuve. L'opinion est ce discours quasi
automatique qui se tient dans l'impensé. Elle rend le réel
relativement habitable, en ce qu'elle est le costume parfaitement
adapté à une époque pour en masquer les difformités.
Nous avons
jusqu'ici traité de l'égoïsme et de l'inégalité qui
caractérisent nos sociétés, en leur opposant une économie du don
et de l'entraide. Cette position consiste, d'une certaine façon, à
critiquer la propriété et à défendre le bien commun. Cependant,
reste la question de savoir ce qu'il est légitime de conserver pour
soi. Lorsque nous refusons de partager, il peut s'agir : soit de la
résistance, conditionnée par la culture individualiste, que nous
avons dénoncée plus haut et contre laquelle nous devons lutter
(contre les autres aussi bien que contre soi-même) ; soit d'un
refus légitime inhérent au fait que ce que nous possédons
détermine ce que nous avons à être. Dans ce dernier cas, la
propriété serait légitime, en tant qu'elle serait en quelque sorte
naturelle. Si le désir de posséder était entièrement acquis et
conventionnel, il faudrait en déduire que l'individu est par nature
dépossédé de tout, qu'il est pur être
sans avoir. Mais, par
là-même, il perdrait son individualité concrète, puisqu'un
individu doit bien posséder des propriétés propres. Un individu
sans propriétés relèverait d'une ontologie délirante, de la même
façon qu'un individu qui posséderait toutes les propriétés se
confondrait avec l'univers et n'aurait aucune altérité. Il y a donc
une échelle sur laquelle un être peut être
en fonction de ce qu'il a,
tout en étant
face à d'autres êtres qui sont
en fonction de ce qu'ils ont.
C'est l'intention principale de ce texte que de s'interroger sur ce
qu'on pourrait appeler un équilibre des sphères, une sorte de
schéma naturel écologique en vertu duquel chacun peut pleinement
être ce qu'il a à être, en tant qu'il ne manque de rien sans
priver non plus les autres.
Si la
propriété c'est le vol, si l'appropriation des bien d'autrui est un
crime, c'est au nom d'une possession inaliénable. Si l'on peut
dénoncer l'appropriation par autrui, c'est bien que toute propriété
n'est pas illégitime. Il y a donc lieu de distinguer ce qu'il est
légitime de conserver et, au contraire, ce dont autrui peut nous
priver. Il faut ainsi lutter contre le vol, l'extorsion,
l'expropriation ou l'aliénation, dans la mesure où ils privent
quelqu'un ou quelques uns. Ce qui définira alors la liberté sera
justement le fait pour l'individu d'éviter que ce qui lui appartient
lui soit confisqué par un autre. Autrement dit, l'individu est
aliéné dès lors qu'une partie de sa totalité devient la partie
d'un autre. Seulement, pour éviter de répéter la thèse libérale
de la lutte "naturelle" des totalités les unes contre les
autres, il faut convoquer une logique selon laquelle les totalités
se composent plus qu'elles ne s'opposent. Dès lors, nous nommerons
"bien commun" les parties communes à différentes
totalités (10).
Notre être
dépend du corps que nous avons, de notre habitat, de nos habitudes,
de nos outils, de nos savoir-faire, de nos ouvrages, de nos amis, de
nos ennemis etc. Certes, la morale nous invite à distinguer ce que
nous sommes et ce que
nous avons, à juger
les gens en fonction de leur essence et non de leur apparence, de
leur qualités intrinsèques et non de leur richesse matérielle.
Mais nous ne pouvons pas pour autant considérer le sujet comme un
absolu coupé de sa situation sans en faire une classe vide, un être
creux, impersonnel et abstrait. Notre essence ne saurait être
entièrement indépendante de notre apparence. Elle est plutôt la
forme que nous donnons à l'ensemble de ce qui nous constitue. Ce que
nous sommes est le
principe organisateur de ce que nous avons.
Notre être est donc
un certain agencement de l'avoir.
C'est par notre avoir
que notre être entre
en relation avec l'être
d'autrui. Ainsi il n'y a pas nécessairement contradiction entre mon
avoir et ton avoir.
Nous avons ensemble des choses mais nous en faisons chacun quelque
chose de spécifique. Ce bien commun, ce peut être une culture, un
espace, une machine, un outil, etc.
Nous
pouvons distinguer les propriétés communes, qui sont les choses que
nous avons ensemble dans un groupe, en tant que nous les agençons,
et les propriétés propres, qui sont ce que nous avons de manière
privée et sans partage, et parfois même en en privant les autres.
Notre propriété peut être en même temps commune, car nous pouvons
l'utiliser en même temps que les autres (c'est le cas d'un paysage).
Mais la propriété propre est ce à quoi les autres ne peuvent pas
accéder (mettons un journal intime). Cette oscillation entre
propriété propre et commune peut se lire à même l'espace, si l'on
considère la progression entre la chambre à coucher, dans une
maison, les pièces de vie commune, le quartier, etc. Cette gradation
ne pose aucun problème dès lors que les distances sont respectées.
En revanche, la privatisation du commun ou la mise en commun de ce
qui est privé correspond aux cas de litiges.
Nous
possédons notre habitat, en tant que nous œuvrons, et cela rarement
seul, à son agencement et que nous nous construisons un monde ; mais
nous pouvons en même temps ne pas en être propriétaire, au sens où
nous ne sommes que locataires. Dès lors, nous serons partiellement
privés d'agir. Nous ne pourrons pas rester aussi longtemps que nous
le désirons. Nous ne pourrons pas bâtir ou démolir comme nous le
voulons, tout en étant exemptés de certains frais. La distinction
entre propriétaire et locataire renvoie ici à deux conception de
l'avoir, l'une de droit et marchande et l'autre de fait et d'usage.
Cette dernière apparaît plus naturelle que la précédente. Elle
légitime, par exemple, le squat lorsqu'un propriétaire n'utilise
pas un bâtiment alors que des personnes sont à la rue.
Nos
propriétés sont donc les choses en tant que nous les utilisons, que
nous en faisons quelque chose, que nous les animons (un paysage
m'appartient du fait que je le traverse). Or aucun usage n'est
absolument solitaire. Mon quartier et ma maison sont animés par ceux
qui passent et qui y sont. Mon corps même, dans ses gestes, dans ce
qu'il a appris à faire, est traversé par l'action des autres. La
valeur d'usage est ainsi naturellement orientée vers le bien commun,
tandis que la valeur d'échange tend vers une particularisation et
une privatisation. La capitalisation privée tend vers l'abstrait,
car ce que l'on possède concrètement en tant qu'on l'utilise
implique davantage autrui.
Nous
comprenons mieux à présent ce que signifie le fait de se trouver
privé de ses biens par d'autres. Nous perdons alors les moyens
d'être et ce que nous avons été. Nous nous élevons contre
l'extorsion de nos biens, le ravissement de nos proches, la
disparition de nos ressources et de nos valeurs, car c'est à travers
eux que nous vivions. La lutte apparaît comme le moyen nécessaire
par lequel nous tentons de récupérer ce qu'autrui nous a confisqué.
La lutte légitime a pour objet la protection des biens légitimes.
La difficulté tient au fait de savoir sur quel critère juger de ce
qui est légitime ou non. C'est le problème de la justice, qui
implique deux opposants et un arbitre. C'est d'ailleurs ce tiers qui
démontre que la thèse de la lutte de tous contre tous est fausse.
Nous ne sommes qu'occasionnellement seuls face à l'ennemi. Lorsque
nous le sommes, c'est par défaut. Dans ces conditions, les choses
peuvent devenir catastrophiques. Mais quand le tiers réapparaît,
les choses doivent s'apaiser et acquérir une certaine objectivité,
si le tiers est suffisamment impartial, c'est-à-dire s'il est
réellement un tiers et non un allié ou un ennemi.
Le conflit
n'est d'ailleurs pas nécessairement le signe de l'échec de la
relation. Sous la forme douce de la négociation, il participe de la
définition incessante de l'espace commun, avec la prise de
conscience et l'affirmation de nos intérêts. Le conflit n'est pas
la guerre de tous contre tous, mais la dynamique rugueuse des
échanges matériels, affectifs et intellectuels. La négociation est
incessante et participe du vivre ensemble - en même temps, on
recherche un ensemble de règles afin d'éviter que les accords ne se
désagrègent à peine passés. Nous avons donc habituellement une
vision confuse du conflit. Il est perçu comme ce qui doit à tout
prix être évité. Mais cela induit le contraire de la démocratie.
Les échanges mis en scène et médiatisés sont totalement
inoffensifs. Ils masquent le règne de la pensée unique et le régime
de l'exclusion. Or l'art du conflit est un art du vivre ensemble, en
tant que les différences s'opposent sans pour autant dégénérer en
violence. Malheureusement, la violence seule paraît aujourd'hui
capable de briser le mur de silence faisant obstacle à
d'authentiques conflits constructifs.
Nous voyons
qu'il est utile d'avoir un principe qui permette de distinguer ce que
nous avons légitimement et ce que nous avons abusivement. La défense
du bien commun ne repose donc pas sur le rejet inconditionnel de la
propriété mais sur sa compréhension. L'injustice tient à deux
excès corrélatifs : le fait que certains possèdent plus que ce
dont ils ont besoin au détriment d'autrui, et le fait que certains
soient privés de ce dont ils ont besoin à cause de l'insatiabilité
d'autrui. L'injustice est un rapport d'inégalité selon le manque et
l'excès. Il n'est donc pas envisageable de lutter contre
l'appropriation excessive au nom de la dépossession de tous.
Autrement dit, l'enfer collectiviste n'est en rien préférables à
la jungle capitaliste. De la même manière, la privation
individuelle ne peut pas faire la richesse du groupe, pas plus
l'expansion illimitée de chacun ne peut parvenir à un ensemble
cohérent. La propriété n'a pas à disparaître dans le bien commun
ni l'inverse.
Ce qui est
à rechercher, c'est une certaine forme de mesure. Mon espace doit
pouvoir parfois se concentrer sur des lieux intimes et d'autrefois
s'étendre sur un territoire commun ; de même qu'il me faut à
certains moment pouvoir être seul et à d'autres moments être en
compagnie. Nous voyons qu'il n'est pas question d'établir des
limites entre différentes propriétés privées mais plutôt de voir
ce qu'il est possible de soustraire à l'intérêt commun.
L'anthropologie libérale tente de construire l'espace commun sur la
base d'un contrat entre les individus. Ici il s'agit plutôt
d'établir ce que l'individu peut momentanément prélever sur
l'espace commun.
Il importe
de trouver une conciliation entre propriété et bien commun sans
annuler l'un des termes. On peut affiner cette différence binaire
grâce à une échelle : l'avoir singulier
regroupe ce dont j'ai l'exclusivité à une certain moment, comme mes
organes, mes effets personnels, mes vêtements, ce qui se trouve dans
mon assiette ou dans ma bouche, etc. (11) ; l'avoir
particulier que je partage avec certaines
personnes, comme mon domicile, les outils ménagers, la nourriture,
les machines et les espaces de travail, les rues du quartier, la
langue que nous parlons, etc. ; l'avoir
universel comme l'air que nous respirons,
l'eau que nous buvons, la terre qui nous nourrit et sur laquelle nous
nous déplaçons, la chaleur du feu qui nous protège du froid, etc.
Il s'agit dans ce dernier cas de ce qui est nécessaire à tous les
hommes indépendamment de leur milieu, de leur statut, de leur
classe, leur âge, etc. Les problèmes surviennent dès lors que l'on
transgresse ces catégories du singulier, du particulier et de
l'universel (12). Il faut donc constamment définir ce qui peut être
possédé ou non, partagé ou non. Il importe de bien distinguer les
trois niveaux et de les détacher à partir du dernier. Une
communauté peut se constituer à l'intérieur du bien commun
planétaire et la possession individuelle peut s'établir à partir
du bien d'une communauté. Ainsi une communauté doit respecter
l'environnement où elle se trouve et l'individu peut profiter des
techniques du groupe dans lequel il vit.
Par
ailleurs, nous remarquons que le terme de "bien commun", si
nous l'opposons à "bien propre", en entendant par là
propriété individuelle, dénote aussi bien le couple, que le groupe
ou l'humanité - même s'il désigne le plus souvent ce qui
appartient à l'humanité. De même, le terme de propriété peut
servir à désigner des biens qui ne sont pas uniquement individuels
mais aussi collectifs. On comprend alors que pour traiter de la
propriété et du bien commun, il ne suffit pas d'établir une
frontière entre les deux mais aussi de réfléchir en terme
d'ensembles et d'équilibre des sphères. Une humanité bonne doit
parvenir à une harmonie entre les sociétés et à une harmonie
entre les individus, tout comme l'individu est à la recherche de son
propre équilibre. Autrement dit, les propriétés ne doivent pas
disparaître mais s'équilibrer. Cette remarque sur la polysémie
nous permet de souligner le rapport gradué entre les termes, puisque
la communauté peut se rétrécir à quelques uns et la propriété
s'élargir à tous.
Ce jeu de
poupées gigognes nous permet de voir que la morale, la déontologie
et le désintéressement ont tout de même pour contenu le bien des
individus et des groupes. A quoi rimeraient des devoirs, comme ne pas
mentir, ne pas tuer, etc. qui n'auraient aucun rapport avec la
qualité de vie ? Le respect de la loi morale pour elle-même n'a pas
de sens, pas plus qu'une vie bonne n'est possible contre la loi
morale. Les principes moraux valent en tant qu'ils nous rattachent au
concret, à l'éthique. Le désintéressement correspond à l'intérêt
de l'autre, qui n'est d'ailleurs pas nécessairement contraire au
nôtre. La déontologie représente l'utilité du groupe en
relativisant l'intérêt personnel. Mais relativiser n'est pas
détruire. La personne, faisant partie plus ou moins directement du
groupe, bénéficie médiatement de son désintérêt immédiat.
Aidant les autres, je m'aide moi-même. Laisser tomber un être dans
un précipice au lieu de le rattraper est autant une tragédie pour
moi-même qu'un malheur pour autrui. Au fond, la pure déontologie,
selon laquelle l'individu agirait contre son intérêt pour une
transcendance telle que l'Etat, le marché, la science, la religion
ou la nature, est aussi absurde que le pur utilitarisme, selon lequel
l'individu serait aveugle à autre chose que son intérêt personnel.
Le mal radical de l'égoïsme et son remède radical de l'abnégation
sont deux légendes philosophiques. Le crime n'est pas le résultat
d'une imperfection de la nature humaine mais des sociétés que les
hommes ont construites en entraînant privations et frustrations.
L'idéal d'abnégation sert à justifier cet état de fait, faisant
de la vertu un idéal inatteignable. Mais dans une société où le
crime ne serait pas structurel, le mérite du vertueux n'aurait aucun
sens (13).
Nous
entendons concilier liberté personnelle et respect du bien commun en
refusant de les séparer par une contradiction, à la différence de
la position libérale. Nous prétendons que la liberté des autres
étend la nôtre à l'infini, tandis que la thèse libérale affirme
que la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres.
La liberté du libéral semble n'être fondée que sur la contrainte
exercée sur autrui. Sa liberté commence là où s'arrête celle des
autres. Pour nous, la liberté est davantage qu'individuelle et
englobe la liberté sociale. Il n'y a que dans une société libre
que je puis être libre. Cette différence se traduit dans la façon
de faire régner la justice. Le libéral fait respecter sa propriété
par l'autorité, tandis que la thèse adverse détruit l'autorité,
l'Etat, l'entreprise, l'argent, les honneurs pour restituer à chacun
ce qu'il lui revient. Le libéral n'est libre qu'en apparence et dans
les termes. Il est opprimé par le règne de la concurrence, laquelle
est orchestrée par les institutions auxquelles il croit se
soustraire dans la vie privée. La liberté libérale est une
pseudo-liberté dans le malheur, contre les autres, dans la recherche
d'une jouissance solitaire ; tandis que la liberté selon nous se
développe avec les autres et contre ce qui les prive de leur liberté
(14).
On peut
s'interroger sur les raisons pour lesquelles le modèle libéral
domine en dépit de son absurdité et sur la manière dont on
pourrait y mettre un terme. Il faudrait pour cela analyser la force
de ses mensonges et la puissance de ses techniques (15). La
destruction du modèle libéral dépendra alors du rétablissement
d'un discours vrai et du sabotage des technologies de mort. Contre
l'argument selon lequel le modèle libéral est le seul possible
parce qu'il est le seul réel et observable, nous insistons sur une
erreur de perception savamment entretenue par les techniques de
mensonge. Revenons sur notre éducation, notre culture de masse,
notre marketing et notre politique spectacle et nous verrons que
notre perception se libérera des illusions et portera plus loin. La
solution, comme nous l'avons dit, serait de remplacer radicalement
l'économie et l'anthropologie marchande et libérale par celle du
don et de l'entraide. Cette économie du don est sans commune mesure
avec la gratuité. Elle garantit les rapports intersubjectifs. Le don
oblige, tandis qu'il n'y a aucune suite à l'échange marchand.
Chacun part de son côté après la transaction. Le don introduit une
relation infinie et indénombrable tandis que le marché détruit la
relation. "Les bons comptes font les bons amis", telle est
l'expression de cette amitié feinte qui n'est que la rencontre
subite de deux tendances unilatérales. En réalité, "avec les
amis on ne compte pas" (16).
Il peut
sembler à première vue qu'une économie du don détruise
l'autonomie des personnes en restaurant le communautarisme
traditionnel avec un certain totalitarisme de la coutume. Mais ce
sont deux choses qui peuvent être distinctes. L'entraide locale a
pour effet d'augmenter la force et l'indépendance du collectif par
rapport au système globalisé. Car s'il est exact que l'autonomie de
l'individu par rapport au groupe paraît plus élevée dans un
système globalisé, il reste que celui-ci devient dépendant de ce
système technique et administratif impersonnel. Il faudrait donc
pouvoir se libérer du système en partageant davantage avec le
groupe du point de vue économique, sans néanmoins perdre son
indépendance vis-à-vis du groupe du point de vue civique (égalité
homme-femme, respect de l'enfant, de l’hôte, démocratie, liberté
de choix professionnel, sexuel, etc.). Il ne s'agirait alors pas tant
d'un retour au passé que d'un détour par le passé, en retrouvant
la solidarité traditionnelle sans perdre la liberté moderne (17).
S'il est
vrai que l'économie du don accentue les rapports de proximité, le
don laisse aussi indéterminé le rôle que chacun doit jouer. La
proximité régule la sensibilité et l'implication de chacun, alors
que les décisions éloignées sont indifférentes à ce qu'elles
font subir aux autres. Le don laisse place à la décision et au
choix de ce qu'on donne, de ce que l'on rend, de la manière, du lieu
et du moment où on le fait, en engageant notre responsabilité du
fait que nous avons une marge de manœuvre - ce qui est en principe
impossible dans l'échange marchand (même s'il est bien souvent
aménagé par des arrangements qui nous ramènent vers le don). Il
faut reconnaître que ce que nous entendons par économie du don doit
être mieux défini. Nous entendons certes le don dans un sens
mélioratif proche de celui d'entraide, de coopération, etc. Nous
insistons surtout sur les vertus du flou assumé dans l'échange,
contre une rigueur marchande issue de la méfiance envers autrui.
Nous insistons également sur la dimension affective du rapport, au
lieu de rapports purement contractuels qui en réalité s'avèrent
trop distendus.
On peut
objecter qu'une telle apologie de la proximité et de la localité
risque de conduire à une forme de communautarisme sectaire, à des
replis identitaires ou propriétaires. Il est supposé dans ce cas
que la centralisation étatique ou le capitalisme international
seraient plus à même de garantir l'unité du genre humain et la
paix des peuples. La centralisation moderne tend à réduire les
communautarismes à une seule et unique forme sectaire. Elle pratique
un amalgame qui place sur le même plan les communautés autogérées
et les groupuscules politico-religieux fondamentalistes. Mais la
différence entre une communauté sectaire et une communauté
tolérante tient à leur rapport avec l'extériorité et
l'intériorité. Il s'agit de tolérer a priori les groupes voisins
ou même éloignés au même titre qu'on tolère dans le groupe les
particularités individuelles. La tolérance n'est pas l'indifférence
mais la curiosité pour la diversité du monde, plutôt que le repli
fascisant sur une communauté en grande partie idéalisée. Ainsi
communautarisme ne veut pas nécessairement dire sectarisme. On peut
tout à fait envisager des communautés qui cultivent en leur sein un
esprit de paix et de partage. L'histoire nous fournit d'ailleurs de
nombreux exemples de cohabitations pacifiques de communautés.
Chaque
membre du groupe est en même temps un étranger pour moi avec qui je
dois sans cesse pactiser. Dans cette union libre avec chacun, il n'y
a pas de relation qui aille de soi. Ainsi le groupe est-il mouvant et
la proximité renégociable. Je me protège des autres et du groupe
qu'ils forment, en même temps que je me repose sur eux. Je défends
aussi mon propre groupe contre ce qui le menace, tout en l'empêchant
de devenir à son tour menaçant et en veillant à la paix avec les
autres groupes. Ainsi mon milieu est-il quelque chose que je crée et
non que je subis, où je me plonge et dont je peux m'extraire.
L'exigence est la même qui régit la vie à l'intérieur du groupe
et celle avec les autres groupes. Il n'est pas davantage question de
se laisser enfermer dans une doctrine que d'y enfermer les autres.
Autrement dit, l'attitude pacifiste et compréhensive à l'égard des
autres groupes dépend de la mentalité qui règne à l'intérieur de
chaque groupe.
Les groupes
trop figés risques donc d'être sectaires, autoritaires et
intolérants. Un groupe trop fluide risque lui d'isoler les individus
et de les rendre vulnérables. En ce sens, une société
ultra-libérale n'est pas préférable à une société autoritaire.
A vrai dire, nous voyons les deux aspects s'entremêler.
L'atomisation des sociétés, dans une société matérialiste,
individualiste et marchande, appelle une compensation
communautariste, avec des désirs de solidarité et de spiritualités
difficiles à satisfaire dans le monde moderne (18).
En
principe, il faudrait s'orienter vers une société souple, ni figée
ni atomisée, capable de temporiser les situations sans s'exposer à
l'urgence et l'accident ni fonctionner pour autant en vase clos. Le
monde clos n'est pas plus vivable que l'univers infini. L'oppression
communautaire n'est pas préférable à la précarité des échanges
concurrentiels. L'articulation entre l'individu et le groupe doit
subsister pour qu'aucun des deux n'aliène l'autre. L'équilibre des
sphères privée de l'individu et commune de la planète a pour point
d'appui la sphère de la communauté, a condition que celle-ci
n'entrave pas la liberté de chacun et respecte le bien être de
tous.
Nous avons
tenté de valoriser le don et l'entraide contre l'appétit égoïste.
La défense du bien commun suppose une révision du modèle
anthropologique libéral. Nous l'avons caractérisé comme un
mensonge contre lequel il faut défendre une conception basée sur la
valorisation des rapports de don et d'entraide. Ceux-ci ne sont pas
uniquement utopiques puisqu'on en trouve la présence au sein de la
vie sociale réelle. En même temps, nous avons voulu reconnaître
l'intérêt individuel. Plus précisément, nous avons concédé que
l'être peut avoir
en toute légitimité. Il suffit alors de déterminer si cet avoir
ne prive pas
un autre être.
Il y a lieu alors d'articuler la propriété individuelle dans le
bien commun et de réfléchir à la façon dont chaque groupe règle
son rapport avec ceux qu'il contient et ce dans quoi il est contenu.
Il importe
d'éviter d'opposer l'individu au groupe, l'égoïsme et l'altruisme,
l'utilitarisme et la déontologie, l'éthique et la morale. Dès
qu'on le fait, on violente le réel en lui appliquant de force des
abstractions. La propriété et le bien commun appartiennent bien
plutôt à une même réalité, laquelle se structure selon des
niveaux d'appartenance plus ou moins élevés. Ces niveaux ne sont
pas toujours établis à l'avance et leurs frontières peuvent être
renégociées. Cette dynamique évite les institutions figées qui
mènent à la violence, celle des oppresseurs qui appelle
inévitablement celle de la révolte. L'enjeu principal d'une
réflexion sur la propriété et le bien commun est en principe celui
de la violence à fuir et de la paix à atteindre. Si des tensions
subsistent dans les échanges entre les différentes sphères de
propriété, elles ne peuvent être heureusement surmontées que dans
la pleine conscience de leur structure. Or cette conscience suppose
une approche anthropologique plus conséquente et plus exacte que
celle libérale de la guerre radicale. Les luttes de réappropiation
(des logements vacants, des terres cultivables, etc.) prennent leur
sens et s'achèvent dans cette conversion de paradigme
anthropologique.
R.
Edelman, Nantes le 24 Juillet 2014
(1)
Peut-on chercher une réponse dans le monde animal ? Nous y
trouverons peut-être des interdits et, pourquoi pas, une culture.
Mais devrions-nous la qualifier de culture naturelle ? Serait-elle
pour autant universelle ? L'éthologie nous offre un panorama
varié de rapports territoriaux selon les espèces. Cette diversité
provient-t-elle d'un relativisme culturel animal comparable à celui
que l'on trouve chez l'homme ou dépend-elle du vécu de chaque
espèce selon sa constitution physique et donc de la nature ? Le
détour par l'animalité soulève un tas de questions. En outre,
chacun est tenté de projeter sur le monde animal les qualités
sociales qu'il veut défendre (sélection, lutte, entraide,
coopération). Or il est malaisé de comparer l'ordre du vivant régi
par l'instinct avec celui de l'humain capable de s'en détacher pour
adopter des comportements culturels.
(2)
Ne pas donner est un acte au même titre que donner. Donc savoir
donner c'est aussi savoir s'abstenir, s'effacer, laisser. Il s'agit
bien là de limites que l'on se pose.
(3)
Terme problématique, j'en conviens, puisqu'il sert aux conservateurs
à légitimer leurs coutumes ; or j'appelle "ordre naturel"
non pas les coutumes ancestrales, qui sont culturelles, mais une
norme universelle déterminant le droit inaliénable de chacun.
(4)
Toutefois, il ne faut pas confondre ce primitivisme méthodologique
avec un primitivisme ontologique qui aspirerait à une société
passée précise et idéalisée en toute mauvaise foi. Il s'agit
plutôt d'une sorte d'archétype fondateur, davantage logique que
chronologique, même s'il peut être formé à partir de données
empiriques éparses.
(5)
Il s'agit d'une thèse apparemment rousseauiste : c'est la
civilisation qui crée le désordre. Néanmoins, dans l'état de
nature de Rousseau, il n'y a par définition pas encore de société.
Dans ce cas il s'agit plutôt d'une thèse communautarienne, qu'on
peut faire remonter à Aristote et selon laquelle l'homme est un
animal politique.
(6)
Il s'agit encore une fois d'une thèse qui part de l'abstrait, d'une
tabula rasa
neutralisante, à partir de laquelle les cultures vont élaborer leur
valeurs. Ce n'est donc pas une thèse décliniste ou progressiste
mais plutôt plastique. La nature humaine peut être informée de
diverses manières.
(7)
L'opposition entre l'égoïsme et l'altruisme serait le fruit d'une
éducation qui nous conduirait à sélectionner les bons et les
mauvais sujets, ceux qu'il faudrait aimer et aider et d'autres que
nous devrions haïr et mépriser. Ici nous comprenons mieux en quoi
partir du concret n'est pas partir du neutre. Les cas abstraits
représentent des exceptions où l'on est excessivement égoïste ou
altruiste (autrement dit sadique ou masochiste). Ces états
pathologiques peuvent tout à fait résulter d'enseignements soit
trop utilitaristes soit trop rigoristes. Mais la norme engage plutôt
l'implication réciproque des extrêmes : le bonheur se partage et le
partage rend heureux.
(8)
Il ne s'agit pas de prendre tel quel un modèle social donné mais de
repérer dans le réel des lignes de forces qui montrent qu'une
anthropologie du don et de l'entraide existe à travers différentes
manifestations. L'exercice n'est pas aisé et consiste d'une certaine
manière à obtenir des prescription à partir de descriptions. On
pourrait alors craindre que ces descriptions ne soient que des
exemples que l'on plierait à des présupposés prescriptif.
Néanmoins, il faut bien que la prescription ait une origine et il se
peut très bien qu'elle soit empirique.
(9)
Ce dont il s'agit, en fait, c'est du présupposé évolutionniste de
la concurrence et de la survie des meilleurs. Mais que nous apporte
une telle conception de la nature et de la société ? Un monde où
chacun s'imagine maître dans son royaume d'esclaves mécaniques et
jouit de l'illusoire autonomie émanant du macrosystème qui
l'alimente lui et ses chimères. Nous tendons ici sans doute à
assimiler développement technique, déréalisation et égoïsme.
Cela invalide la thèse d'un développement technique convivial et
respectueux du réel. S'agit-il pour autant d'une posture
réactionnaire et intégriste ? Il s'agit plutôt d'introduire une
certain scepticisme quant au fait que la technologie puisse être
l'ultime solution aux problèmes de notre époque.
(10)
Dans cette partie de l'exposé, il s'agit de légitimer la propriété
en soutenant en gros que la propriété légitime se confond avec le
bien commun et la propriété illégitime avec la propriété privée.
Si une propriété privée est légitime c'est en tant qu'elle est en
même temps un bien commun. Par exemple, si je peux posséder un
outil ou un habitat en propre, c'est en tant que cette possession ne
dépossède personne et qu'elle permet de contribuer au bien être
des autres par mon travail et mon hospitalité.
(11)
Ici on peut remarquer que ce qui est propre n'est jamais sale. Je ne
suis pas dégoûté par mes propres humeurs ou excréments comme par
ceux des autres.
(12)
On peut donner quelques exemples. Un individu ne peut pas prendre la
paire de lunette conçue pour un autre, de même qu'elle ne peuvent
être à la disposition d'un groupe. Je ne peux pas cueillir les
fleurs d'un parc pour les emmener chez moi. Un Etat ou une
multinationale ne peuvent s'emparer des terres agricoles d'une
communauté, pas plus qu'on ne peut expulser les gens de chez eux
dans le cadre d'une spéculation immobilière, de la construction
d'un stade ou d'un aéroport. On ne peut pas piller les oeuvres d'art
ou le patrimoine d'un peuple pour enrichir les musées ou les
revendre à des particuliers. On ne peut pas priver une collectivité
de ses ressources, même pour préserver l'environnement, sans
contrepartie. On ne peut pas devenir propriétaire d'un pays, d'un
océan, d'une rivière ou d'un astre. On ne peut pas privatiser l'eau
ou les semences ou empoisonner l'environnement d'une population, etc.
(13)
L'interdiction du vol et du meurtre paraissent nous priver de
l'intérêt de faire le mal. Mais, encore une fois, cela ne constitue
un remède que vis-à-vis du préjugé de l'anthropologie libérale
de la guerre de tous contre tous. En réalité, nous n'avons aucun
intérêt à tuer ou voler dès lors que nous sommes en paix.
(14)
La "liberté" libérale est partout visible autour de nous,
dans les files de caddies des magasins, d'automobiles sur les routes
ou de messages narcissiques sur les sites "sociaux". La
liberté que nous défendons, taxée d'utopique, existe en fait dans
certaines communautés ou partiellement entre proches.
(15)
Prenons l'argent qui est au coeur du dispositif. Qu'est-ce qui
pourrait se substituer à lui ? Le troc ? La gratuité ? Le don ?
Aucune de ces techniques ne saurait remplacer l'argent tant qu'il
domine. Elles en deviennent au contraire des extensions. La gratuité
appâte le client. Le bénévolat épargne un salaire à l'employeur.
Le troc permet une comptabilité équivalente à celle de la monnaie.
Le don devient une façon de se faire reconnaître, d'attirer les
honneurs et les affaires.
(16)
On conviendra que la disparition de l'argent est un objectif
difficilement réalisable à présent et l'on comprend certaines
objections. En dehors des échanges de proximité et avec des acteurs
éloignés, nous pouvons difficilement nous passer d'un contrat
explicite. Mais il reste qu'un échange non comptable est possible
avec ceux envers qui nous avons confiance. Autrement dit, c'est sur
la base de la méfiance que les compte doivent être justes et
contrôlés.
(17)
On pourrait se contenter de faire apparaître la forme d'aliénation
qu'entraîne la société moderne en détruisant les anciennes formes
d'aliénation. Mais rien a priori ne nous oblige à croire que nous
n'avons le choix qu'entre deux formes d'aliénations. Il faut plutôt
chercher comment se libérer conjointement de la tyrannie du groupe
et de celle du système industriel et bureaucratique.
(18)
Ces deux aspects se mélangent en fonction des secteurs du quotidien.
Nous voyons des personnes qui travaillent et consomment dans un cadre
strictement concurrentiel et consumériste et qui, par ailleurs, se
réfugient dans une religion, un parti ou diverses autres formes de
communautés. On assiste aussi parfois à des phénomènes de
balancier, avec des phases de fluidification et de resolidification.
On doit pouvoir relever dans les sociétés des périodes libérales
et d'autres plus communautaristes. Il semblerait que nous soyons
entrés dans une période de renaissance des nationalismes, des
fondamentalismes et des identités en tous genres.
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