L’essor d’un espace de débat public, à partir du XVIIIe siècle, est basé sur le développement des communications, qui a transformé la vie politique, donné du pouvoir à l’opinion et permis la mobilisation des masses (2). La révolution des communications atteint tout le monde sur la planète, et les relations intersociales doublent les relations interétatiques (3).
Ce
développement de la communication suppose celui des interfaces
communicantes : journal papier, appareil radio, écran de télévision,
d’ordinateur ou de téléphone. Si le développement des interfaces a
effectivement révolutionné nos manières de d’interagir, le bilan s’avère
contrasté. C’est ce à quoi nous allons nous intéresser, en nous posant les
questions suivantes : Qu’est-ce qu’une interface ? Comment
évolue-t-elle ? En quoi peut-elle être une menace et comment y remédier ?
1) Des points de passage entre différents milieux
Voyons ce
que signifie le terme « interface », au sens courant, mais aussi dans
un sens élargi, pour comprendre son rôle dans le transfert d’information et
d’énergie, dans la connaissance et l’action.
Au sens
courant, une interface est la partie d’un artefact qui se trouve en contact
avec son utilisateur, et grâce à laquelle il peut interagir avec cet artefact. Il
peut s’agir, par exemple, du clavier et de l’écran de l’ordinateur. Par
l’intermédiaire de l’interface, nous agissons sur l’artefact et l’artefact agit
sur nous.
Mais
l’interface ne permet pas uniquement d’interagir avec un artefact. Quand le
pilote d’avion manipule différentes interfaces, il agit sur la réalité même de
l’engin et pas seulement sur des signes. L’interface permet donc d’interagir
avec un artefact, qui lui-même interagit avec son environnement. Si bien que
cela revient à agir sur le monde par l’intermédiaire de l’artefact et son
interface.
Si l’on
souhaite maintenant élargir la série des médiations, on peut décrire
l’enchaînement de l’esprit de la personne, avec son propre corps, ses prothèses
éventuelles, les périphériques de l’artefact, l’artefact lui-même et son
environnement. Ainsi, l’interaction de l’homme avec ses artefacts, par
l’intermédiaire de l’interface, s’inscrit-elle dans la série plus large de
l’interaction de l’esprit avec le monde.
Nous
pouvons alors considérer les interfaces comme des points de passage entre le
psychique, le mécanique et le physique. Par exemple, le cortex moteur permet au
lobe frontal de commander le mouvement musculaire. Ici, le cortex moteur tient
lieu d’interface entre le psychique et le physique.
Ensuite, la relation entre la décision, née dans mon lobe frontal, et le mouvement de ma main, par l’intermédiaire de mon cortex moteur, peut être comparée à la relation entre le mouvement de ma main et l’ouverture de la porte, par l’intermédiaire de la poignée de porte. Avec cette comparaison, nous voulons montrer que les interfaces sont insérées dans les enchaînements qui relient la conscience des hommes à leur corps, puis à leurs instruments, à leur environnement et également, comme nous le verrons, aux autres hommes.
2) L’évolution des rapports au monde
Les
interfaces ont évolué au cours du temps. La nature de l’interface utilisée
transforme l’ensemble de la relation entre l’homme et le monde. Par exemple, on
ne communique pas de la même façon au téléphone ou par écrit. Les révolutions
qui ont eu lieu, dans différents domaines des pratiques humaines, sont liées à
l’adoption de nouvelles interfaces.
Walter
Benjamin a montré comment les évolutions techniques ont transformé notre
rapport à l’art, avec l’apparition de la photographie et du cinéma. Régis
Debray a étudié la contribution de l’évolution des médias aux renversements
idéologiques religieux et politiques. Bertrand Badie a expliqué que les
nouvelles technologies ont remodelé les relations entre les peuples, à travers
les continents. Nous pourrions décrire longuement les mutations des sociétés
liées aux transformations techniques (4).
La façon
dont les interfaces ont modifié notre rapport au monde, dans la plupart des
domaines, se traduit par des phénomènes tels que la dématérialisation (par
exemple, la communication téléphonique), la virtualisation (avec les fictions
télévisées ou les jeux vidéo), l’accélération du temps et la compression de
l’espace (par les transports et les télécommunications). Ces phénomènes ont été
critiqués pour avoir entraîné un rapport inauthentique au monde, comparé aux
modes de vie passés. Dans ce cas, la dénonciation des interfaces et des écrans,
que nous avons interposés entre le monde et nous, se conclut par des appels à limiter
le pouvoir de la technique.
Toutefois,
comme l’a montré Gaston Bachelard, l’interface joue un rôle positif dans l’avancée
scientifique. Les instruments, en tant que théories matérialisées, filtrent les
phénomènes, pour aboutir à des données précises. La découverte scientifique
s’effectue à travers un cadre, qui constitue une grille de lecture rigoureuse. L’utilisation
d’interfaces sophistiquées distingue la connaissance scientifique de la
connaissance ordinaire (5). Par exemple, le chimiste étudie un produit purifié
grâce à ses appareils ; l’astronome scrute l’espace à l’aide du télescope.
Si l’on tient compte des améliorations de nos modes de vie dues aux sciences,
on ne peut que se réjouir de leurs progrès.
Comment d’ailleurs expliquer cet avantage des
instruments scientifiques par rapport aux données sensibles ordinaires ?
Les instruments scientifiques neutralisent notre subjectivité. Un mécanisme
automatique se substitue à l’expérience directe et permet un enregistrement objectif
et quantifié des faits, comme lorsque l’on prend sa température avec un
thermomètre (6). La perception appareillée corrige ainsi la perception
naturelle qui entravait l’accès à l’objectivité. Mais nous allons voir que
l’efficacité scientifique et technique de l’objectivation instrumentale, en
contrepartie, nous rend aveugles à certains aspects de la réalité.
Le drone militaire, par exemple, permet à son pilote
d’attaquer un homme sans risque et sans combat. Or l’absence de face-à-face
réduit la personne à un élément pathogène à éliminer. A travers l’interface du
drone, la cible n’apparait plus comme un être humain. La relation entre le
pilote et sa cible est déshumanisée (7).
L’homicide sans combat n’a pas attendu le drone. Le
poison, le gaz et les bombes sont également capables de tuer de manière
indirecte. Mais le drone associe un usage de l’écran que l’on peut qualifier de
« pornographique ». Ce terme est utilisé par Thi Nguyen et Bekka
Williams, dans l’analyse des réseaux sociaux numériques, pour qualifier une
consommation sans coût ni conséquences (8). On peut parler ici de principe de
facilité. De même que l’image pornographique donne accès à des situations, sans
nous impliquer directement, le pilote de drone assiste aux conséquences de son
acte meurtrier avec un certain détachement (9).
Il faut toutefois préciser que le sentiment moral
persiste parfois derrière l’interface. Si l’image de la scène de meurtre peut
laisser indifférent le pilote (ou même le réjouir), elle scandalisera au
contraire l’opinion publique en fuitant dans les médias (10). Par conséquent,
si la violence ou la mort à l’écran nous affectent moins que si nous y
assistions directement, la distance ne suffit pas à éliminer tout jugement
moral. La publicité et la propagande prouvent bien que l’on peut susciter à
travers un écran toutes sortes de sentiments.
3) La prolifération des interfaces
Nous avons vu que l’écran peut être une fenêtre sur
le monde réel et que le rapport au réel par l’intermédiaire de l’écran crée un
effet de distance. Or l’écran peut également introduire à un monde non réel. De
plus, avec le jeu vidéo, en plus de percevoir la fiction grâce à l’écran, le
joueur peut agir sur ce monde fictif avec sa console, ce qui complète son
immersion dans l’univers virtuel (11).
On pourrait croire que la fiction n’est pas concernée
par le problème de la déréalisation évoqué précédemment, puisqu’elle n’est pas
censée dénoter la réalité. Pourtant, l’impact psychologique et moral de la
fiction, concernant par exemple les jeux de combat, est généralement pris en
considération, selon que l’on redoute une forme de banalisation de la violence
ou, au contraire, que l’on trouve bénéfique de pouvoir décharger son
agressivité dans le jeu. La fiction conserve donc un lien indirect avec la réalité
en général. C’est ce qui permet de porter sur elle un jugement moral et éventuellement
de la censurer.
L’effet de la fiction sur notre rapport au réel et à
la morale est d’autant plus important que les interfaces sont devenues
omniprésentes. Les jeux vidéo se sont d’abord implantés dans les parcs
d’attraction, puis dans les centres commerciaux, pour ensuite pénétrer le
domicile, avec la console de jeux, et enfin se retrouver sur nos téléphones
portables. Ce déplacement du public au privé, lié à la miniaturisation,
concerne les écrans en général, du cinéma, à la télévision, aux ordinateurs et
aux téléphones (12). De cette manière, les technologies de l’information et de
la communication s’insinuent de plus en plus profondément dans notre quotidien.
Nous notons donc l’accroissement numérique des
interfaces au cours du temps. Or nous pouvons relever encore d’autres facteurs
qui favorisent leur usage. Premièrement, la conception de leur forme se perfectionne
en vue de capter l’attention des utilisateurs, de générer de l’excitation, de
créer un effet d’entraînement et de dépendance par des techniques de
sollicitation, de fidélisation et de ludification. Deuxièmement, au niveau du
contenu, les interfaces diffusent le plus souvent une vision du monde qui
promeut l’usage des interfaces elles-mêmes, à travers la publicité, les films,
les séries et les informations. Troisièmement, nous sommes éduqués et incités à
dépendre des interfaces au travail, comme pour nos loisirs. Si l’environnement
social encourage l’usage des interfaces, il disqualifie en même temps les
récalcitrants.
4) Les causes de la
domination cybernétique
Nous allons émettre plusieurs hypothèses pouvant
expliquer l’évolution de nos sociétés vers un monde cybernétique, dominé par
les technologies de l’information et de la communication. L’évolution
relativement récente de nos modes de perception et d’action à travers les
interfaces est moins le résultat d’une demande publique que de l’orientation de
l’économie vers ces technologies. Si l’on considère l’ampleur des investissements
dans la conception des machines et des logiciels et le déploiement des
installations, on mesure la pression que représente le besoin de les
rentabiliser en incitant leur usage.
Une autre hypothèse, encore plus pessimiste, pourrait
expliquer la prolifération des interfaces. Pour Herbert Marcuse, la société de
consommation dissimule une forme nouvelle d’asservissement, derrière
l’amélioration incontestable de nos modes de vie. Vectrices de la culture de
masse, nos interfaces participent à ce que Marcuse nomme la
« sur-répression » nécessaire au rendement social. Au phénomène de
répression des pulsions indispensable à notre adaptation au principe de
réalité, s’ajoute dans le monde moderne une sur-répression en faveur de la production
et de la consommation (13). Cette forme d’aliénation est d’autant plus
difficile à contester qu’elle se dissimule derrière l’apparent bien-être
qu’elle apporte, proposant pour cela une parodie de personnalisation (14).
Enfin, les effets indésirables de nos interfaces ne
proviennent pas nécessairement d’une volonté consciente et insidieuse des
élites. Ils sont aussi le résultat émergeant d’un jeu de forces et d’une
tendance entropique. Par exemple, la dérive d’internet, considéré à ses débuts
comme un cyberespace de résistance, et devenu peu à peu l’instrument d’une
ubérisation généralisée, peut résulter d’un phénomène incontrôlable. C’est un
processus comparable à la dégradation d’une ville comme Brasilia. Construite
comme la ville des égaux, elle s’est transformée, à cause de l’augmentation des
habitants et des automobiles, en enfer inégalitaire (15).
5) La critique des interfaces et de la monnaie
Essayons à présent de déterminer l’impact culturel
d’une société saturée d’interfaces communicantes. Pour Jean Baudrillard, la
société de consommation exalte le signe et nie le réel. La société
contemporaine est une société du signe, qui fait du quotidien un quotidien
virtuel (16). On peut aisément rapprocher ce que Baudrillard dit de la société
de consommation de l’analyse de la télévision par Pierre Bourdieu. Elle repose
sur le règne de l’audimat. Elle opère une sélection de l’information au profit
des idées conformistes, divertit de certains sujets, déforme la réalité,
encourage le narcissisme et empêche la réflexion (17).
Ce détachement des signes par rapport à la réalité
est assimilable à celui de l’argent par rapport aux choses. Le point commun
entre le structuralisme de Baudrillard, la théorie critique de Marcuse et la Critique
de la valeur situationniste, c’est une analyse du fétichisme de la marchandise
simultanément monétaire et idéologique. Selon la Critique de la valeur, la
priorité donnée au temps de travail, pour établir la valeur monétaire,
indépendamment de la nature et de l’utilité de ce travail, contribue à faire de
la valeur monétaire une valeur irréelle. L’activité réelle des hommes est
transformée en travail marchandise mesuré en fonction du temps abstrait de
l’interface horlogère. Ce temps est une norme coercitive, qui se reflète dans
la monnaie, indépendamment des besoins réels. Ce qui caractérise alors le règne
de l’abstraction, dans la société marchande, c’est le fait que la valeur
monétaire devienne plus importante que la valeur utilitaire, et que la valeur
d’échange prime sur la valeur d’usage (18). Nous pouvons dès lors effectuer un
rapprochement entre la valeur d’échange monétaire et la valeur d’estime liée à
la consommation ostentatoire, en tant que ces deux valeurs sont détachées de la
valeur d’usage. La critique de la valeur monétaire rejoint la critique des
interfaces, comme médias de la Société du spectacle opposés à la réalité (19).
6) L’usage vertueux des techniques
L’approche pessimiste des interfaces, que nous avons
présentée, laisse néanmoins place à des considérations plus optimistes. Il ne
s’agit pas de jeter l’anathème sur les interfaces, en tant que médias, messages
ou signes, ni sur les noms, les nombres et l’argent. La question est plutôt : Comment éviter les effets pervers et garantir
les effets vertueux, en ce qui concerne l’usage de nos techniques instrumentales
et symboliques ? Nous avons vu que le risque principal est le décrochage
par rapport à la réalité. L’interface ne doit donc pas faire obstacle à notre
rapport au monde. Elle doit être un pont et non un mur.
Une première piste est empruntée à Gilbert Simondon (20).
Pour lui, l’automatisme, en tant qu’il restreint le champ des possibilités, est
un inconvénient plutôt qu’une qualité (21). Le véritable perfectionnement d’une
machine est son indétermination, qui permet l’ouverture à diverses possibilités.
De cette façon, l’homme, dans son interaction avec la machine, au lieu d’en
être l’esclave ou le surveillant, peut être un coordinateur et un inventeur. Simondon
cherche à valoriser la complémentarité homme-machine et à éviter l’écrasement
de l’homme par la machine. Il importe donc de bien saisir la différence entre
l’homme et la machine, car c’est ce qui permet leur complémentarité, dans leur
couplage, au niveau de l’interface (22).
Une autre piste intéressante, valorisant les effets
vertueux de l’interface, nous est indiquée par Michel De Certeau (23). La
réappropriation est une façon d’échapper, au moins partiellement, à
l’assujettissement. De Certeau oppose la tactique et la ruse à la stratégie
panoptique du pouvoir, analysée par Michel Foucault (24). Il défend ainsi l’« usage »
créatif contre la « consommation » passive. Si la machine fige et
formalise d’anciennes pratiques, de nouveaux savoir-faire apparaissent dans
l’usage et la réappropriation des machines et de leurs interfaces.
On trouve chez Stuart Hall la volonté analogue
d’offrir une théorie qui échappe au déterminisme de l’assujettissement. Il
remet en cause le schéma cybernétique émission/réception et insiste sur les
ruptures de transition. L’usager développe des possibilités et n’est pas un
consommateur passif. Une asymétrie est possible entre encodage et décodage. Il
n’y a pas seulement adaptation aux codes dominants, mais aussi opposition. Si
un événement est encodé par le pouvoir, avec une certaine signification, le
décodage peut-être contre hégémonique (25).
Enfin, nous pouvons opposer la participation, comme
engagement dans la transformation sociale, à l’ajustement des agents à un
modèle de société (26). La participation repose sur les principes
d’apprentissage mutuel, d’expérimentation, d’intelligence et de gestion
collective. Une approche démocratique des technologies, dans leur conception et
leur utilisation, doit permettre de s’accorder sur ce qui dépasse les points de
vue subjectifs et d’élaborer des pratiques utiles au bien commun. On peut
s’inspirer pour cela des théories de l’acteur-réseau de Bruno Latour, de la
rationalisation démocratique d’Andrew Feenberg, de la coordination négociée de
Pat Devine, du mouvement coopératif, etc. (27).
Notes
(1) Texte de l’intervention de
20 mn aux Rencontres de Sophie à l’ENSA de Nantes le 14/03/2026, augmenté
d’appels de note.
(2)
Jurgen Habermas, L’espace public, Payot, 1998
(3)
Bertrand Badie, Nous ne sommes plus seuls au monde, La découverte, 2016,
p. 81.
(4)
Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique,
1935 ; Régis Debray, Cours de médiologie générale, NRF, 1991 ;
Bertrand Badie, Op. Cit.
(5)
Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, 1934.
(6)
Loraine Daston et Peter Galison, L’objectivité, Les presses du réel,
2012.
(7)
Grégoire Chamayou, Théorie du Drone, La fabrique, 2013.
(8) C. Thi Nguyen & Bekka
Williams, « Moral outrage Porn », 2020.
(9)
Grégoire Chamayou conteste d’ailleurs la thèse du stress traumatique du pilote
de drone, Op. Cit. ch. 4 p. 153.
(10)
cf. « Collateral murder », Wikileaks 2010.
(11)
Matthieu Triclot, Philosophie des jeux vidéo, La découverte, 2011.
(12)
A ces interfaces visibles, s’ajoutent celles quasi invisibles des caméras de
surveillances, des puces RFID, des détecteurs et des objets connectés.
(13)
Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Minuit, 1964.
(14)
La société cybernétique, selon Michel Freitag, aurait fractionné la société en
multiples sectes (Le naufrage de l’université, La découverte, 1996).
Plus précisément, l’expansion des technologies de la communication crée, selon
lui, une tension entre leur unidimensionnalité et les multiples cultures. Il
peut paraître contradictoire ici d’affirmer à la fois que : a) la société
cybernétique crée un homme unidimensionnel, modelé et standardisé par une norme
commune, et b) la société cybernétique se fragmente en multiples tribus. Mais
il ne faut pas confondre la normalisation engendrée par des mécanismes
opérationnels avec les structures culturelles. La cybernétique permet de
contrôler le bon déroulement des actions économiques, tout en laissant
proliférer les particularismes qui divisent les groupes et les individus en
fonction de leurs goûts et de leurs valeurs.
Toutefois,
selon nous, ces particularismes, lorsqu’ils sont relayés par les interfaces
technologiques, ne sont pas réellement des particularismes locaux, comme
pouvaient l’être ceux des sociétés traditionnelles, car ils sont tous
appareillés et connectés aux interfaces. Ce sont des particularismes
délocalisés et compatibles avec une connexion aux appareillages qui contrôlent
et normalisent les pensées à un certain niveau. Ces particularismes peuvent alors
être considérés comme des variations de gamme de la normalisation. Selon cette
hypothèse, ce qui se fait passer pour de la personnalisation n’est que
l’adhésion à des scénarios préétablis. Il y a un créneau pour chacun, selon les
périodes, les profils et les humeurs. Ce qui ressemble à de la personnalisation
n’est en fait qu’un effet de surface, une écorce préformée sur un noyau
uniforme. Savoir-faire, savoir-vivre et savoir être réels s’effacent derrière
diverses formes de réactivités aux interfaces. Il faut s’ajuster soi-même aux
branchements, lorsqu’ils ne viennent pas vous harponner automatiquement.
L’homme encastré dans la machine finit par faire partie de son automatisme.
On
peut en outre apporter ici une précision en distinguant deux formes d’insertion
dans le système socio-économique, en différenciant
l’ « équipement » (Michel Clouscard, Néofascisme et idéologie
du désir, 1972) et la « consommation » (Jean Baudrillard,
La société de consommation, 1970). Dans la « consommation », ce
qui domine c’est l’utilisation apparemment ludique et libre des objets dont la
valeur d’estime est importante. Dans la société
d’ « équipement », qui concerne les classes moins favorisées, il
y a un lien nécessaire entre utilisation et production. On s’équipe pour
produire et l’on produit pour s’équiper. Par exemple, la voiture sert à aller
au travail et on travaille pour payer se voiture. Dans les deux cas, il s’agit
d’obéir à l’injonction de s’adapter et d’adopter un certain mode de vie, soit
pour suivre la mode soit pour être opérationnel.
(15)
Umberto Eco, La structure absente, Mercure de France, 1984.
(16) Jean Baudrillard, La société de consommation,
1970.
(17)
Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996.
(18)
Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, pour une nouvelle critique de
la valeur, Éditions Denoël, 2003.
(19)
La propagation des interfaces communicationnelles, comme nous l’avons vu, nous
immerge dans un monde ou le symbole prime sur le réel. En ce qui concerne
l’argent, le phénomène est comparable. L’argent, remarque Georges Simmel, n’a
ni contenu ni fin. Il l’assimile à un outil, et définit l’outil comme un moyen
qui subsiste après son usage. L’outil a donc une valeur polyvalente et l’argent
est un outil ayant une valeur maximale de ce point de vue. Le capitaliste
cherche alors à maximiser la possession d’argent, car cela lui permet
d’accroitre sa puissance d’acquérir ce qu’il souhaite quand il le souhaite (Philosophie
de l’argent, 1900, p. 72). La monnaie a donc une valeur indépendante du
contenu (comme l’œuvre d’art, selon Simmel, et comme toute interface). Le désir
insatiable d’argent, comme pur moyen, n’a rien de concret et est donc sans
limites. Par exemple, l’avare, à la différence de l’économe, est indifférent
aux choses, comme on peut l’être quand on vit à travers des interfaces
faiblement reliées au monde réel. On peut également faire un rapprochement avec
la consommation ostentatoire, en ce qu’elle aussi est indifférente à l’utilité
réelle. L’interface devient dans ce cas un signe distinctif plus qu’un outil.
Le cupide jouit donc d’une jouissance possible et illimitée plus que réelle. La
fascination de l’interface monétaire vient de la tentation d’un pouvoir
d’acquisition illimité, dit Simmel (p. 175). Les cyniques et les cupides ont en
commun l’indifférence à la valeur réelle des choses (p. 180). Le pouvoir
d’acheter tout ce que l’on veut rend désabusé. L’amour de l’argent vient de ce
que l’excitation de posséder les moyens d’acheter remplace ce qui, dans la
réalité, devrait être une finalité. Autrement dit, l’interface monétaire,
lorsqu’elle devient plus importante que la réalité, fait l’objet d’une
idolâtrie proche de la folie.
Thomas
d’Aquin propose une critique de l’argent qui peut également nous servir, pour
rapprocher la critique de l’argent de celle de l’interface. Normalement, la
monnaie, à travers le prix, représente l’utilité d’un bien ou d’un service
(Etienne Gilson, Le thomisme, Vrin, 1919, p 447). Le prix représente le
sacrifice du vendeur (chez Marx, c’est celui du producteur). Mais le niveau de
besoin de l’acheteur ne doit pas autoriser le vendeur à augmenter son prix (de
même que pour Marx, le besoin vital qu’a le travailleur d’un salaire ne devrait
pas inciter l’employeur à le baisser). Le rôle d’un tribunal est de sanctionner
cette fraude si elle a lieu. Surtout, le commerce ne doit pas contrôler les
échanges nécessaires à la vie. Si le commerce peut s’exercer sur des biens
privés, il ne peut régner sur ce qui relève du service public. Thomas critique
la volonté de maximiser ses gains au détriment des droits fondamentaux, et plus
généralement le fait de fixer la recherche du gain comme finalité (p. 450). A
ce titre, il condamne l’usure de la façon suivante. Elle consiste à vendre deux
fois la même chose. Or ne doit pas vendre la bouteille de vin plus son usage.
Donc, si l’on prête de l’argent, on ne doit attendre plus que la somme
identique (tout comme le prix du vin est identique à la consommation du vin).
Quant à l’argent que le prêteur aurait pu gagner en ne le prêtant pas, ce n’est
pas une justification valable. On ne vend pas un gain possible, puisqu’on ne le
possède pas. Nous voyons que tout dévoiement de l’usage de l’argent suppose un
éloignement de la réalité, comme c’est le cas également du dévoiement des
interfaces.
Michael
Sandel a analysé récemment, dans le contexte ultra libéral américain, les
conséquences d’un modèle de société où tout peut s’acheter (Ce que l’argent
ne saurait acheter, Seuil, 2014). Il cite des exemples de passe-droits, de
péages d’accès, d’incitations financières des élèves pour qu’ils lisent etc. Il
montre que cette logique transforme l’éthique des sociétés. Si l’on donne une
amende aux parents qui arrivent en retard à la crèche, par exemple, cela aura
un effet déculpabilisant sur eux. Les parents finiront par considérer l’amende
comme le prix d’un service. De la même façon, des contraintes financières sur
les industries polluantes sont perçues comme un droit payant de polluer. Si
faire payer le retard est perçu comme un service, et si payer la lecture des
élèves comme une corvée rémunérée, alors la marchandisation change la
perception des valeurs de choses. Le développement de la valeur marchande
procède à l’effacement de la valeur non marchande. La rationalité marchande est
favorisée selon Sandel par le refus de débattre des conditions de la vie bonne
et des valeurs non marchandes dans les sociétés libérales. L’acceptation des
valeurs amorales du marché favorise les logiques managériales et
technocratiques. Tandis qu’en limitant moralement les valeurs marchandes, on
favoriserait au contraire le bien commun. Ce qui réunit finalement la critique
de l’argent, du nombre ou de l’interface, c’est l’intérêt surdimensionné que
l’on peut accorder à ces représentations de la réalité. Si elles ont leur utilité
dans un usage modéré, elles représentent une menace lorsqu’elles tentent de se
substituer à la réalité.
(20)
Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, 1958, p
10-12)
(21)
L’automatisme est commun aux interfaces comme médias et aux messages qu’elles
véhiculent. Non seulement les signes sont autonomes par rapport à la réalité,
mais leur développement à travers les médias est également indépendant des
intentions humaines et de notre contrôle. Bien sûr, certains acteurs
individuels sont responsables de la diffusion des messages. Mais l’effet cumulé
des tous les acteurs, quel que soit leur degré d’implication, échappe à notre
contrôle. Le système s’autonomise par le jeu spontané des forces et la mauvaise
volonté de certains acteurs. Nous perdons ainsi le contrôle du système des
interfaces. Si à première vue l’automatisation paraît une forme de
perfectionnement de la machine, en fin de compte c’est un phénomène qui
contribue à faire apparaitre la machine comme un alter-ego hostile qui nous
dépossède de nos initiatives (Baudrillard, Le système des objets, 1968).
Bien que l’automatisation et l’autonomisation des machines nous incitent à
l’anthropomorphisme et à leur personnalisation, la critique doit cependant
cibler un processus involontaire (même si des autorités responsables s’y
agrègent). Lorsque la machine se détraque et échappe à nos prévisions, elle
ressemble certes à un esclave qui se révolte.
Mais cette superstition est comparable à l’image mythologique de la
colère divine expliquant les fléaux. Derrière l’anthropomorphisation des
machines, il y a généralement un effet de seuil. Comme les embouteillages
automobiles, la prolifération des interfaces entraîne des effets pervers de
paralysie sociale et de dysfonctionnement.
Remarquons
que certains philosophes ont souligné l’invulnérabilité plutôt que la
faillibilité du robot par rapport à l’homme et la menace que cela représente
(Ayn Rand, Gunter Anders). En fait, c’est aussi bien l’obsolescence que la
robustesse des machines qui représentent un risque, soit par manque de
fiabilité soit par démesure de puissance. Ce qui vaut pour les machines, vaut
bien évidemment pour les interfaces, puisqu’elles sont la partie périphérique
des machines avec laquelle nous interagissons. Si une serrure se bloque et nous
enferme, c’est autant la fragilité de la serrure que la solidité de la porte
qui posent un problème. Il y a donc dans la machine un potentiel
d’automatisation et d’autonomisation qui représente davantage un inconvénient
qu’une qualité. Cet aspect incontrôlable contribue à l’apparition de
l’imaginaire anthropomorphique projeté sur les machines.
(22)
Par exemple, la mémoire vivante humaine établit une continuité formelle entre
les différents instants temporels, alors que la mémoire mécanique accumule des
informations discontinues. La mémoire humaine permet de reconnaître et
percevoir les phénomènes et leur sens, tandis que la mémoire mécanique permet
l’archivage des données. Nous pourrions analyser, si nous en avions le temps,
d’autres types de complémentarités et de coopérations : par exemple la
combinaison des qualia humaines et du désintéressement mécanique, ou encore de
l’intelligence incorporée humaine avec l’ « intelligence »
combinatoire mécanique, etc.
(23) Michel De Certeau, L’invention du quotidien,
1980
(24) Michel Foucault, Surveiller et punir,
1975
(25) Stuart Hall, Identité et cultures,
Amsterdam, 2017
(26)
Pour les transhumanistes, notamment, il s’agit de préserver un modèle de
société, de prévenir sa remise en cause, et d’adapter l’homme à ce modèle. Par
exemple, pour répondre au problème de l’obésité, au lieu de remettre en cause
nos pratiques alimentaires, les transhumanistes voudraient faire évoluer notre
métabolisme pour nous y adapter. Il est donc question de préserver notre
système économique et d’optimiser les individus relativement à ce système. Le
principe du biopouvoir est ainsi de maximiser la productivité des individus par
la science. Dans un sens, ce sont paradoxalement les individus les plus
augmentés qui sont les plus assujettis au système et les moins augmentés les
plus épargnés (Nicolas Le Dévédec, Le Transhumanisme, PUF, 2024). Si
l’on considère la prolifération des écrans et des interfaces dans notre
quotidien comme une manière d’augmenter l’homme, ce sont ceux qui parviennent à
s’en préserver qui ont la meilleure situation, à condition bien sûr que cela ne
provoque pas leur exclusion sociale.
La
réappropriation des usages doit permettre de contrer les effets de la
domination des élites qui organisent notre environnement technologique. Nous
assistons actuellement à un recul de la démocratie et de l’état de droit, voire
à une fascisation de certains dirigeants politiques et économiques. Par
exemple, le phénomène de la « néoréaction » (Curtis Yarving, Nick
Lang) a fait l’objet de plusieurs publications récentes (Nastasia Hadjadji et
Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds, Divergences, 2025 ; Arnaud Miranda,
Les lumières sombres, NRF, 2026). Il s’agit d’une version actualisée du
néolibéralisme autoritaire, dans l’univers de la tech notamment, avec une
dimension à la fois anti-égalitaire et antiétatique libertarienne. La tendance
transhumaniste des patrons de la tech reflète également une position
anti-démocratique, soit parce qu’il s’agit de constituer une élite riche de
surhommes, soit pour adapter les agents au marché.
Il
y a encore d’autres aspects problématiques du cadre actuel dans lequel se
développent les interfaces : Premièrement, sur le plan écologique les
patrons de la tech défendent des options technosolutionnistes et survivalistes
en accord avec leur intérêt plutôt qu’une régulation et un rééquilibrage
démocratique des activités industrielles par rapport à l’environnement.
Deuxièmement, bien que les néoréacs s’adressent aux élites et non au peuple,
les idées fascistes se répandent parallèlement dans la culture populaire sur le
net. Troisièmement, une partie non négligeable du marché des nouvelles
technologies est consacrée à l’armée, la police, la surveillance, le contrôle
des migrants, ou alors au marketing et la propagande. Il y a donc de réels
motifs de s’inquiéter, non pas simplement du développement des interfaces, mais
des conditions dans lesquelles il a lieu, notamment à cause des menaces pour la
démocratie et l’environnement. On pourrait encore ajouter à cela les risques
d’augmentation du chômage, avec le développement de l’automatisation, ou la
baisse du niveau d’éducation, à cause de l’utilisation abusive des écrans chez
les jeunes.
Il
faut donc s’entendre sur la manière dont nous devons réfléchir aux techniques
et à leurs interfaces, et bien distinguer les types de problèmes. Pour
simplifier, nous distinguons l’usage et l’environnement des techniques.
L’évaluation de la technique ne se réduit pas à une acceptation ou un refus
inconditionnel. Certains environnements techniques ou certains usages sont bons
et d’autres mauvais. Par exemple, ce qui peut être dangereux, c’est le
conducteur d’une automobile, mais aussi la route, les véhicules et leur nombre,
la mentalité ambiante, les lois et leur application, etc. Voici un autre exemple qui montre que les
effets pervers de la technique ne dépendent pas de la technique seule mais de
son environnement. Si la machine augmente la productivité et si la quantité de
main d’œuvre est stable, alors celle-ci aura plus de temps libre. Mais si la
quantité de main d’œuvre diminue, elle aura autant ou moins de temps libre et
le chômage augmentera. Nous voyons donc que l’effet de la productivité
mécanique dépend d’un facteur externe, la quantité de main d’œuvre, et non de
la machine elle-même. Il apparaît que le problème est de se donner les moyens
non pas seulement de limiter ou d’éliminer des techniques problématiques mais
plutôt de construire un environnement social dans lequel la technique aura des
effets bénéfiques.
(27) Andrew Feenberg, Repenser
la technique, La découverte, 2004 ; Audrey Laurin-Lamothe, Frederic Legault
& Simon Tremblay-Pépin, Construire l'économie postcapitaliste,
Lux, 2023 ; Alice Le Goff, Pragmatisme et démocratie radicale, CNRS
Edition, 2019 ; Anne Catherine Wagner, Coopérer, CNRS édition, 2022 ;
Axel Honneth, Le souverain laborieux, Gallimard, 2024 ; Bruno Latour,
Changer de société, La découverte, 2007.
RAPHAEL
EDELMAN NANTES MARS 2026

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