mercredi 25 mars 2026

INTERFACES ET INTERACTIONS (1)


        L’essor d’un espace de débat public, à partir du XVIIIe siècle, est basé sur le développement des communications, qui a transformé la vie politique, donné du pouvoir à l’opinion et permis la mobilisation des masses (2). La révolution des communications atteint tout le monde sur la planète, et les relations intersociales doublent les relations interétatiques (3).

Ce développement de la communication suppose celui des interfaces communicantes : journal papier, appareil radio, écran de télévision, d’ordinateur ou de téléphone. Si le développement des interfaces a effectivement révolutionné nos manières de d’interagir, le bilan s’avère contrasté. C’est ce à quoi nous allons nous intéresser, en nous posant les questions suivantes : Qu’est-ce qu’une interface ? Comment évolue-t-elle ? En quoi peut-elle être une menace et comment y remédier ?

 

1) Des points de passage entre différents milieux

Voyons ce que signifie le terme « interface », au sens courant, mais aussi dans un sens élargi, pour comprendre son rôle dans le transfert d’information et d’énergie, dans la connaissance et l’action.

Au sens courant, une interface est la partie d’un artefact qui se trouve en contact avec son utilisateur, et grâce à laquelle il peut interagir avec cet artefact. Il peut s’agir, par exemple, du clavier et de l’écran de l’ordinateur. Par l’intermédiaire de l’interface, nous agissons sur l’artefact et l’artefact agit sur nous.

Mais l’interface ne permet pas uniquement d’interagir avec un artefact. Quand le pilote d’avion manipule différentes interfaces, il agit sur la réalité même de l’engin et pas seulement sur des signes. L’interface permet donc d’interagir avec un artefact, qui lui-même interagit avec son environnement. Si bien que cela revient à agir sur le monde par l’intermédiaire de l’artefact et son interface.

Si l’on souhaite maintenant élargir la série des médiations, on peut décrire l’enchaînement de l’esprit de la personne, avec son propre corps, ses prothèses éventuelles, les périphériques de l’artefact, l’artefact lui-même et son environnement. Ainsi, l’interaction de l’homme avec ses artefacts, par l’intermédiaire de l’interface, s’inscrit-elle dans la série plus large de l’interaction de l’esprit avec le monde.

Nous pouvons alors considérer les interfaces comme des points de passage entre le psychique, le mécanique et le physique. Par exemple, le cortex moteur permet au lobe frontal de commander le mouvement musculaire. Ici, le cortex moteur tient lieu d’interface entre le psychique et le physique.

Ensuite, la relation entre la décision, née dans mon lobe frontal, et le mouvement de ma main, par l’intermédiaire de mon cortex moteur, peut être comparée à la relation entre le mouvement de ma main et l’ouverture de la porte, par l’intermédiaire de la poignée de porte. Avec cette comparaison, nous voulons montrer que les interfaces sont insérées dans les enchaînements qui relient la conscience des hommes à leur corps, puis à leurs instruments, à leur environnement et également, comme nous le verrons, aux autres hommes.


2) L’évolution des rapports au monde

Les interfaces ont évolué au cours du temps. La nature de l’interface utilisée transforme l’ensemble de la relation entre l’homme et le monde. Par exemple, on ne communique pas de la même façon au téléphone ou par écrit. Les révolutions qui ont eu lieu, dans différents domaines des pratiques humaines, sont liées à l’adoption de nouvelles interfaces.

Walter Benjamin a montré comment les évolutions techniques ont transformé notre rapport à l’art, avec l’apparition de la photographie et du cinéma. Régis Debray a étudié la contribution de l’évolution des médias aux renversements idéologiques religieux et politiques. Bertrand Badie a expliqué que les nouvelles technologies ont remodelé les relations entre les peuples, à travers les continents. Nous pourrions décrire longuement les mutations des sociétés liées aux transformations techniques (4).

La façon dont les interfaces ont modifié notre rapport au monde, dans la plupart des domaines, se traduit par des phénomènes tels que la dématérialisation (par exemple, la communication téléphonique), la virtualisation (avec les fictions télévisées ou les jeux vidéo), l’accélération du temps et la compression de l’espace (par les transports et les télécommunications). Ces phénomènes ont été critiqués pour avoir entraîné un rapport inauthentique au monde, comparé aux modes de vie passés. Dans ce cas, la dénonciation des interfaces et des écrans, que nous avons interposés entre le monde et nous, se conclut par des appels à limiter le pouvoir de la technique.

Toutefois, comme l’a montré Gaston Bachelard, l’interface joue un rôle positif dans l’avancée scientifique. Les instruments, en tant que théories matérialisées, filtrent les phénomènes, pour aboutir à des données précises. La découverte scientifique s’effectue à travers un cadre, qui constitue une grille de lecture rigoureuse. L’utilisation d’interfaces sophistiquées distingue la connaissance scientifique de la connaissance ordinaire (5). Par exemple, le chimiste étudie un produit purifié grâce à ses appareils ; l’astronome scrute l’espace à l’aide du télescope. Si l’on tient compte des améliorations de nos modes de vie dues aux sciences, on ne peut que se réjouir de leurs progrès.

                Comment d’ailleurs expliquer cet avantage des instruments scientifiques par rapport aux données sensibles ordinaires ? Les instruments scientifiques neutralisent notre subjectivité. Un mécanisme automatique se substitue à l’expérience directe et permet un enregistrement objectif et quantifié des faits, comme lorsque l’on prend sa température avec un thermomètre (6). La perception appareillée corrige ainsi la perception naturelle qui entravait l’accès à l’objectivité. Mais nous allons voir que l’efficacité scientifique et technique de l’objectivation instrumentale, en contrepartie, nous rend aveugles à certains aspects de la réalité.

                Le drone militaire, par exemple, permet à son pilote d’attaquer un homme sans risque et sans combat. Or l’absence de face-à-face réduit la personne à un élément pathogène à éliminer. A travers l’interface du drone, la cible n’apparait plus comme un être humain. La relation entre le pilote et sa cible est déshumanisée (7).

                L’homicide sans combat n’a pas attendu le drone. Le poison, le gaz et les bombes sont également capables de tuer de manière indirecte. Mais le drone associe un usage de l’écran que l’on peut qualifier de « pornographique ». Ce terme est utilisé par Thi Nguyen et Bekka Williams, dans l’analyse des réseaux sociaux numériques, pour qualifier une consommation sans coût ni conséquences (8). On peut parler ici de principe de facilité. De même que l’image pornographique donne accès à des situations, sans nous impliquer directement, le pilote de drone assiste aux conséquences de son acte meurtrier avec un certain détachement (9).

                Il faut toutefois préciser que le sentiment moral persiste parfois derrière l’interface. Si l’image de la scène de meurtre peut laisser indifférent le pilote (ou même le réjouir), elle scandalisera au contraire l’opinion publique en fuitant dans les médias (10). Par conséquent, si la violence ou la mort à l’écran nous affectent moins que si nous y assistions directement, la distance ne suffit pas à éliminer tout jugement moral. La publicité et la propagande prouvent bien que l’on peut susciter à travers un écran toutes sortes de sentiments.

 

3) La prolifération des interfaces

                Nous avons vu que l’écran peut être une fenêtre sur le monde réel et que le rapport au réel par l’intermédiaire de l’écran crée un effet de distance. Or l’écran peut également introduire à un monde non réel. De plus, avec le jeu vidéo, en plus de percevoir la fiction grâce à l’écran, le joueur peut agir sur ce monde fictif avec sa console, ce qui complète son immersion dans l’univers virtuel (11).

                On pourrait croire que la fiction n’est pas concernée par le problème de la déréalisation évoqué précédemment, puisqu’elle n’est pas censée dénoter la réalité. Pourtant, l’impact psychologique et moral de la fiction, concernant par exemple les jeux de combat, est généralement pris en considération, selon que l’on redoute une forme de banalisation de la violence ou, au contraire, que l’on trouve bénéfique de pouvoir décharger son agressivité dans le jeu. La fiction conserve donc un lien indirect avec la réalité en général. C’est ce qui permet de porter sur elle un jugement moral et éventuellement de la censurer.

                L’effet de la fiction sur notre rapport au réel et à la morale est d’autant plus important que les interfaces sont devenues omniprésentes. Les jeux vidéo se sont d’abord implantés dans les parcs d’attraction, puis dans les centres commerciaux, pour ensuite pénétrer le domicile, avec la console de jeux, et enfin se retrouver sur nos téléphones portables. Ce déplacement du public au privé, lié à la miniaturisation, concerne les écrans en général, du cinéma, à la télévision, aux ordinateurs et aux téléphones (12). De cette manière, les technologies de l’information et de la communication s’insinuent de plus en plus profondément dans notre quotidien.

                Nous notons donc l’accroissement numérique des interfaces au cours du temps. Or nous pouvons relever encore d’autres facteurs qui favorisent leur usage. Premièrement, la conception de leur forme se perfectionne en vue de capter l’attention des utilisateurs, de générer de l’excitation, de créer un effet d’entraînement et de dépendance par des techniques de sollicitation, de fidélisation et de ludification. Deuxièmement, au niveau du contenu, les interfaces diffusent le plus souvent une vision du monde qui promeut l’usage des interfaces elles-mêmes, à travers la publicité, les films, les séries et les informations. Troisièmement, nous sommes éduqués et incités à dépendre des interfaces au travail, comme pour nos loisirs. Si l’environnement social encourage l’usage des interfaces, il disqualifie en même temps les récalcitrants.

               

4) Les causes de la domination cybernétique

                Nous allons émettre plusieurs hypothèses pouvant expliquer l’évolution de nos sociétés vers un monde cybernétique, dominé par les technologies de l’information et de la communication. L’évolution relativement récente de nos modes de perception et d’action à travers les interfaces est moins le résultat d’une demande publique que de l’orientation de l’économie vers ces technologies. Si l’on considère l’ampleur des investissements dans la conception des machines et des logiciels et le déploiement des installations, on mesure la pression que représente le besoin de les rentabiliser en incitant leur usage.

                Une autre hypothèse, encore plus pessimiste, pourrait expliquer la prolifération des interfaces. Pour Herbert Marcuse, la société de consommation dissimule une forme nouvelle d’asservissement, derrière l’amélioration incontestable de nos modes de vie. Vectrices de la culture de masse, nos interfaces participent à ce que Marcuse nomme la « sur-répression » nécessaire au rendement social. Au phénomène de répression des pulsions indispensable à notre adaptation au principe de réalité, s’ajoute dans le monde moderne une sur-répression en faveur de la production et de la consommation (13). Cette forme d’aliénation est d’autant plus difficile à contester qu’elle se dissimule derrière l’apparent bien-être qu’elle apporte, proposant pour cela une parodie de personnalisation (14).

                Enfin, les effets indésirables de nos interfaces ne proviennent pas nécessairement d’une volonté consciente et insidieuse des élites. Ils sont aussi le résultat émergeant d’un jeu de forces et d’une tendance entropique. Par exemple, la dérive d’internet, considéré à ses débuts comme un cyberespace de résistance, et devenu peu à peu l’instrument d’une ubérisation généralisée, peut résulter d’un phénomène incontrôlable. C’est un processus comparable à la dégradation d’une ville comme Brasilia. Construite comme la ville des égaux, elle s’est transformée, à cause de l’augmentation des habitants et des automobiles, en enfer inégalitaire (15).

 

5) La critique des interfaces et de la monnaie

                Essayons à présent de déterminer l’impact culturel d’une société saturée d’interfaces communicantes. Pour Jean Baudrillard, la société de consommation exalte le signe et nie le réel. La société contemporaine est une société du signe, qui fait du quotidien un quotidien virtuel (16). On peut aisément rapprocher ce que Baudrillard dit de la société de consommation de l’analyse de la télévision par Pierre Bourdieu. Elle repose sur le règne de l’audimat. Elle opère une sélection de l’information au profit des idées conformistes, divertit de certains sujets, déforme la réalité, encourage le narcissisme et empêche la réflexion (17).

                Ce détachement des signes par rapport à la réalité est assimilable à celui de l’argent par rapport aux choses. Le point commun entre le structuralisme de Baudrillard, la théorie critique de Marcuse et la Critique de la valeur situationniste, c’est une analyse du fétichisme de la marchandise simultanément monétaire et idéologique. Selon la Critique de la valeur, la priorité donnée au temps de travail, pour établir la valeur monétaire, indépendamment de la nature et de l’utilité de ce travail, contribue à faire de la valeur monétaire une valeur irréelle. L’activité réelle des hommes est transformée en travail marchandise mesuré en fonction du temps abstrait de l’interface horlogère. Ce temps est une norme coercitive, qui se reflète dans la monnaie, indépendamment des besoins réels. Ce qui caractérise alors le règne de l’abstraction, dans la société marchande, c’est le fait que la valeur monétaire devienne plus importante que la valeur utilitaire, et que la valeur d’échange prime sur la valeur d’usage (18). Nous pouvons dès lors effectuer un rapprochement entre la valeur d’échange monétaire et la valeur d’estime liée à la consommation ostentatoire, en tant que ces deux valeurs sont détachées de la valeur d’usage. La critique de la valeur monétaire rejoint la critique des interfaces, comme médias de la Société du spectacle opposés à la réalité (19).  

 

6) L’usage vertueux des techniques

                L’approche pessimiste des interfaces, que nous avons présentée, laisse néanmoins place à des considérations plus optimistes. Il ne s’agit pas de jeter l’anathème sur les interfaces, en tant que médias, messages ou signes, ni sur les noms, les nombres et l’argent. La question est plutôt :  Comment éviter les effets pervers et garantir les effets vertueux, en ce qui concerne l’usage de nos techniques instrumentales et symboliques ? Nous avons vu que le risque principal est le décrochage par rapport à la réalité. L’interface ne doit donc pas faire obstacle à notre rapport au monde. Elle doit être un pont et non un mur.

                Une première piste est empruntée à Gilbert Simondon (20). Pour lui, l’automatisme, en tant qu’il restreint le champ des possibilités, est un inconvénient plutôt qu’une qualité (21). Le véritable perfectionnement d’une machine est son indétermination, qui permet l’ouverture à diverses possibilités. De cette façon, l’homme, dans son interaction avec la machine, au lieu d’en être l’esclave ou le surveillant, peut être un coordinateur et un inventeur. Simondon cherche à valoriser la complémentarité homme-machine et à éviter l’écrasement de l’homme par la machine. Il importe donc de bien saisir la différence entre l’homme et la machine, car c’est ce qui permet leur complémentarité, dans leur couplage, au niveau de l’interface (22).

                Une autre piste intéressante, valorisant les effets vertueux de l’interface, nous est indiquée par Michel De Certeau (23). La réappropriation est une façon d’échapper, au moins partiellement, à l’assujettissement. De Certeau oppose la tactique et la ruse à la stratégie panoptique du pouvoir, analysée par Michel Foucault (24). Il défend ainsi l’« usage » créatif contre la « consommation » passive. Si la machine fige et formalise d’anciennes pratiques, de nouveaux savoir-faire apparaissent dans l’usage et la réappropriation des machines et de leurs interfaces.

                On trouve chez Stuart Hall la volonté analogue d’offrir une théorie qui échappe au déterminisme de l’assujettissement. Il remet en cause le schéma cybernétique émission/réception et insiste sur les ruptures de transition. L’usager développe des possibilités et n’est pas un consommateur passif. Une asymétrie est possible entre encodage et décodage. Il n’y a pas seulement adaptation aux codes dominants, mais aussi opposition. Si un événement est encodé par le pouvoir, avec une certaine signification, le décodage peut-être contre hégémonique (25).

                Enfin, nous pouvons opposer la participation, comme engagement dans la transformation sociale, à l’ajustement des agents à un modèle de société (26). La participation repose sur les principes d’apprentissage mutuel, d’expérimentation, d’intelligence et de gestion collective. Une approche démocratique des technologies, dans leur conception et leur utilisation, doit permettre de s’accorder sur ce qui dépasse les points de vue subjectifs et d’élaborer des pratiques utiles au bien commun. On peut s’inspirer pour cela des théories de l’acteur-réseau de Bruno Latour, de la rationalisation démocratique d’Andrew Feenberg, de la coordination négociée de Pat Devine, du mouvement coopératif, etc. (27).

 

Notes

            (1) Texte de l’intervention de 20 mn aux Rencontres de Sophie à l’ENSA de Nantes le 14/03/2026, augmenté d’appels de note.

(2) Jurgen Habermas, L’espace public, Payot, 1998

(3) Bertrand Badie, Nous ne sommes plus seuls au monde, La découverte, 2016, p. 81.

(4) Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, 1935 ; Régis Debray, Cours de médiologie générale, NRF, 1991 ; Bertrand Badie, Op. Cit.

(5) Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, 1934.

(6) Loraine Daston et Peter Galison, L’objectivité, Les presses du réel, 2012.

(7) Grégoire Chamayou, Théorie du Drone, La fabrique, 2013.

(8) C. Thi Nguyen & Bekka Williams, « Moral outrage Porn », 2020.

(9) Grégoire Chamayou conteste d’ailleurs la thèse du stress traumatique du pilote de drone, Op. Cit. ch. 4 p. 153.

(10) cf. « Collateral murder », Wikileaks 2010.

(11) Matthieu Triclot, Philosophie des jeux vidéo, La découverte, 2011.

(12) A ces interfaces visibles, s’ajoutent celles quasi invisibles des caméras de surveillances, des puces RFID, des détecteurs et des objets connectés.

(13) Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Minuit, 1964.

(14) La société cybernétique, selon Michel Freitag, aurait fractionné la société en multiples sectes (Le naufrage de l’université, La découverte, 1996). Plus précisément, l’expansion des technologies de la communication crée, selon lui, une tension entre leur unidimensionnalité et les multiples cultures. Il peut paraître contradictoire ici d’affirmer à la fois que : a) la société cybernétique crée un homme unidimensionnel, modelé et standardisé par une norme commune, et b) la société cybernétique se fragmente en multiples tribus. Mais il ne faut pas confondre la normalisation engendrée par des mécanismes opérationnels avec les structures culturelles. La cybernétique permet de contrôler le bon déroulement des actions économiques, tout en laissant proliférer les particularismes qui divisent les groupes et les individus en fonction de leurs goûts et de leurs valeurs.

Toutefois, selon nous, ces particularismes, lorsqu’ils sont relayés par les interfaces technologiques, ne sont pas réellement des particularismes locaux, comme pouvaient l’être ceux des sociétés traditionnelles, car ils sont tous appareillés et connectés aux interfaces. Ce sont des particularismes délocalisés et compatibles avec une connexion aux appareillages qui contrôlent et normalisent les pensées à un certain niveau. Ces particularismes peuvent alors être considérés comme des variations de gamme de la normalisation. Selon cette hypothèse, ce qui se fait passer pour de la personnalisation n’est que l’adhésion à des scénarios préétablis. Il y a un créneau pour chacun, selon les périodes, les profils et les humeurs. Ce qui ressemble à de la personnalisation n’est en fait qu’un effet de surface, une écorce préformée sur un noyau uniforme. Savoir-faire, savoir-vivre et savoir être réels s’effacent derrière diverses formes de réactivités aux interfaces. Il faut s’ajuster soi-même aux branchements, lorsqu’ils ne viennent pas vous harponner automatiquement. L’homme encastré dans la machine finit par faire partie de son automatisme.

On peut en outre apporter ici une précision en distinguant deux formes d’insertion dans le système socio-économique, en différenciant l’ « équipement » (Michel Clouscard, Néofascisme et idéologie du désir, 1972) et la « consommation » (Jean Baudrillard, La société de consommation, 1970). Dans la « consommation », ce qui domine c’est l’utilisation apparemment ludique et libre des objets dont la valeur d’estime est importante. Dans la société d’ « équipement », qui concerne les classes moins favorisées, il y a un lien nécessaire entre utilisation et production. On s’équipe pour produire et l’on produit pour s’équiper. Par exemple, la voiture sert à aller au travail et on travaille pour payer se voiture. Dans les deux cas, il s’agit d’obéir à l’injonction de s’adapter et d’adopter un certain mode de vie, soit pour suivre la mode soit pour être opérationnel.

(15) Umberto Eco, La structure absente, Mercure de France, 1984.

                (16) Jean Baudrillard, La société de consommation, 1970.

(17) Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996.

(18) Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, pour une nouvelle critique de la valeur, Éditions Denoël, 2003.

(19) La propagation des interfaces communicationnelles, comme nous l’avons vu, nous immerge dans un monde ou le symbole prime sur le réel. En ce qui concerne l’argent, le phénomène est comparable. L’argent, remarque Georges Simmel, n’a ni contenu ni fin. Il l’assimile à un outil, et définit l’outil comme un moyen qui subsiste après son usage. L’outil a donc une valeur polyvalente et l’argent est un outil ayant une valeur maximale de ce point de vue. Le capitaliste cherche alors à maximiser la possession d’argent, car cela lui permet d’accroitre sa puissance d’acquérir ce qu’il souhaite quand il le souhaite (Philosophie de l’argent, 1900, p. 72). La monnaie a donc une valeur indépendante du contenu (comme l’œuvre d’art, selon Simmel, et comme toute interface). Le désir insatiable d’argent, comme pur moyen, n’a rien de concret et est donc sans limites. Par exemple, l’avare, à la différence de l’économe, est indifférent aux choses, comme on peut l’être quand on vit à travers des interfaces faiblement reliées au monde réel. On peut également faire un rapprochement avec la consommation ostentatoire, en ce qu’elle aussi est indifférente à l’utilité réelle. L’interface devient dans ce cas un signe distinctif plus qu’un outil. Le cupide jouit donc d’une jouissance possible et illimitée plus que réelle. La fascination de l’interface monétaire vient de la tentation d’un pouvoir d’acquisition illimité, dit Simmel (p. 175). Les cyniques et les cupides ont en commun l’indifférence à la valeur réelle des choses (p. 180). Le pouvoir d’acheter tout ce que l’on veut rend désabusé. L’amour de l’argent vient de ce que l’excitation de posséder les moyens d’acheter remplace ce qui, dans la réalité, devrait être une finalité. Autrement dit, l’interface monétaire, lorsqu’elle devient plus importante que la réalité, fait l’objet d’une idolâtrie proche de la folie.

Thomas d’Aquin propose une critique de l’argent qui peut également nous servir, pour rapprocher la critique de l’argent de celle de l’interface. Normalement, la monnaie, à travers le prix, représente l’utilité d’un bien ou d’un service (Etienne Gilson, Le thomisme, Vrin, 1919, p 447). Le prix représente le sacrifice du vendeur (chez Marx, c’est celui du producteur). Mais le niveau de besoin de l’acheteur ne doit pas autoriser le vendeur à augmenter son prix (de même que pour Marx, le besoin vital qu’a le travailleur d’un salaire ne devrait pas inciter l’employeur à le baisser). Le rôle d’un tribunal est de sanctionner cette fraude si elle a lieu. Surtout, le commerce ne doit pas contrôler les échanges nécessaires à la vie. Si le commerce peut s’exercer sur des biens privés, il ne peut régner sur ce qui relève du service public. Thomas critique la volonté de maximiser ses gains au détriment des droits fondamentaux, et plus généralement le fait de fixer la recherche du gain comme finalité (p. 450). A ce titre, il condamne l’usure de la façon suivante. Elle consiste à vendre deux fois la même chose. Or ne doit pas vendre la bouteille de vin plus son usage. Donc, si l’on prête de l’argent, on ne doit attendre plus que la somme identique (tout comme le prix du vin est identique à la consommation du vin). Quant à l’argent que le prêteur aurait pu gagner en ne le prêtant pas, ce n’est pas une justification valable. On ne vend pas un gain possible, puisqu’on ne le possède pas. Nous voyons que tout dévoiement de l’usage de l’argent suppose un éloignement de la réalité, comme c’est le cas également du dévoiement des interfaces.

Michael Sandel a analysé récemment, dans le contexte ultra libéral américain, les conséquences d’un modèle de société où tout peut s’acheter (Ce que l’argent ne saurait acheter, Seuil, 2014). Il cite des exemples de passe-droits, de péages d’accès, d’incitations financières des élèves pour qu’ils lisent etc. Il montre que cette logique transforme l’éthique des sociétés. Si l’on donne une amende aux parents qui arrivent en retard à la crèche, par exemple, cela aura un effet déculpabilisant sur eux. Les parents finiront par considérer l’amende comme le prix d’un service. De la même façon, des contraintes financières sur les industries polluantes sont perçues comme un droit payant de polluer. Si faire payer le retard est perçu comme un service, et si payer la lecture des élèves comme une corvée rémunérée, alors la marchandisation change la perception des valeurs de choses. Le développement de la valeur marchande procède à l’effacement de la valeur non marchande. La rationalité marchande est favorisée selon Sandel par le refus de débattre des conditions de la vie bonne et des valeurs non marchandes dans les sociétés libérales. L’acceptation des valeurs amorales du marché favorise les logiques managériales et technocratiques. Tandis qu’en limitant moralement les valeurs marchandes, on favoriserait au contraire le bien commun. Ce qui réunit finalement la critique de l’argent, du nombre ou de l’interface, c’est l’intérêt surdimensionné que l’on peut accorder à ces représentations de la réalité. Si elles ont leur utilité dans un usage modéré, elles représentent une menace lorsqu’elles tentent de se substituer à la réalité.

(20) Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, 1958, p 10-12)

(21) L’automatisme est commun aux interfaces comme médias et aux messages qu’elles véhiculent. Non seulement les signes sont autonomes par rapport à la réalité, mais leur développement à travers les médias est également indépendant des intentions humaines et de notre contrôle. Bien sûr, certains acteurs individuels sont responsables de la diffusion des messages. Mais l’effet cumulé des tous les acteurs, quel que soit leur degré d’implication, échappe à notre contrôle. Le système s’autonomise par le jeu spontané des forces et la mauvaise volonté de certains acteurs. Nous perdons ainsi le contrôle du système des interfaces. Si à première vue l’automatisation paraît une forme de perfectionnement de la machine, en fin de compte c’est un phénomène qui contribue à faire apparaitre la machine comme un alter-ego hostile qui nous dépossède de nos initiatives (Baudrillard, Le système des objets, 1968). Bien que l’automatisation et l’autonomisation des machines nous incitent à l’anthropomorphisme et à leur personnalisation, la critique doit cependant cibler un processus involontaire (même si des autorités responsables s’y agrègent). Lorsque la machine se détraque et échappe à nos prévisions, elle ressemble certes à un esclave qui se révolte.  Mais cette superstition est comparable à l’image mythologique de la colère divine expliquant les fléaux. Derrière l’anthropomorphisation des machines, il y a généralement un effet de seuil. Comme les embouteillages automobiles, la prolifération des interfaces entraîne des effets pervers de paralysie sociale et de dysfonctionnement.

Remarquons que certains philosophes ont souligné l’invulnérabilité plutôt que la faillibilité du robot par rapport à l’homme et la menace que cela représente (Ayn Rand, Gunter Anders). En fait, c’est aussi bien l’obsolescence que la robustesse des machines qui représentent un risque, soit par manque de fiabilité soit par démesure de puissance. Ce qui vaut pour les machines, vaut bien évidemment pour les interfaces, puisqu’elles sont la partie périphérique des machines avec laquelle nous interagissons. Si une serrure se bloque et nous enferme, c’est autant la fragilité de la serrure que la solidité de la porte qui posent un problème. Il y a donc dans la machine un potentiel d’automatisation et d’autonomisation qui représente davantage un inconvénient qu’une qualité. Cet aspect incontrôlable contribue à l’apparition de l’imaginaire anthropomorphique projeté sur les machines.

(22) Par exemple, la mémoire vivante humaine établit une continuité formelle entre les différents instants temporels, alors que la mémoire mécanique accumule des informations discontinues. La mémoire humaine permet de reconnaître et percevoir les phénomènes et leur sens, tandis que la mémoire mécanique permet l’archivage des données. Nous pourrions analyser, si nous en avions le temps, d’autres types de complémentarités et de coopérations : par exemple la combinaison des qualia humaines et du désintéressement mécanique, ou encore de l’intelligence incorporée humaine avec l’ « intelligence » combinatoire mécanique, etc.

                (23) Michel De Certeau, L’invention du quotidien, 1980

                (24) Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975

                (25) Stuart Hall, Identité et cultures, Amsterdam, 2017

(26) Pour les transhumanistes, notamment, il s’agit de préserver un modèle de société, de prévenir sa remise en cause, et d’adapter l’homme à ce modèle. Par exemple, pour répondre au problème de l’obésité, au lieu de remettre en cause nos pratiques alimentaires, les transhumanistes voudraient faire évoluer notre métabolisme pour nous y adapter. Il est donc question de préserver notre système économique et d’optimiser les individus relativement à ce système. Le principe du biopouvoir est ainsi de maximiser la productivité des individus par la science. Dans un sens, ce sont paradoxalement les individus les plus augmentés qui sont les plus assujettis au système et les moins augmentés les plus épargnés (Nicolas Le Dévédec, Le Transhumanisme, PUF, 2024). Si l’on considère la prolifération des écrans et des interfaces dans notre quotidien comme une manière d’augmenter l’homme, ce sont ceux qui parviennent à s’en préserver qui ont la meilleure situation, à condition bien sûr que cela ne provoque pas leur exclusion sociale.

La réappropriation des usages doit permettre de contrer les effets de la domination des élites qui organisent notre environnement technologique. Nous assistons actuellement à un recul de la démocratie et de l’état de droit, voire à une fascisation de certains dirigeants politiques et économiques. Par exemple, le phénomène de la « néoréaction » (Curtis Yarving, Nick Lang) a fait l’objet de plusieurs publications récentes (Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds, Divergences, 2025 ; Arnaud Miranda, Les lumières sombres, NRF, 2026). Il s’agit d’une version actualisée du néolibéralisme autoritaire, dans l’univers de la tech notamment, avec une dimension à la fois anti-égalitaire et antiétatique libertarienne. La tendance transhumaniste des patrons de la tech reflète également une position anti-démocratique, soit parce qu’il s’agit de constituer une élite riche de surhommes, soit pour adapter les agents au marché.

Il y a encore d’autres aspects problématiques du cadre actuel dans lequel se développent les interfaces : Premièrement, sur le plan écologique les patrons de la tech défendent des options technosolutionnistes et survivalistes en accord avec leur intérêt plutôt qu’une régulation et un rééquilibrage démocratique des activités industrielles par rapport à l’environnement. Deuxièmement, bien que les néoréacs s’adressent aux élites et non au peuple, les idées fascistes se répandent parallèlement dans la culture populaire sur le net. Troisièmement, une partie non négligeable du marché des nouvelles technologies est consacrée à l’armée, la police, la surveillance, le contrôle des migrants, ou alors au marketing et la propagande. Il y a donc de réels motifs de s’inquiéter, non pas simplement du développement des interfaces, mais des conditions dans lesquelles il a lieu, notamment à cause des menaces pour la démocratie et l’environnement. On pourrait encore ajouter à cela les risques d’augmentation du chômage, avec le développement de l’automatisation, ou la baisse du niveau d’éducation, à cause de l’utilisation abusive des écrans chez les jeunes.

Il faut donc s’entendre sur la manière dont nous devons réfléchir aux techniques et à leurs interfaces, et bien distinguer les types de problèmes. Pour simplifier, nous distinguons l’usage et l’environnement des techniques. L’évaluation de la technique ne se réduit pas à une acceptation ou un refus inconditionnel. Certains environnements techniques ou certains usages sont bons et d’autres mauvais. Par exemple, ce qui peut être dangereux, c’est le conducteur d’une automobile, mais aussi la route, les véhicules et leur nombre, la mentalité ambiante, les lois et leur application, etc.  Voici un autre exemple qui montre que les effets pervers de la technique ne dépendent pas de la technique seule mais de son environnement. Si la machine augmente la productivité et si la quantité de main d’œuvre est stable, alors celle-ci aura plus de temps libre. Mais si la quantité de main d’œuvre diminue, elle aura autant ou moins de temps libre et le chômage augmentera. Nous voyons donc que l’effet de la productivité mécanique dépend d’un facteur externe, la quantité de main d’œuvre, et non de la machine elle-même. Il apparaît que le problème est de se donner les moyens non pas seulement de limiter ou d’éliminer des techniques problématiques mais plutôt de construire un environnement social dans lequel la technique aura des effets bénéfiques.

                (27) Andrew Feenberg, Repenser la technique, La découverte, 2004 ; Audrey Laurin-Lamothe, Frederic Legault & Simon Tremblay-Pépin, Construire l'économie postcapitaliste, Lux, 2023 ; Alice Le Goff, Pragmatisme et démocratie radicale, CNRS Edition, 2019 ; Anne Catherine Wagner, Coopérer, CNRS édition, 2022 ; Axel Honneth, Le souverain laborieux, Gallimard, 2024 ; Bruno Latour, Changer de société, La découverte, 2007.

 

RAPHAEL EDELMAN NANTES MARS 2026

 

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