mercredi 27 février 2013

Electroménager & multimédias


 Comment l’électroménager et les multimédias peuvent-ils enthousiasmer et faciliter le quotidien ?


"Avoir dans un tiroir de la cuisine un couteau à portée de la main ; ouvert auprès du lit un livre ami ; par la fenêtre un ciel, noir, clair, lent, furieux, de toute manière qui vous parle. Parler pour le ciel, le couteau et même le livre, n'est pas dire, c'est être en phase avec votre rythmique corporelle. On n'entend pas des voix quand on habite - sauf au grenier et à la cave, justement parce qu'on n'y habite pas. La maison que j'habite, elle m'habite, je n'ai pas besoin de l'entendre, nous nous "entendons". A quatre heures de la nuit, je descends l'escalier, je traverse le bas en contournant les meubles, en passant les portes, je vais au frigidaire prendre un verre de lait - sans allumer. Là où je peux être somnambule sans erreur, là est ma maison". (Jean-François Lyotard, "Conventus", Misère de la philosophie, p. 200).

Les machines ont transformé nos vies, dans nos espaces quotidiens. Cette révolution a eu lieu et continue avec l’informatique, dans le monde du travail comme dans nos domiciles. Il nous faut nous interroger sur la manière dont cette transformation a amélioré notre vie, pour établir ce qui doit être préservé dans cet état de fait. Mais il faut également se demander quels sont les effets induits pour les corriger. Si les outils doivent continuer à évoluer, il faut se demander dans quel sens cette évolution doit aller.


I. L’amélioration du quotidien
Par certains côtés, les machines améliorent notre quotidien. Ce que nous entendons par quotidien, c’est ce qui est ordinaire, habituel, par rapport à ce qui est extraordinaire, exceptionnel, comme les moments festifs, heureux, ou bien terrifiants. Le monde ordinaire, c’est aussi le monde profane, celui des préoccupations matérielles, par opposition au monde sacré et spirituel. Le terme « enthousiasmer » désigne au départ un transport divin, une exaltation religieuse. Il peut sembler paradoxal de vouloir "enthousiasmer le quotidien". Cela reviendrait à rendre le quotidien exceptionnel, magique, exaltant, grâce à la machine. Ici l’expression est sans doute hyperbolique.

A. Le monde du travail.
Avant de nous intéresser au domaine privé de la demeure, nous pouvons faire un détour par celui du travail, où sans doute la machine a pénétré en priorité. Avec la révolution industrielle, issue des découvertes scientifiques concernant la thermodynamique et l’électricité, les manufactures et les ateliers artisanaux ont évolué et gagné en taille et en puissance.

1. Les conditions de travail
A première vue, l’industrie a amélioré les conditions de travail, puisque la machine a réduit l’effort physique des travailleurs. Cependant, certains effets induits ont été relevés : accélération des cadences, perte du savoir-faire et de l’initiative des ouvriers au profit des ingénieurs, nouvelles nuisances en terme de bruit, problèmes musculo-squelettiques, chômages, etc.

2. La productivité
L’avantage de l’industrialisation est peut-être plus lisible d'un point de vue global. Les machines ont augmenté la productivité, les bénéfices pour l’entreprise et l’abondance des biens. D’une certaine manière, on a assisté à l’augmentation des richesses pour les producteurs et les consommateurs, même si de nouvelles formes d’inégalités sont apparues dans ce contexte.

B. La maison
Les outils électroménagers et multimédias trouvent leur place à la maison. "Ménager" vient de manere, signifiant séjourner. Nous séjournons principalement à la maison (lat. domus, gr. oïkos), lieu privé par opposition à la cité. On ne peut pas cependant assimiler l’espace domestique au loisir et l’espace public au travail de manière rigoureuse, puisque l’on peut très bien assister à un spectacle public et travailler chez soi. Ainsi le domicile est-il le lieu du travail ménager, traditionnellement attribué aux femmes et au domestique (cf. Xenophon, Economiques ; Aristote, Politiques). Le travail domestique consiste à organiser, nettoyer, ranger, cuisiner, etc. Le loisir domestique traditionnel repose sur le jeu, la musique, la conversation, la gastronomie, l’érotisme, etc. Il requière un certain travail, à la différence des loisirs modernes souvent plus passifs (télévision, multimédias, etc.). Pour cette raison, on a pu comparer la perte de savoir vivre domestique à la perte de savoir faire professionnel dans l’industrie (B. Stiegler).

1. Faciliter la vie
On peut observer à la maison ce que l'on a constaté au travail, une diminution de l'effort grâce aux machines. Les appareils ménagers ont très largement contribué à alléger les travaux domestiques, participant à l'émancipation des femmes et à la disparition des domestiques. Par exemple, les robots facilitent la cuisine, les aspirateurs le nettoyage, les machines le lavage, le réfrigérateur limite les déplacements pour faire les courses, etc. Nous seulement les travaux deviennent plus faciles et plus agréables, mais nous acquérons davantage de temps disponible.
2. Enthousiasmer la vie.
L’avènement de la société de consommation ne correspond pas uniquement à une révolution matérielle. Il donne lieu à une sorte d'enchantement lié au plaisir de posséder des objets perfectionnés et tendances. Que ce soit pour l'électroménager et les multimédias, la magie des objets modernes, avec leurs performances et leur design, procure non seulement une joie personnelle mais aussi une satisfaction sociale. On aime susciter l'admiration des voisins et des visiteurs avec nos nouvelles acquisitions.


II. Les problèmes à corriger
Comme toute chose, l’électroménager et les multimédias présentent à la fois des avantages et des inconvénients. Il importe de considérer ces derniers si l'on désire travailler à leur amélioration. Un designer ne saurit donner de sens à son travail s'il n'est pas capable de déceler les problèmes à résoudre. Ceux-ci ne découlent pas simplement des objets eux-mêmes mais aussi de l'évolution de l'environnement. La société présente n'est plus celle de l'après guerre, où l’électroménager connut une forte pénétration, ou les années soixante-dix et quatre-vingt, avec l'avènement de la hi-fi et des multimédias. Autrement dit, la situation aujourd'hui n'est plus celle de mes grands-parents et parents, qui ont connu respectivement la naissance et le développement de la société de consommation. Les questions qui se posent, dès lors que cette société est arrivée à un stade fortement développé, sont celles de savoir si et comment elle peut se maintenir ou évoluer.

A. L’électroménager
Intéressons-nous d'abord aux instruments électroménagers. Ce sont des machines, voire des robots, capables de nous aider à effectuer des tâches, en remplaçant notre force musculaire par un entraînement mécanique. Cela suppose une source d'énergie extérieure à nous : le gaz, le pétrole, l'électricité. Les machines robotisées sont celles qui possèdent une certaine autonomie, telle que démarrer un programme de lavage à une heure déterminée et s'arrêter seules une fois celui-ci terminé. Les mécanismes simples d'autorégulations mécaniques, tels que les thermostats, sont aujourd'hui complétés par des microprocesseurs qui analysent les informations livrées par des capteurs et réagissent en conséquence (eg. dispositif domotique anti-incendie). Les instruments électroménagers classiques permettent de nettoyer, cuisiner, chauffer ou réfrigérer. On distingue les gros appareils de cuisson, lavage et réfrigération des petits de cuisine, d'hygiène, de lavage du sol et du linge.

1. Les problèmes d'usage
Une première série de problèmes peut être indiquée concernant l'usage des produits électroménagers. D'abord, on observe la complication des fonctionnements avec l'adjonction des possibilités numériques. Une ergonomie simple est attendue, tandis que l'offre tend à démultiplier les possibilités de programmation, brouillant les usages les plus élémentaires. Tous les usagers ne sont pas préparés à ce genre de sophistication. Comme les domiciles sont parfois saturés d'instruments divers plus ou moins utiles, on peut être tenté de fournir des outils polyvalents et multifonction, ce qui peut diminuer leur facilité d'usage et leur qualité. Les consommateurs sont aussi tiraillés entre des produits de faible coût mais de qualité médiocre et des produits meilleurs mais plus onéreux. Le scandale de l'obsolescence programmée a rendu les usagers plus suspicieux. On note des tendances rétro qui consistent à revenir à des outils rudimentaires mais de bonne qualité.

2. Les problèmes d'environnement
A un niveau moins immédiat, on peut critiquer les conséquences de nos appareils sur l'environnement. Outre la forte occupation de l'espace de nos domiciles, les objets, pourrait-on dire, envahissent la planète. Dans les magasins, les déchetteries, et les décharges, dans les brocantes, sur la toile, nous trouvons une pléthore d'objets de formes et de marques différentes, créant un effet à la fois de dispersion et de monotonie. Quant au milieu associé, c'est-à-dire l'ensemble de l'infrastructure qui permet de produire, faire fonctionner, et détruire ces objets, il n'échappe plus à personne qu'elle génère des problèmes écologiques à l'échelle globale. Ceci entraîne chez de nombreuses personnes le souci d'une consommation responsable et durable.

B. Les multimédias
Les multimédias sont les moyens audiovisuels (son, texte, images fixes ou animées) permettant un usage simultané (image et son à la fois) et interactif (manipulation par les usagers). Un média est d'abord un moyen de diffusion de l'information (livre, presse, radio, affiche, télévision). Cela fait longtemps que les médias sont divers et nombreux (multus). Mais l'électronique a permis de développer de nouveaux usages (simultanéité, interactivité, partage, rapidité, mobilité, puissance, connectivité, intelligence, etc.). Quant aux applications des multimédias, elles sont fort nombreuses : se divertir, créer, communiquer, apprendre, travailler, s'organiser, etc.

1. Les problèmes temporels
Tout d'abord, les multimédias ont entraîné des bouleversements dans notre rapport au temps. Ils prennent une part importante de nos loisirs. Ainsi, si le temps de loisir a augmenté dans notre société le siècle dernier, il est fortement consacré aux multimédias, au détriment par exemple du sport ou des rapports sociaux. Cette absorption crée une forme d'individualisation du temps. On s'isole parfois des autres en privilégiant l'interactivité avec la machine. Au niveau du temps psychique, on observe aussi des bouleversements. Parfois l'usager se laisse capter par le temps de la machine qui rythme et influence le cours de sa pensée. Avec la profusion des informations et du zapping, on observe aussi une plus grande difficulté à se concentrer longtemps sur une même tâche. Il devient plus difficile de développer patiemment une idée ou de suivre un raisonnement. On préfère l'information courte, ramassée et spectaculaire.

2. Les problèmes spatiaux
On accuse également les médias, et les multimédias qui sont plus attrayants encore, de substituer au monde réel un monde virtuel. Ceci peut avoir pour effet de nous détourner de la réalité, de nos proches et de la société. Cette virtualisation de l'espace n'est pas simplement individuelle. Elle peut même être globale. Dans ce cas; on accuse les mass-média de conditionner les citoyens à une pensée unique et mondiale, fabriquée par les journalistes et l'industrie du spectacle. Avec internet, ce sont des communautés virtuelles qui se développent, formant autant de mondes différents et cloisonnés.


Conclusion
Il est donc indéniable que le développement de l’électroménager et des multimédias, en même temps qu'il a facilité et enthousiasmé notre quotidien, a bouleversé nos modes de vie. Maintenant que les effets à long terme de ces bouleversement des mœurs dans la société industrielle se font sentir, on s'interroge sur la différence entre les modes de vie traditionnels et modernes. Une certaines nostalgie apparaît, un désir de s'inspirer des meilleurs aspects du passé, sans pour autant négliger les acquis du présent et les promesses de l'avenir.




Crédit photo : http://www.trublyonne.com/2010_11_01_archive.html

mercredi 24 octobre 2012

A METHODOLOGY FOR DESIGN AND PHILOSOPHY

I. Why using philosophy and social sciences in design ?



1) A technical device could be compare with a text of law. They have an important influence on society and mustn't be conceived without reflexion. We have to study social context and people needs.



2) Designers and philosophers are not only specialists but generalists too. They have to consider a large range of aspects : arts (with technologies) and sciences (especially social ones).



3) Technical approach consists to ask the question "how". But it is important to ask "why" too : that's the question about the meaning.



4) A technical problem is waiting for an answer. But a philosophical problematic has no answer. It's a dilemma, a paradox, that gives an axis, an orientation for reflexion.



II. How analyze a brief ?



1) You can begin by a mind mapping where you write down main notions, their definitions, synonyms, antonyms, etymologies. You can also add references in arts (fine art and craft) and sciences (sociology, anthropology, economy, law, etc.).



2) Your research, before and during the project, could be both conceptual (theory) and contextual (practice). At the contextual level, you have first a physical approach. You must understand how your object (space, product or communication) is structured and its historical aspect (where a thing come from and what will it become). Secondly, social approach consists in understanding who are the people you work for (emitter, for example the brand, and receivers of the project, that is to say users). You mustn't use only theoretical information but have to observe behaviors, asking question to people about their experience, and experiment things by your self.



3) At the conceptual level, you gather information about arts, sciences and about existing and competitors. This intelligent phase must give you some axis related to the problems which are important to resolve. After the choice of the best axis, you can analyze it philosophically and determine a problematic, with positive and negative aspects of the main notion of the project.





III. How developing the project ?



1) After and during your research, you have to create your own concepts (on a separate notebook) in the axis' direction. These concepts are hypothesis you'll have to explain through sketches and schematic models.



2) One of the concepts have to be chosen and develop very precisely, and be correctly exposed. The communication of the final development have too be very clear and persuasive.    




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mardi 16 octobre 2012

LE JARDIN



Dans une société industrielle et urbaine comme la nôtre, la nature éveille des sentiments nostalgiques. Si l'on ne se déplace pas pour aller à sa rencontre lors de voyages, on l'aménage entre les rues sous la forme de jardins. Ce dernier jouit d'une popularité certaine pour de multiples raisons liées à notre perception de la nature. Toutefois, nous ne devons pas être dupes de l'artifice. Le jardin reste une représentation de la nature et impose ses contraintes. Nous aborderons le jardin sous un angle symbolique, spirituel et artistique mais également d'un point de vue pratique et concret.





La crise économique et le sentiment d'insécurité qui l'accompagne entraîne un retour à la valeur du foyer, perçu comme lieu protecteur. Il est également le lieu de la détente et du loisir. Jardins, balcons, terrasses et jardinets sont des parcelles de cet espace de recueillement. Le jardin est une petite forteresse contre le monde extérieur, comme le rappelle l'étymologie Gardo en ancien français qui signifie clôture. Les mots "squares", "carrés", "enclos", "parc", "réserve" rappellent également cette connotation protectrice.



Toutefois, le parc est plus étendu que le jardin. Il tend vers le paysage. A. Cauquelin distingue bien le paysage, qui s'étend là-bas vers le lointain, du jardin qui est là, sous la main (Petit raité du jardin ordinaire). La paysage est un aspect visible du territoire, qui participe de l'espace vécu, affectif, teinté parfois de nationalisme. On oppose à cela son aspect perçu dans la pratique, à travers l'aménagement technique, ou encore conçu en tant qu'objet géologique et environnemental (Henri Lefebvre, Augustin Berque). Dans un sens, le jardin est plus proche de la perception pratique, de l'usage quotidien, que le paysage qui se prête au regard contemplatif du peintre.



Toutefois il existe des peintures de jardins (Manet, Giorgone) et l'on pourrait en trouver de multiples exemples dans l'histoire de l'art occidental ou oriental. Il reste que le jardin possède un aspect de proximité, d'humanité, que n'a pas le paysage. Même le paysage urbain perd en humanité du fait de son échelle hyperbolique.



Mais le jardin, lorsqu'il n'est pas représenté par les peintre ou les cinéastes (Greenaway, Meurtre dans un jardin anglais), est lui-même une matière artistique pour les jardiniers paysagistes (Le Nôtre). On distingue différents styles. Par exemple, le jardin classique à la française, géométrique au point de ressembler à son propre plan abstrait. Le jardin anglais tentera, de manière plus romantique, de se rapprocher de la nature, intégrant une sorte d'éclectisme colonial. Quant au jardin japonais, il joue davantage avec les petites échelles, les déplacements, les perspectives tout en favorisant la méditation (A. Berque). Il faudrait encore s'intéresser à d'autres modèles, celui des jardins suspendus, de la perse, ainsi qu'au lien mimétique entre jardin et tapis en orient. D'une façon générale, le jardin tente de concentrer de manière microscopique l'échelle macroscopique.



A. Cauquelin cite une grande quantité d'artistes ayant travaillé sur le jardin, outre ceux du Land art ou des paysagistes, comme Gilles Clément et Michel Corajoud. Retenons Hamilton Finlay, Jean Pierre Aubé, Pierre Bourgault, Francine Larrivée, Smithson, Nils Udo, Daniel Paulin, Suzanne Herrigton, Robert Irwin, Bern St Denis, P.-A Gette, Bernard Lassus, etc.



La question qui se pose avec le jardin est celle de sculpter la nature, de lui donner forme. Mais ce peut-être aussi d'interroger cette nature qui se trouve à proximité. Dans la Nausée de Sartre, le narrateur Roquentin, assis sur un banc dans un jardin public, a le regard fixé sur une racine d'arbre. Il est soudain pénétré, suffoqué, du sentiment de l'existence des choses qui l'entourent. Le vernis des choses, comme les bancs, les grilles, le gazon, fond en ne laissant qu'une masse monstrueuse et molle. Cela est d'autant plus intéressant que le jardin est censé représenter l'ordre et non le chaos comme peut le faire la friche.





Nous avons vu que le jardin correspond à une représentation de la nature domestiquée sur le plan esthétique. Mais nous ne devons pas passer sous silence la dimension pratique et utilitaire du jardin, au sens large et en terme également de bien-être. Les 3/4 des français possèdent un jardin ou une terrasse (G. Mermet, Francoscopie). Les plus nombreux sont les séniors. Les motifs peuvent être le développement personnel, le ressourcement auprès de la nature, l'amélioration du cadre de vie ou le souci de faire des économies ou d'obtenir une nourriture de qualité par soi-même, indépendamment de l'industrie agro-alimentaire. Les dépenses en matière de jardinage on été multipliée par cinq en trente ans. Il s'agit de matériel, outils ou machines, de produits, de plantes, de revues, de mobiliers (siège, table, parasol, bassin, fontaine, barbecue, sculpture, poterie), etc. Avec le bricolage, le jardinage profite du développement du DIY contrastant avec le conditionnement des produits par l'industrie.



Mais le jardinage, pratiqué comme loisir et de manière oisive, ne doit pas cacher la dimension laborieuse du travail de la terre. Un jardin réclame de l'entretien. Et lorsque l'on n'est plus capable de fournir l'effort par soi-même, on recourt à des professionnels. Le jardin fait partie du confort moderne, à condition de ne pas être trop fortement contraint de s'en occuper. Dans les jardins publics, à vocation esthétique le plus souvent, le partage entre travailleurs et promeneurs est net. Cela l'est moins dans les cités-jardins, les jardins familiaux, collectifs ou ouvriers. Néanmoins, le partage des tâches rend les choses plus aisées que dans le jardin individuel.



La maintenance du jardin et son usage supposent des habitude. Les activités s'organisent en fonction du rythme de chacun et des moments. Parfois on y travaille, d'autres fois on s'y repose ou l'on y joue, en fonction du planning ou de l'âge. Le rythme des saisons est également important. En cela, le savoir-faire exigé rejoint celui de l'artisan. Le maraîcher, par exemple, connaît les rythmes naturels et l'écosystème, qu'il respecte plus ou moins dans sa pratique. On distingue bien sûr l'exploitation agricole industrielle d'une culture plus environnementale. A ce sujet, la notion de biotope est importante. Il s'agit de l'équilibre en un lieu entre les espèces vivantes, les végétaux, plantes et fleurs, aussi bien que les insectes et les animaux.





Nous avons montré ce qui caractérise le jardin dans son esthétique de la proximité, contrairement au paysage. Son aspect rassurant, en tant qu'il possède une échelle humaine, ne doit pas faire oublier sa dimension artificielle. Celle-ci est le fruit d'un travail qui déborde souvent le simple amateurisme. Ainsi la dimension symbolique du jardin, aussi bien ancienne que moderne, doit être étudiée tout autant que sa dimension technique. Au fond, le jardin est un lieu capable d'articuler le savoir (jardin botanique), le savoir-vivre et le savoir faire.









jeudi 4 octobre 2012

L'ESCALIER



            L'escalier est un moyen de traverser l'espace selon la hauteur. D'une certaine façon, il est, avec l'échelle, le principe du mouvement vertical chez l'homme qui, en général, mène une existence horizontale, n'ayant pas comme les poissons, les oiseaux ou les vers, les moyens naturels de traverser l'espace de haut en bas et de bas en haut.
            L'escalier est un don fait à l'homme par le génie de la technique pour augmenter sa mobilité sous terre et dans les airs. De manière figurée, il permet l'élévation, la sortie d'une condition terre à terre, pour se hisser vers la transcendance de la religion, de la morale, de l'art ou de la science. Cependant, le modèle hiérarchique (hieros signifie sacré en grec) des échelons correspond à l'institution d'une domination du supérieur sur l'inférieur. L'homme, une fois entré dans la logique de la verticalité, découvre les rapports sociaux verticaux, l'obéissance aux instances supérieures, avec la soumission et l'abandon de sa liberté voire de son bonheur.

            I. Un moyen ascensionnel
            Skala en grec et scala en latin signifient l'échelle, qui est sans doute le modèle schématique de l'escalier. L'échelle ajoute au déplacement horizontal, la translation verticale. Les deux directions sont combinables, lorsque l'échelle est placée sur un chariot qui permet de dédoubler l'axe de déplacement (cf. Encyclopédie Diderot et d'Alembert). Le camion de pompier semble emprunter aux méthodes stratégiques du siège militaire. Ironiquement, le sauvetage s'inspire des techniques de la guerre.
            L'escalette était au XVIIIe un peigne. Les dents forme des degrés, comme sur un  mètre (ibid.). Apparaît ici l'idée du rythme, de mesure, des pas que l'on marque.
           L'échelle de meunier est simple et n'a pas de contremarches. Ce sont des montants avec des barreaux transversaux. L'escalier rudimentaire est en quelque sorte une échelle-armoire. On peut avoir ensuite une ou plusieurs rampes, des jeux de forme divers, courbes (colimaçon) ou droits (angles). La matière utilisée est variable : du bois, du fer, de la pierre, et l'on peut intégrer des ornements, des statues, des tableaux, des tapis, surtout à l'intérieur, dans la cage d'escalier. Mais dans ce cas l'escalier est difficile à éclairer et produit des ombres (ibid.).
            L'escalier, que l'on trouve principalement dans la maison, se retrouve aussi dans le paysage, avec les jardins en terrasse, les étagements, de la vallée vers la montagne. L'escale désigne un lieu de repos. On y pose l'échelle pour débarquer dans les ports. C'est un arrêt, un relâchement. De même, on peut souffler dans l'escalier, en s'arrêtant sur une marche. L'effort de mouvement (de haut en bas) est allié au repos sur la marche (avant-arrière). L'ascenseur lui est une marche qui monte toute seule. Il est reposant. C'est aussi un lieu d'arrêt, de halte. Les escalier mécaniques, roulants, les escalators se situent entre l'ascenseur et l'escalier.
            L'escalier est aussi une épreuve, celle de l'ascension, de la conquête. L'escalier de notre enfance, si difficile à dompter, détermine notre expérience future qui s'appuie sur nos premières habitudes, notre savoir habiter. "La maison est un groupe d'habitudes organiques. A vingt ans d'intervalle, malgré tous les escaliers anonymes, nous retrouverions les réflexes du premier escalier. Nous ne buterions pas sur telle marche un peu haute" (Bachelard, Poétique de L'espace).


            II. Les rapports de domination
            L'apprentissage parfois difficile de l'ascension d'un escalier s'accompagne de la découverte des hiérarchies. Et peut-être de celle des premières luttes. « Escalader » signifier s'emparer d'une ville  à l'époque de Diderot et d'Alembert. On peut comparer l'escalade à un exercice, une mise au pas, une discipline. L'escalier est aussi un lieu de soumission. On peut citer comme exemple L'escalier saint (scala santa) de Ponce Pilate, déplacé de Jérusalem à Rome, pour que les fidèles puissent le gravir à genou.
            L'escaler a donc des niveaux, des échelons, des degrés, qui forment une gamme, une hiérarchie, des dégradés, des valeurs, des grandeurs. Pensons à l'échelle sociale, celle des salaires ou même des êtres dans la biologie et ses dérives sexistes ou racistes. En outre, échelonner une dette, c'est la distribuer dans le temps, la diviser. La dette n'est-elle pas ici une forme de soumission au temps ?
            Les hiérarchies sociales se lisent dans les escaliers, qui sont larges ou étroits, escaliers d'honneur ou de service, de secours. Mais ce n'est pas seulement le social et le physique qui se trouvent pensés de manière scalaire. La métaphysique, qui place l'unité de la forme au dessus de la diversité matérielle, n'y échappe pas.
La matière singulière, en progressant, s'individue et forme un tout, le résultat, qui est le principe téléologique et la raison d'être des parties (Simondon, Individuation psychique et collective). Le préindividuel est atomisé mais reste potentiel, métastasable, pour un être phasé, prendre forme, se hisser.  "Il y a éthique dans la mesure où il y a information, c'est à dire signification surmontant une disparation d'éléments d'êtres" (ibid.).
            Bachelard relève explicitement dans la maison une dimension métaphysique et sacrée : "On peut opposer la rationalité du toit à l'irrationalité de la cave. Le toit dit tout de suite sa raison d'être. Il met à couvert l'homme qui craint la pluie et le soleil... Vers le toit toutes les pensées sont claires. Dans le grenier on voit à nu, avec plaisir, la forte ossature des charpentes. On participe à la solide géométrie du charpentier. La cave est l'être obscur de la maison, l'être qui participe aux puissances souterraines. En y rêvant, on s'accorde à l'irrationalité des profondeurs" (Poétique de L'espace).
            L'Anthropologie de l'espace, de F. Paul Levy et M. Ségaud, recèle une multitude d'exemples de domination à la fois sociales et religieuses dans les sociétés traditionnelles. Dans la maison japonaise, le passage de la zone en terre battue au plancher est marqué par un emmarchement qui souligne la hiérarchie : tout déplacement est montée et descente. Se déchausser accentue l'effet de gradation.
            Mircea Eliade a étudié le rôle joué par la Montagne sacrée dans de nombreuses civilisations. Elle est la résidence des ancêtres à Madagascar. C'est de la montagne que descendent les dieux sur terre. Les hiérarchies sociales se dessinent sur les pentes au Népal, avec les brahmanes au sommet, lieu pur, et les pêcheurs de la côte en bas, lieu impur. En Roumanie, la montagne est lieu de fête. Elle accueille les chapelles. Pour les chrétiens, le Golgotha fut le centre du monde. Jérusalem et Sion ne sont pas engloutis par le déluge dans la Thora (voir aussi l'échelle de Jacob). On retrouve une division courante entre l'eau du bas (marécages, humidité des caves) et le feu solaire à la cime. Le bas de la maison Kabyle est rattaché à l'humide. Bourdieu rappelle que adaynin, l'étable, vient de ada, qui signifie bas. Est-ce un hasard si Jésus naît dans une étable et meurt au sommet du Golgotha ? Cette répartition s'accompagne d'une nuance sexuelle. Par exemple, les hommes se lavent en amont des femmes dans le fleuve chez les Lao.
            Pour finir il faudrait s'interroger sur quelques curiosités. Par exemple, la structure inversée dans le labyrinthe crétois. Le centre du labyrinthe est un trou, comme le sommet d'une pyramide inversée (Le Louvre). Ou encore l'hélice de l'escalier de la tour de Babel symbolisant un montée sans fin.

            L'escalier est donc à la fois un moyen et un symbole d'ascension physique et spirituelle. L'enfant apprend à se hisser jusqu'à ses parents et à utiliser ses outils (escaliers, chaises, véhicules) pour lui-même devenir adulte. L'humanité elle-même semble ressentir le besoin de se hisser vers les cieux et d'affirmer sa grandeur. Ce furent hier les cathédrales et aujourd'hui les gratte-ciels où l'ascenseur a remplacé l'escalier. Cette attirance vers le haut est sans doute une aspiration au pouvoir,  lequel se caractérise par un œil dominateur, capable de tout saisir d'en haut. Nos modèles de surveillance (panoptique) reposent de même sur cette capacité de tout voir en surplomb (mirador, caméra, etc.). Contre cette aspiration à la hiérarchie, on peut revendiquer moins de verticalité et plus de rapports horizontaux, de transversalité. C'est une forme d'humilité ou encore d'autogestion, symbolisée par la forme du rhizome qui glisse sur le sol à la différence de l'arbre qui s'étire en hauteur (Deleuze et Guattari, Mille Plateaux).



Crédit photo : http://www.belcaire-pyrenees.com/100-index.html


lundi 10 septembre 2012

Progrès, valeur, temps


             I. Progrès


            A travers les idées d’évolution, de progrès, de croissance ou de développement, le devenir est perçu comme amélioration. On peut attribuer aux philosophes des Lumières (Bacon, Descartes, Malebranche, Abbé de St Pierre) la naissance d'une conception du temps qui dominera l'ère industrielle. Elle rompt avec les conceptions statiques du monde centrées sur la préservation des valeurs traditionnelles. Les anciens, s'ils visaient l'amélioration d'eux-mêmes, de leur vertu, de leur savoir, à titre personnel, ne remettaient pas profondément en cause l'ordre établi. Chaque individu devait plutôt travailler à se rendre conforme aux coutumes. La modernité, au contraire, a pour objectif le perfectionnement d'un héritage culturel considéré comme inachevé. Cela concerne aussi bien l'évolution des mœurs que celle du cadre technique de vie.
            La théorie du progrès, considérée indépendamment de son contenu, connecte les catégories du passé et du futur à celles du mal et du bien. Le progrès, d'un point de vue formel, suppose donc que l'on replie ainsi les catégories les unes sur les autres. Le bien devient l'après et n'a plus d'autre contenu. Dès lors, n'importe quel contenu peut être subsumé sous cet objectif formel et être tenu pour indiscutable. Il suffira qu'on refuse telle ou telle innovation pour être perçu comme hostile au progrès. La diminution des droits sociaux, l'apparition du livre électronique, l'installation de bornes biométriques, tout cela doit être vu comme bon car nouveau et adapté au temps. On comprend ce qu'a d'insuffisant et de simpliste  une telle apologie systématique du progrès. Elle ne considère pas le détail du contenu et le fait que certaines choses doivent être améliorées quand d'autres doivent être conservées.
            Les termes de "bien" et de "mal", de "bons" et de "mauvais" s'appliquent d'habitude à des objets ou des actes. On parle d'un bon couteau ou d'une bonne action. Comment appliquer ces catégories à des abstractions, comme l'avant ou l'après, ou encore l'être et le néant ? Quel sens cela a-t-il de dire que l'être est bon et le néant mauvais, ou que le passé est moins bien que l'avenir ? Cela signifie-t-il que le passé a moins de réalité que l'avenir et donc est inférieur à lui ? Un examen attentif montre que c'est plutôt le contraire, dans la mesure où ce qui a eu lieu a bien eu lieu, alors que ce qui peut arriver est seulement possible. Tel président de la république, par exemple, à bien été élu par le passé, mais celui qui viendra reste encore inconnu. Pour que le possible soit considéré comme préférable au réalisé, en dépit de sa moindre réalité, il faut le concevoir comme une possibilité d'améliorer ce qui a été. Dans ce cas, le progrès devra consister dans le dépassement du passé et l'être sera considéré comme ayant la propriété de se développer dans le temps. Le vide des possibilités à venir deviendra le moyen d'apporter un supplément d'être. Ainsi, le monde actuel serait toujours en même temps en puissance et tendrait à s'actualiser davantage à la manière dont l'enfant travail à devenir homme. Notre société serait comme un organisme qui deviendrait plus robuste et plus cohérent avec le temps. Cette manière de voir a de quoi inquiéter par sa dimension sacrificielle. Les souffrances présentes, la misère et les maladies, se trouvent alors justifiées comme autant de maux nécessaires sur le chemin d'un lendemain radieux.
            Il faut admettre que l'idée de progrès à de quoi séduire. On ne saurait être contre le progrès dès lors qu'il signifie simplement amélioration. Qui voudrait que les choses se détériorent ? L'idéologie du progrès semble emprunter à l'attitude naturelle de l'homme au temps, en tant qu'il redoute la maladie et la mort, et cherche les biens et les honneurs. Seulement, la forme du progrès reste vide tant qu'on ignore comment la réaliser. Dès que l'on donne un contenu à la forme du progrès, on voit que les fins recherchées et les moyens requis diffèrent d'un homme à l'autre. Comment dans ce cas déterminer un objectif commun impartial ? Chacun n'a-t-il pas une vision tout à fait particulière de ce qu'est le progrès ? Est-ce devenir plus riche, plus juste, plus sévère ou plus libéral, posséder davantage de technologie ou entretenir un rapport plus proche avec la nature, consommer plus ou mieux ? La manière dont on parle du progrès aujourd'hui est partielle. On insiste le plus souvent sur sa dimension technique et économique, sans aborder franchement les questions d'un progrès moral et écologique de justice et de tempérance.
            Dans la pratique, nous voyons apparaître des conflits liés à des perceptions divergentes du progrès. Certains estiment être les acteurs du progrès, quand d’autres sentent qu'ils n'en sont que les simples spectateurs, voire les victimes. Les premiers pensent œuvrer pour l’amélioration de la société. Les seconds assistent au contraire à la destruction de leurs habitudes et de leur cadre de vie. Cette répartition, qui séparait déjà conquérants et conquis, se retrouve parfois au cœur des politiques urbaines, technologiques, éducatives, etc. décidées par les uns, subies par les autres. La restructuration d'un quartier, avec la destruction d'un immeuble, par exemple, voulue par les pouvoirs publics, peut être mal acceptée par la population. Plus précisément, bien que schématiquement, on perçoit, lorsqu'on impose de telles transformations aux habitants, d'abord des acteurs satisfaits du progrès, qui sont les moteurs du système (l'administration), suivis de spectateurs satisfaits qui se réjouissent de l'initiative (par exemple, des riverains heureux de voir un environnement plus "propre"). Nous trouvons en face d'eux des spectateurs insatisfaits, qui subissent les transformations (les habitants forcés de se reloger), auxquels peuvent s'ajouter les acteurs insatisfaits qui militent contre la majorité au pouvoir (les associations de riverains). Par conséquent, si tout le monde s'accorde à travailler à l'amélioration du monde, on voit bien que les contenus de cette amélioration diffèrent au sein de la société. C'est pour cette raison que nous disons que formellement on ne peut refuser le progrès, mais qu'il n'a de sens que dans son contenu, lequel ne peut faire l'objet d'un consensus.
            Lors des projets liés à la restructuration urbaine, nous devons, en tant qu'association d'urbanisme participatif, aider les habitants à supporter la transition, à accepter le passage des choses et la venue de la nouveauté. Comme certains sont insatisfaits et ne voient pas le progrès que représentent certaines décisions, ils le subissent. Nous leur permettons alors de devenir acteurs en organisant des dispositif participatifs (ateliers, activités, rencontres, événements etc.). Les insatisfaits d'hier sont ainsi censés devenir des acteurs satisfaits. Mais cela ne revient-il pas à rendre les habitants acteurs d'un changement qu'ils n'ont pas initié, à transformer une démarche d'implication en une entreprise déguisée de fabrique du consentement ? Effectivement, la participation peut être utilisée pour amener les insatisfaits à accepter les réformes publiques en en devenant les acteurs. C'est une manière de récupérer les mécontents avant qu'ils ne manifestent leur désapprobation. C'est ce que les associations d'urbanisme participatif, comme la nôtre, offrent, plus ou moins malgré elles, au pouvoir public. Nous devons alors nous demander dans quelle mesure nous pouvons nous faire les auxiliaires du pouvoir. Nous répondrons que c'est acceptable dans la mesure où nous frayons en même temps un passage pour la participation réelle des citoyens. On peut espérer faire en sorte que la satisfaction ne soit pas uniquement liée à un changement de perception mais aussi à la réalisation des volontés initiales. Par exemple, si des riverains désirent au départ un espace enclavé et que la ville veut un espace ouvert, il ne suffit pas de faire changer d'avis les riverains, mais il faut parvenir à infléchir le projet de la ville. Il faut donc faire évoluer la situation à travers des compromis et une compréhension réciproque du pouvoir et des citoyens. Ceux-ci peuvent être amenés à mieux comprendre les enjeux et les intérêts de la ville à long terme. Quant au pouvoirs publics, il peuvent entendre et réaliser les aspirations citoyennes que les experts ont ignorées au départ dans leur plan. Mais il faut bien admettre que, dans les faits, le rapport de force est inégal et la participation ne parvient pas à infléchir en profondeur les plans conçus en amont. Cependant, l'expérience de la participation permet une organisation sur le terrain, avec le développement d'une culture de l'entraide, entre les mails de grands projets trop souvent générateurs d'individualisme et d'isolement.


II. Valeurs

Avec la disparition programmée du passé et une tendance générale à l'innovation, une inadéquation apparaît entre les temporalités institutionnelles et citoyennes. Les habitants peuvent ne pas apprécier que l'on bouscule leurs habitudes ou au contraire se plaindre de l'immobilisme des pouvoirs publics. Au centre de cette création de temporalités concurrentes se trouvent différents modes d'évaluation. Chaque partie désire bien faire évoluer la situation. Seulement, l'évaluation de cette situation est différente selon chacun. Si bien qu'une évolution pour certains représente une involution pour d'autres. L'amélioration d'un quartier selon les pouvoirs publics peut constituer un changement traumatisant pour les habitants. Inversement, l'organisation d'une résistance alternative sera perçue comme un problème par les pouvoirs et les habitants qui s'identifient à ce pouvoir. L’évaluation des situations est donc différente selon les personnes et les valeurs qui sont les leurs. Les valeur d'un maire, d'un commerçant, d'un ouvrier, d'un étudiant ou d'un retraité ne sont pas les mêmes. Ces valeurs consistent en principes permettant de juger ce qui est bon et ce qui est mauvais, ce qui doit être conservé ou réformé. Les valeurs permettent de porter un jugement sur les faits, d'évaluer si les choses s'améliorent ou au contraire se dégradent et enfin motivent les comportements. Ainsi, la perception de la valeur est parfois suivie d'actions pour corriger les dégradations, maintenir les bonnes choses et apporter des améliorations.
La question se pose alors de l'évaluation des valeurs elles-mêmes, avant même de les appliquer aux situations. Si nous réfléchissons non plus sur les faits, mais les valeurs, nous sommes amenés à juger celles-ci. Elles doivent pouvoir faire l’objet d’une analyse critique avant d’être acceptées et ne sauraient être appliquées telles quelles. Seulement, les valeurs sont fort nombreuses : idéologiques (conflits sociaux), techniques (normes de construction), écologiques (comportements industriels), pédagogiques (méthodes d'enseignement), économiques (modèles d'échanges), esthétiques (reconnaissance des critiques) etc. On ne peut qu'être embarrassés à la vue de toutes les valeurs qui dominent nos comportements. Nos jugements de valeur sont innombrables et il est sans doute impossible de tous les examiner. On peut alors s'interroger sur les systèmes de valeur dans lesquels les valeurs particulières s'inscrivent de manière à peu près cohérente (systèmes traditionaliste, religieux, républicain, progressiste, techniciste, nationaliste, cosmopolite, etc.). On peut donc analyser les valeurs fondamentales et communes d'un groupe. Autrement dit, on peut se demander sur quoi reposent les valeurs particulières adoptées par chacun.
On dit parfois que nos sociétés sont moins contraignantes que les sociétés traditionnelles. On devrait plutôt dire que l'évaluation technique s'est substituée au jugement moral ou bien qu'elle en est simplement la traduction. Nous jugeons de notre environnement avec une grille technique (argent, vitesse, efficacité) qui détermine notre perception. Auparavant cette grille pouvait être religieuse (vertu, obéissance, piété, fidélité). Mais cette scission n'est peut-être qu'apparente. C'est toujours à travers une norme technique qu'une valeur se donne. La religion nécessite des églises, des écoles, des bibles et des exercices. Il peut donc y avoir une modification des normes, mais des valeurs profondes peuvent subsister. La valeur du progrès, par exemple, perdure, mais les normes qui l'expriment se modifient. Le passage du jetable au durable et du produit au service, par exemple, est une adaptation du marché pour conserver dans le temps les principes de la société de consommation.
Quel est l'intérêt d'une enquête sur les valeurs principales qui régissent nos évaluations quotidiennes ? En comprenant et en faisant comprendre le fondement des valeurs, on peut modifier l'orientation des actions. Un comportement ne peut réellement changer qu'en tant qu'on en modifie le sens. Il y a tout un tas de choses que nous faisions enfants ou adolescents et que nous ne faisons plus adultes car nous en saisissons autrement le sens. En comprenant que des actions peuvent avoir une autre valeur que celles que nous pensions, nous modifions notre comportement. Par exemple, un homme qui jeune a conduit sa voiture dangereusement en voulant faire preuve de virilité peut se mettre à conduire plus calmement lorsqu'en vieillissant il privilégie la sécurité. Collectivement, les gestes des habitants évoluent en fonction de leur compréhension du monde. On peut songer à l'influence qu'a la compréhension publique des problèmes environnementaux sur les habitudes de consommation (achat bio, tri des déchets, contrôle énergétique etc.).
Nous sommes tous soumis à de nombreuses expertises. Les autres nous notent, nous évaluent, nous félicitent et nous blâment. Les évaluations se font en fonction de normes multiples (standards architecturaux, agences de notation, évaluations pédagogiques, magazines de mode etc.). Les valeurs sont donc des choses qui se transmettent, s'apprennent, s'imposent, s'utilisent à travers des normes. Les valeurs nous permettent de juger, mais nous dominent en nous enfermant dans un type de jugement. La liberté dans ce cas consiste à pouvoir faire évoluer une valeur donnée, pour réviser notre jugement et nous défaire d'un cadre de référence. Mais ce changement s'achève avec l'adoption d'un nouveau cadre qui peut constituer un nouvel ordre. Nos vies sont tissées de telles métamorphoses des valeurs. Notre manières de nous habiller, nos lectures et nos goûts musicaux sont en constante évolution.
Nous disions qu'il est délicat d'évaluer chaque valeur tant elles sont nombreuses et que nous devons évaluer plutôt les systèmes de valeur. Mais il faut pour cela à nouveau un critère, une nouvelle valeur pour juger des autres. Chaque valeur peut être évaluée par une valeur supérieure pour arriver à une expression abstraite, comme la loi mosaïque ou la déclaration universelle des droits de l'homme.
Nous avons vu que les valeurs particulières permettent normalement d'évaluer l'évolution des faits. Mais une valeur éthique supérieure peut-elle permettre d'évaluer l'évolution des valeurs elles-mêmes ? L'abolition de la peine de mort, comme la légalisation de l'avortement, reposent sur la valeur accordée à la vie interprétée différemment. Ainsi, le respect de la vie ne fournit pas un critère suffisant puisque l'on peut l'interpréter de différentes manières. Il en va de même pour la valeur progrès. Il y a plutôt des rythmes de plus plus en plus lents, qui partent des interprétations conjoncturelles et conduisant à des valeurs fixes et peu nombreuses. Par cette méthode, nous arrivons à des cycles de plus en plus longs : une valeur permet d'évaluer un fait ; cette valeur peut à son tour être évaluée en fonction de son évolution sur un rythme plus long. On peut condamner la mise à mort d'un assassin. Cette condamnation dépend d'une interprétation particulière du respect de la vie. Inversement, une valeur fondamentale, par exemple le Bien, doit permettre de donner sens à de grandes périodes qui contiennent des périodes plus courtes, et ainsi jusqu'à la fugacité du quotidien. Le bien, selon les périodes, fut le respect de l'ordre cosmique, des commandement de Dieu, des lois de la république ou du marché.
Une valeur évolue non pas, comme les faits, uniquement par elle-même, mais en fonction d'une évaluation de la valeur. Une maison peut tomber en ruine d'elle-même, mais une coutume ne sera pas remise en cause sans susciter de nombreux débats. L'abolition de la peine de mort est certes liée à une évolution de la société mais elle découle surtout d'une décision. Mais, bien que la réévaluation dépende d'une décision, elle est en même temps liée à une situation. Autrement dit, l'événement peut déclencher la réévaluation en entraînant des décision. La décision de l'Allemagne de modifier son programme nucléaire après l'accident de Fukushima en fournit un exemple. Toutefois l'événement lui-même peut résulter d'une décision. Aujourd'hui, le droit à l'avortement est la norme, grâce aux luttes militantes passées, et ce qui fut immoral auparavant ne l'est plus désormais. Ces luttes militantes furent des événements, comme les révoltes du printemps arabe initiées par le suicide par immolation d'un homme. Les situations entraînent des décisions qui donnent lieu à des actions qui constituent autant d'événement susceptibles d'entrainer d'autre décisions par effet de contagion.
La valeur, qui permet de détecter l'exception, peut-elle donc évoluer grâce à l'exception ? Lorsque la valeur évolue, ce qui faisait exception devient norme et inversement. Ne pas condamner à mort un assassin fut une exception et est devenu la norme. Quand l'exception régénère-t-elle la norme et quand la norme exclue-t-elle l'exception ? La norme crée l'exception mais crée aussi la conformité. L'exception est-elle donc passive. N'a-t-elle aucune influence ? Pas exactement. L'analyse d'une exception (comme un accident nucléaire) suffit à ébranler la norme et à impulser sa remise en cause. Il s'agit d'un rapport de force entre fait et valeur. Pendant un long moment, le pouvoir conserve une durée et maintient un statu quo grâce à son mode d'évaluation. Les incidents nucléaires jusqu'ici n'ont pas remis en cause l'état de fait et la volonté de faire du nucléaire notre principal source d'énergie. Toute révision profonde du système a été vouée à l'échec. Mais un événement décisif, comme un accident nucléaire colossal en France, accoucherait d'une norme nouvelle rendant l'ancienne norme caduque et minoritaire. Un événement historique apparaît dès lors que le fait est porteur d'une norme nouvelle. L'histoire est pleine d'horreurs. Mais celles que nous retenons sont celles qui ont fait chanceler nos valeurs (songeons à la symbolique d'Auschwitz et Hiroshima).


III. Temps

Nous émettons à présent l'hypothèse que les valeurs créent le temps collectif de l'histoire. Elles inscrivent les changements et mouvements physiques dans une logique calendaire qui est jugée s'améliorant ou non en fonction des valeurs. Ainsi, l'évaluation des faits suppose-t-elle une grille de valeur préalable. Créer le temps, c'est maintenir des durées et leurs limites par des contrôles. Un sportif entre à la retraite tôt, car l'âge importe peu. Ce qui importe est la performance qu'il peut ou non atteindre. Lorsque nous distinguons le moyen-age des temps modernes, nous le faisons à partir de valeurs, la date n'étant qu'une quantité neutre. Modernistes et anti-modernistes s'entendent sur cette date à laquelle correspond un renversement de valeur jugé positif ou non selon le camp. La vie de Jésus, la révolution copernicienne ou la révolution française sont des repères, quelque soit l'avis favorable ou non que l'on porte sur eux. Ils le sont en tant que valeurs et non pas uniquement comme faits datables.
Par contre, la loi du temps elle ne change pas. La structure de la temporalité du vécu humain reste la même à la différences des évolutions historiques. Cette loi fut l'objet de la curiosité des moralises antiques, monothéistes, bouddhistes ou laïques, peu importe. L'étude de la temporalité permet d'élaborer une éthique de la liberté qui est en même temps une éthique de la multiplicité. C'est ce que suggère l'expression respecter le rythme de chacun. Au contraire, l'image de la galère, où chaque esclave est astreint à un rythme collectif indifférent aux rythmes individuels, fournit une illustration parfaite de l'aliénation. Les valeurs communes se donnent comme définitives et sont pour cela dangereuses. Elle réduisent la temporalité de chacun à un objectif standard qui peut s'avérer désastreux. Mieux vaut compter sur la somme des évaluations subjectives que de les nier au profit d'une valeur dominante. Nos comportement ne se satisfont pas de lois toutes faites mais réclament la concertation à partir de ces lois. Un crime est puni par un délit dans les textes. Mais de multiples circonstances viennent déformer les principes. La première vertu thérapeutique de la philosophie est de nous guérir de notre croyance en des normes communes cristallisée. La véritable communauté repose paradoxalement sur la multiplicité, car c'est par le multiple que la communauté véritable peut se donner et se réaliser. Autrement dit, ce qui compte ne doit pas être un cadre délivré par les experts et les élus et qui représenterait le progrès. Ce qui compte, c'est la formation de niveaux de temporalités subjectives comprises les unes dans les autres. Le progrès mal compris nie le temps qu'il est censé expliquer. Or la vraie liberté politique et individuelle repose sur le temps lui-même. Il faut que le temps des jeunes, le temps des vieux, celui d'un élu et d'un architecte se rencontrent, au lieu d'entrer en contradiction, si l'on veut une société véritable qui ne soit pas une machine programmée par une minorité.

Raphaël Edelman, Revue Tiroir, Nantes 2013

Crédit photo 
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