
Mais, en même temps, l'espace peut
constituer un obstacle : il peut être trop profond et nous empêcher de voir ce
qui est trop éloigné. Il peut être saturé de choses qui font obstacles. Il peut
aussi nous manquer, lorsque nous voulons observer une bâtisse avec du recul. On
est tenté de lui attribuer toutes les déformations qui affectent un objet et
que l'on appelle "illusion d'optique". Ainsi, nous comprenons que
l'espace n'est pas uniquement une solution pour la sensation mais aussi un
problème. Quel rapport l'espace entretient-il avec la sensation ? Dans quelle
mesure la rend-elle possible ? En quoi peut-il nuire à notre rapport aux choses
?
Tout d'abord, intéressons nous aux
sensations. Nous pouvons repérer deux sensations considérées comme cardinales
chez l'homme par la tradition philosophiques : la vue et l'audition. Elles sont
valorisées, dans la mesure où elles possèdent un caractère objectif, comparé au
toucher, au goût et à l'odorat. Elles nous informent sur les rapports entre des
objets différents, tandis que les autres sensations nous informent sur notre
rapport aux autres objets. Je sens de la chaleur ou une certaine odeur, selon
que je m'approche de la cuisinière à gaz, mais c'est avec les yeux que je
perçois tous les détails qui composent cette cuisinière.
On considère également que la vue
porte plus loin que les autres sens. On ne saurait faire d'astronomie avec le
toucher. Seul le regard porte sur des objets aussi éloignés que les astres. De
plus, la vision et l'audition permettent la rigueur mathématique, avec la
géométrie ou la musique. Comparées aux données visuelles ou auditives, les
données olfactives paraissent indistinctes et massives. C'est d'ailleurs le but
des instruments de mesure, comme le thermomètre, de transformer en données
visuelles précises ce que nos sens ne nous donnent qu'approximativement.
Le vocabulaire de la vision sert à
figurer la vie intellectuelle dans la philosophie. Les mots
"théories", "idées", "évidence",
"lumière", "intuition" etc. possèdent une étymologie liée
au vocabulaire visuel. On rapporte également la beauté aux arts visuels et
sonores, tandis que les autres sens ne suscitent qu'agrément (gastronomie,
parfumerie, stylisme). La raison est que les sens de la vue et de l'audition
permettent de saisir les rapports harmonieux entre les éléments (plan
d'architecte, partition musicale), ce que ne permettent pas les autres sens
(sauf sans doute pour les experts en parfum, en vin, etc.). On sépare le dessin
de la couleur, en soulignant le fait que le dessin nous donne la forme belle
d'une chose, tandis que la couleur ne représente qu'un agrément (Poussin vs
Rubens). De la même façon, on a pu valoriser l'harmonie par rapport à la
mélodie (Rameau vs Rousseau). Il faut aussi indiquer la distinction entre deux
perspectives. La perspective réelle, qui joue avec les illusion d'optique, fut
considérée comme trompeuse, tandis que la perspective artificielle, plus
abstraite, est valorisée pour son objectivité.
Nous voyons donc que les sens
cardinaux présentent un intérêt épistémique et esthétique supérieur aux autres.
Ajoutons qu'en raison de sa précision, la vision offre aussi un intérêt
politique. On caractérise le monde moderne par sa relation simultanée au savoir
et au pouvoir (Foucault, Surveiller et punir). Les dispositifs
techniques visent à rendre transparente et mesurable la vie publique et même
privée. L'hypothèse de la société de contrôle (G. Orwell, Big Brother)
repose sur le souci de tout voir et de tout savoir (Bentham, Panoptique).
L'importance de la vision est rendue
manifeste par la considération du cas des aveugles. On mesure ce que cet
handicap a d'angoissant. Il nous plonge dans les ténèbres et complique notre
vie quotidienne, laquelle est particulièrement fondée sur les indications
visuelles. Il faut mesurer que la vie moderne repose sur un usage massif de
signes visuels (pancartes, paquets, panneaux, plans, écrans etc.). Nous vivons
dans une société graphématisée (S. Auroux). Toutefois, on peut s'interroger sur
une sorte de vision intérieure propre aux aveugles (Diderot, Descartes, Locke,
Molyneux). On attribue même quelquefois aux aveugles un pouvoir de voyance
extra-lucide.
Par rapport à la vision, l'audition
est moins valorisée par les philosophes rationalistes. Elle correspond à la
sensibilité au temps plus qu'à celle de l'espace et paraît pour cette raison
moins objective. Les rapports temporels sont plus fugaces, moins stables que
les rapports spatiaux. Quand Pythagore s'intéresse à la musique céleste, c'est
sur le modèle de la contemplation géométrique. C'est une musique spatialisée,
apolinienne (Nietzsche, Naissance de la tragédie). Toutefois, les
philosophes plus romantiques ont su voir dans la musique et l'audition un
rapport authentique au monde. Pour Schopenhauer, la musique exprime la force de
la nature de manière directe et intuitive, tandis que les arts visuels passent
par une représentation qui constitue un obstacle à notre relation à l'être
véritable des choses (Le monde comme volonté et comme représentation).
Toutefois, les rationalistes considèrent que la musique expriment des émotions
plus qu'elle ne traduit rationnellement le monde. En cela, elle reste
inférieure à la vision.
En ce qui concerne la surdité, elle
paraît moins contraignante que la cécité en terme de vie quotidienne.
Néanmoins, il faut noter qu'elle affecte notre communication avec autrui. En
ceci, elle peut représenter un obstacle important en terme de vie sociale.
Nous avons traité des sensations
cardinales. Il reste des sensations considérées comme plus primitives, voire
animales. Elles nous renseignent de manière confuse sur le monde extérieur.
Elles sont plus subjectives et relatives, c'est-à-dire fluctuantes en fonction
de la sensibilité de chacun. Les jugements gustatifs ou olfactifs sont très
variables selon les personnes ; les sensations de froid et de chaud (haptiques)
diffèrent selon les circonstances. Nous serions plongés, sans la vue et
l'audition, dans un univers de qualités instables.
Le goût et l'odorat est souvent
associé à la vie animale. On sait comme ces sens sont développés chez les
bêtes, tandis que chez l'homme ils sont atrophiés au profit de la vue et
l'audition. De plus, la tradition philosophique, de tendance puritaine, associe
les sens animaux à la sensualité et la sexualité, et peuvent être jugés avec
dégoûts par les penseurs ascétiques ou hygiénistes. Le rapport entre sensualité
et sexualité apparaît lorsqu'on considère le lien étroit entre les vocabulaires
culinaire et sexuel (appétit, faim, sucré, délice, consommer). Le goût et
l'odorat témoignent d'un forte proximité entre les corps, là où la vue et
l'audition permettent une certaine distance. Pour cette raison, les arts
d'agréments (gastronomie, parfumerie, stylisme) sont perçus comme inférieurs
aux beaux-arts (peinture, musique). Ils ont même longtemps été liés à une
certaine féminité, sachant que la femme fut et reste souvent associée au corps,
au désir, quand l'homme représente l'esprit et la raison. On pourrait également
parler des préjugés qui frappent les enfants ou les étrangers lorsqu'ils sont
rejetés au nom de leur supposé proximité avec la vie sensuelle et
quasi-animale. La méfiance à l'égard de l'odeur en particulier est liée à une
certaine peur de l'invisible dans la tradition hygiéniste. On craint les
épidémies et les contagions dont les odeurs seraient la marque.
Nous avons observé une discontinuité
entre les sens cardinaux et les sens primitifs, mais on ne peut nier le
phénomène de synesthésie qui consiste à évoquer un sens par un autre. Certaines
couleurs rappellent certains goûts, au contraire certaines odeurs entraînent
certaines représentations imaginaires. En vertu de l'habitude de saisir les
phénomènes simultanément par plusieurs sens, notre mémoire associe des
sensations présentes à des quasi-sensations absentes. On peut se rapporter à
l'expérience de la lecture qui parfois suscite des réactions quasi-physiques
quand bien même nous ne percevons rien directement.
Il nous reste à traiter du sens du
toucher qui possède un statut ambigu. En un sens, le toucher est le plus
primitif de tous les sens. C'est le plus général, le plus vital. On peut vivre
aveugle, sourd, etc. mais sans le toucher, il nous devient impossible de nous
repérer dans l'espace et d'avoir conscience de la douleur qui protège notre
corps et prévient des agressions externes. Certains philosophes on fait du
toucher l'origine de tous les autres sens (Descartes, Condillac, Diderot). Sans
doute cette position est-elle liée à leur conception mécaniste de la physique.
Il n'y a pas d'action à distance dans la physique moderne mais uniquement par
contact. Aussi, voir est-ce en quelque sorte toucher avec les yeux ou du moins
être touché par des photons. Descartes compare le voyant à l'aveugle qui se
guide avec son bâton.
L'analyse du toucher (Merleau-Ponty,
Sartre) nous révèle l'ambigüité de ce sens (et peut être de tous les sens).
Lorsque je touche une surface, je sens cette surface mais aussi ma propre chair.
Ainsi cette surface n'aura pas la même texture ou la même chaleur selon que
j'ai de la corne ou non au bout des doigts. Dans la sensation, c'est l'objet
senti qui est prioritaire et le corps sentant est secondaire. Si je suis myope,
les objets sont flous, mais je sais qu'ils le sont en raison de mes yeux. Il
reste que je peux faire la différence entre les corps comme objets (ma propre
main peut être caressée par mon autre main au même titre que la main d'autrui)
et mon corps subjectif, ma chair, à travers laquelle j'éprouve des sensations.
Le toucher est souvent associé à la
main. Mais il recoupe une grande variété de phénomènes. D'abord, par la main,
je peux sentir la chaleur (haptique), la résistance (kynesthésique), la
rugosité (tactile). Mais au fond, tout mon corps est sensible aux variations de
température, aux courants d'air, à l'effort musculaire, aux manifestations
émotives (cardiaques, cutanées, intestinales, etc.). On est tenté de penser que
l'atmosphère fondamentale de ma vie sensible se résume à la sensation tactile
de la pesanteur de mon propre corps. D'ailleurs, l'expérience de l'anesthésie
paraît à première vue moins angoissante que les autres. Les drogues et les
médicaments nous permettent parfois de nous libérer des douleurs du quotidien ou
de la chirurgie. L'expérience chamanique consiste à utiliser des produits qui
font que l'âme peut voyager au-delà du corps. De manière comparable, l'extase
religieuse a parfois été analysée comme un voyage de l'âme. Cependant, nous
devons réaliser combien il serait impossible de vivre continuellement sous
anesthésie. Non seulement nous nous blesserions tout le temps mais peut être
nous perdrions notre humanité avec notre sensibilité.
Nous venons d'analyser les
sensations. Mais ce qui nous intéresse, c'est leur rapport à l'espace. Nous
avons vu principalement que tous les sens n'avait pas la même portée dans
l'espace (la vue est ce qui porte le plus loin). Nous avons également vu que,
sans le toucher, nous ne pourrions nous déplacer correctement, etc. On peut
dire rapidement que c'est par les sensations que nous découvrons et constituons
l'espace. Toutefois, il y a plusieurs façon de concevoir l'espace et nous
aimerions au moins en distinguer deux.
La première façon, c'est de
s'intéresser à l'espace concret (vécu et perçu). On l'appelle parfois
"étendue", par opposition à l'espace abstrait (de même que l'on parle
de "durée" concrète par rapport au temps abstrait des horloges).
Cette étendue est subjective. C'est l'espace en tant qu'il m'apparaît à moi uniquement.
Pour donner un exemple, une salle de classe a la même surface pour tous les
élèves de cette classe. Mais chaque élève aura un point de vue propre en
fonction de sa situation dans le lieu, de son état, de son humeur, de son
rapport à l'école ou au professeur. Autrement dit, l'étendue est l'objet d'une
expérience sensible. Il y a des lieux que moi j'aime, d'autres que je déteste.
Il y a des escaliers qui semblent aisés à pratiquer mais qui, pour une personne
âgée, sont redoutables, etc. Dans cette étendue sensible, à la fois au niveau
perceptif mais aussi émotif et imaginaire (Bachelard, La poétique de
l'espace), les choses m'apparaissent selon une perspective qui traduit
moins la nature réelle des choses que mon rapport à eux, moins les faits que
les valeurs que je leur accorde. C'est pourquoi Platon a pu critiquer ce genre
d'espace sensible en tant qu'il est plein d'illusion. Je confonds des ombres et
des reflets avec les choses mêmes. La science moderne nous accuserait en ce
sens de confondre la révolution du soleil avec son lever et son coucher, ou les
champs de particules avec des objets colorés et pesants. Ainsi, on peut dire
que, selon le point de vue des sciences, l'espace ordinaire, l'étendue, est un
obstacle à la connaissance objective. On ne connait un objet tel qu'il est
qu'en se débarrassant des sensations, en utilisant des instruments, des
calculs, dans un espace abstrait.
Nous comprenons à présent que
l'espace abstrait est un espace purement intellectuel, libéré des impressions
du corps. Dans cet espace, on ne peut pas parler de haut et de bas, de gauche
et de droite, ou d'avant et d'arrière, car ces catégories désignent le rapport
des choses à mon corps et non ces choses elles-mêmes. Ainsi faut-il parler
plutôt en physique de figures, de mouvements, de distances et d'angles. De
même, la perspective réelle doit être oubliée au profit de la perspective
artificielle. En somme, les défenseurs de l'espace abstrait estiment que
l'étendue est un obstacle à la connaissance. Toutefois, nous devons préciser
que l'étendue n'est pas contraire à la connaissance. Elle nous fournit un type
de connaissance plus sensible, plus subjective, mais fondamentale pour ma vie
et ma survie. Si je peux affirmer objectivement qu'il y a une centaine de
kilomètre entre Rennes et Nantes, je dois en outre considérer que cette
distance n'a pas la même extension selon que je voyage à pied ou en voiture, en
bonne ou mauvaise compagnie. Je dois donc prendre en compte, en plus de
l'espace objectif, l'espace vécu, avec ses qualités, son incidence sur moi. On
doit remarquer que l'étendue vécue est liée en partie à notre héritage
culturel. C'est pourquoi les différentes cultures n'ont pas la même perception
d'un espace. Aussi, il est fondamental en urbanisme de s'intéresser, d'un point
de vue sociologique, au vécu des différents types d'acteurs (ET. Hall), au lieu
de travailler pour un homme abstrait universel (Le Corbusier). Il faut ajouter
que l'espace abstrait n'est pas absent de notre perception ordinaire et n'est
pas uniquement réservé aux scientifiques. Lorsque je regarde un ligne de chemin
de fer, je vois les rails se rejoindre et pourtant je les considère comme
parallèles. Aussi sommes nous toujours influencés par ce que nous savons plus
que par ce que nous percevons. Les enfants dessinent par exemple quatre roues
aux voitures, non parce qu'ils les perçoivent toutes en même temps, mais parce
qu'ils connaissent d'avance leur nombre.
Nous avons donc analysé les
différentes sensations (capitales et primitives) ainsi que les différents
espaces (abstrait et concret). Nous avons vu que l'espace concret est celui des
sensations et que la pensée scientifique suggère de s'en défaire. Et elle
préférera, dans l'espace concret, les sensations les plus abstraites, comme la
vision et l'audition. Toutefois, nous avons montré qu'on ne peut se débarrasser
de l'espace concret sans perdre en même temps les connaissances et expériences
qu'il nous propose. C'est le moment d'approfondir et de régler la problématique
qui oppose un espace comme obstacle à un espace comme moyen (de connaitre et de
sentir).
D'un point de vue scientifique, il semble que l'espace concret soit un obstacle, puisque c'est celui de la sensation et que celle-ci déforme la réalité des choses en les montrant selon notre point de vu relatif (illusion d'optique, etc.). Mais il faut bien voir que le point de vue scientifique repose sur l'espace abstrait, celui (ou ceux, les espaces non euclidiens) de la géométrie. On sait d'ailleurs que l'espace concret n'échappe pas totalement à la mathématisation et à sa traduction abstraite. On peut très bien calculer les déformations dues à la perspective, comme le montre l'art de l'anamorphose. Il reste que du point de vue savant, l'espace abstrait est un moyen et l'espace concret un obstacle.
D'un point de vue ordinaire (qui
intéresse aussi les artistes, les designers et les architectes), l'espace
concret, l'étendue, est moins un obstacle qu'un outil de travail et de survie.
On utilise l'espace vécu et perçu pour montrer des objets ou des œuvres, pour
susciter des impressions, faire vivre des expériences et se repérer dans la vie
quotidienne. Certes, un mauvais aménagement peut empêcher de profiter d'un
paysage. Mais c'est parce que l'aménagement de l'espace est un moyen
d'améliorer le spectacle de l'environnement. Sans espace concret, il n'y a tout
simplement plus de paysage. Il y a de la géologie.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire