Chaque été nous assistons au
phénomène de l'héliotropisme qui consiste en un déplacement
massif de population vers les lieux ensoleillés. Il s'agit d'une
consommation de l'espace partagée par un grand nombre de gens et
propre à une période de l'histoire, approximativement du vingtième
siècle à aujourd'hui. Quel est l'origine d'un tel phénomène ? De
quelle nature est l'attraction exercée par le soleil, la mer et la
plage ? Quelle est la part de naturel ? Quelle est la part de
conditionnement culturel dans cette attirance ? De quelle manière
sommes-nous conditionnés ? L'attirance pour la plage est-elle
partagée par tous ? Des esprits critiques, voire chagrins, ne
partagent pas l'engouement général pour la plage et, même chez les
amateurs de plages, certains aspects peuvent être critiqués.
Considérons d'abord ce que la plage a
d'attirant. Elle est associée aux idées positives de vacance, de
repos, de loisir, de santé, de rencontre, etc. La plage est un
espace perçu comme naturel par opposition à la ville (ou même au
port) et à l'univers industriel. Cet espace est aussi lié à un
temps précis, celui du loisir censé nous soulager du travail. La
plage semble être l'équivalent mythologique athée et matérialiste
de ce que fut le paradis. Sans doute une grande quantité de gens
désirent-ils aujourd'hui "finir leurs jours" au bord de la
mer, loin du stress de la ville. La plage et la mer ne sont pas les
uniques lieux de loisirs mais, par rapport à la montagne et la
campagne, ils sont statistiquement plus fréquentés et ce dans de
nombreux pays. Il faut sans doute voir ici la conséquence d'une
standardisation des messages médiatiques, des coutumes et de l'usage
des transports (même si parfois c'est la plage qui vient à la
ville). Il existe donc un imaginaire quasi-mondial de la mer, avec
ses plages, son soleil et son sable chaud, ses cocotiers, etc. (sea,
sex and sun). On peut observer les activités liées à la plage
(avec tous les objets qu'elles supposent) : jeu, sport, baignade,
bronzage, repos, sieste, lecture, promenade, etc. Ces activités ont
toutes un caractère ludique et gratuit (même s'il existe une
économie touristique imposante). On remarque aussi qu'elles sont
généralement associées à l'idée de partage ou, en tout cas, à
un rapport collectif à l'espace, même si la cohabitation entre
plagistes est parfois difficile.
Cet aspect grégaire de la plage
entretient un rapport paradoxal avec une conception plus romantique
et individualiste. Nous ne perdons pas de vue la figure d'un Robinson
Crusoé, seul ou presque face à la nature, en tous cas loin de la
foule urbaine et de la civilisation. On peut évoquer également le
rapport à la nudité, entière ou partielle, qui à la fois nous
émancipe en apparence des codes sociaux et exprime un certain désir
de pureté. Il faut souligner la persistance de cette mythologie,
alors même que les gens vont généralement à plusieurs sur les
plages et que leur nudité reste une façon de se vêtir, en tant
qu'elle possède une valeur symbolique au même titre qu'un vêtement.
On peut envisager ce rapport imaginaire à la nature également en
opposant la terre, lieu habituel de l'homme, à la mer, lieu
inhumain, mystérieux et sauvage.
Ne négligeons pas de considérer la
notion de plage en un sens plus général. Elle désigne un continuum
spatio-temporel applicable par exemple aux sillons d'un disque ou à
la surface arrière d'une auto. La plage alors évoque une surface
vierge avec son potentiel, c'est-à-dire un lieu ou une durée où
tout est possible et peut être fait ou défait. Ainsi la plage
évoque-t-elle les notions de mouvement et de liberté.
La plage exprime donc différentes
valeurs telles que le repos, le jeu, la liberté, la pureté, la
nature etc. Mais une observation plus attentive nous révélera les
limites de ce modèle. La plage renvoie à des phénomènes par
eux-mêmes caricaturaux : départs massifs de vacanciers,
attroupements de plagistes, hausse des prix et baisse de la qualité
pour le logement, la nourriture, etc., problèmes environnementaux
tant au niveau de l'écosystème que des équilibres sociaux,
débauche de mauvais goût, de kitsch, de vulgarité et de laideur,
comportements grégaires, etc. Ces aspects sont connus de tous et
néanmoins n'entament pas notre engouement pour la plage. Il semble
même que nous soyons implicitement tenus de l'apprécier et de nous
y rendre pour être bien vus des autres. Ne pas aller à la plage, ou
plus généralement en vacance, est parfois considéré comme
dévalorisant (pauvreté, maladie, vieillesse, asociabilité,
snobisme, etc.). Au contraire, le mérite reviendra à ceux, plus
"rusés" ou plus aisés, qui auront su profiter des plages
en s'épargnant leurs aspects négatifs (en un lieu méconnu ou sur
la plage d'un yacht, par exemple).
Des images négatives antérieures à
notre époque continuent à s'attacher également à l'idée de
plage. Elles sont distinctes de l'univers des vacances. La plage fut
longtemps considérée, avec le port, comme une frontière entre
terre et mer, en particulier par les pêcheurs et les marins. Or la
mer est d'abord un lieu de travail périlleux. Cette réalité
dangereuse refait surface parfois dans l'univers vacancier (le
Titanic, Les dents de la mer, etc.). De nombreux récits
épouvantables mais toutefois fascinants témoignent de ce retour du
refoulé. Le danger prend parfois une tournure romantique avec les
histoires de pirates, d'aventuriers ou de bagnards. Il y a un plaisir
ambigu qui consiste à se faire peur avec l'eau, comme en témoigne
sans doute les hurlements de panique simulés des enfants. La plage
reste donc la porte de la mer (ou de la rivière) avec ses menaces.
Dans l'antiquité, l'horizon marin se rapporte à l'au-delà et au
royaume des morts. Mais la menace n'est pas nécessairement
surnaturelle. Jusqu'à une époque récente, les conflits se
déroulaient sur les plages où débarquaient les soldats. Notre
époque également connaît ses tragédies : tsunamis, pollutions
pétrolières, nucléaires, chimiques, naufrage de clandestins etc.
Nous voyons donc que la plage est une
réalité physique qui condense beaucoup de fantasmes
contradictoires, paradisiaques et infernaux. Soit la plage est vue
comme un lieu de liberté, de pureté ou de loisir ; soit elle est
perçue comme un lieu vulgaire ou dangereux. La plage est ainsi une
surface où se projette notre imaginaire et il importe de tenir
compte de celui-ci dans l'ensemble de ses aspects. Même les moins
agréables peuvent être à l'origine d'une réjouissance paradoxale,
dans la mesure où nous aimons jouer avec ce qui nous inquiète. Il
s'agit aussi de ne pas masquer toute la réalité par souci de
séduire. Il faut également informer, sensibiliser, responsabiliser
etc.
Crédit photo
http://www.saint-jean-de-monts.com/actualites-rubrique_webmag-929-FR-WEBMAG-WEBMHISTO|WOTSJDM|WMAGHIST3.html
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