ECRITURE ET LIBERTE
Nous vivons dans un
monde graphématisé, c'est-à-dire où nous utilisons l'écriture et
la lecture pour nous orienter (affiches, pancartes, signalétiques,
étiquettes, packaging, écrans, etc.). Dans les sociétés
anciennes, on recourait davantage à l'information orale et aux
indices naturels (traces, empreintes, astres, etc.). Qu'est-ce qui
explique cette évolution ? Doit-on y voir le signe d'un progrès
et d'un gain de liberté ? Qu'a-t-on perdu dans ce processus ?
N'est-il pas à l'origine de nouvelles formes d'aliénation ?
L'écriture est apparue
dans l'histoire de l'humanité en Mésopotamie vers 3300 avant JC,
créant une ligne de fracture entre les peuples sans écriture
(préhistoriques) et avec (historiques). Toutefois, les sociétés
sans écritures se servent de traces diverses pour fixer le statut de
chacun ou les grandes lignes de leur histoire et de leur mythologie.
Il a souvent été affirmé que les peuples de l'écrit sont plus
évolués que ceux de l'oral, ou que la religion du livre est
supérieure au polythéisme – tout comme les classes éduquées se
perçoivent comme supérieures aux autres. Ces préjugés ont été
combattus, par exemple par C. Levi-Stauss lorsqu'il affirme que
chaque société évolue dans un domaine qui lui est propre (art,
morale, etc.) sans se concentrer nécessairement sur l'évolution
technique.
Néanmoins, cela ne nous
interdit pas de considérer l'arrivée de l'écriture comme une
émancipation. N'y a-t-il pas un réel pouvoir lié à l'écriture et
la lecture ? D'après Leroi-Gourhan, les techniques sont des
externalisations amplificatrices de nos facultés. L'automobile
serait par exemple une amélioration des jambes. Par conséquent,
l'écriture serait une externalisation de nos facultés mentales
(mémoire, imagination, raison). L'ordinateur apparaît comme un
développement de l'écriture. Par conséquent, savoir écrire et
lire c'est mieux retenir, anticiper, calculer.
On note aussi que
l'écriture est une extension de l'oralité. Ainsi l'écriture
permet-elle d'augmenter notre faculté de communiquer dans l'espace
et le temps. L'invention de l'imprimerie puis d'internet ont
démultiplié ces moyens de communication. Par conséquent, la
coopération et l'intelligence collective s'en sont trouvés accrus,
accélérant le rythme de la créativité.
Internet s'inscrit dans
le projet encyclopédique de transcription de la réalité naturelle
et humaine. L'écrit permet d'archiver, d'analyser, de partager etc.
A mesure que le monde est transcrit, il est compris, lu et relu dans
les moindres détails. Ainsi, l'écriture apparaît-elle comme un
moyen de clarification et de réflexion. Le savoir devient un
pouvoir. Nous pouvons d'autant plus maîtriser le monde qu'il est
écrit (en langage mathématique, précisait Galilée).
Du point de vue du
pouvoir et du gouvernement, l'écrit est un instrument de contrôle
et donc un moyen pour les dominants d'être libres d'exercer leur
volonté. L'écrit permet d'élaborer des fichiers en cumulant
symboles (noms), icônes (photos) et indices (empreintes)
(Bertillon). Le travail de la police devenant plus efficace, le
gouvernement est plus à même de faire respecter l'ordre qu'il
désire.
Comme le pouvoir
politique, le pouvoir commercial dépend de l'écrit. Il en est
d'ailleurs fait un usage commercial et administratif dès le départ
en Mésopotamie - même si les fonctions religieuses, esthétiques et
ludiques ne tardèrent pas à s'y ajouter. L'écrit permet de fixer
un patrimoine, d'enregistrer des biens, de signer des contrats et
apparaît comme une pratique monétaire capable de remplacer les
métaux précieux.
Puisque nous traitons de
l'écriture comptable, nous pouvons aussi remarquer que les sciences
mathématiques sont dépendantes de l'écrit. Les calculs complexes
ne sont possibles qu'en étant écrits, la mémoire humaine étant
trop faible. De même, l'intuition visuelle géométrique est
soutenue par le tracé extérieur du dessin.
Sur le plan littéraire,
l'écriture a permis l'évolution de la langue par ses analyses et sa
distance. La poésie s'est développée grâce à la transcription,
ainsi que la transformation manuelle et visuelle des mots. De même,
la poésie sonore a-t-elle profité de la transcription pour
augmenter les effets musicaux de la langue.
A propos de
l'utilisation de l'écriture en musique, Rousseau remarque, pour le
critiquer, que la notation permet l'harmonisation. A vrai dire,
l'écriture musicale a permis de compliquer l'architecture musicale.
Une symphonie ne pourrait être coordonnée sans l'écrit. Quant à
la musique électronique, elle n'est rendue possible que par la
transcription électronique des sons.
Il est évident que les
évolutions architecturales sont elles aussi liées au calcul, au
plan, etc. L'évolution des techniques et des formes est largement
tributaire de la projection sur le papier. Nous pourrions ajouter à
la longue liste des arts qui ont évolué grâce aux outils
d'écriture : le design, le graphisme, la danse, le théâtre,
le cinéma, la vidéo etc.
Au delà des avantages
techniques et esthétiques, il faut considérer l'évolution sociale.
Grâce à l'écrit sont apparues de nouvelles formes d'émancipations.
De manière générale, la lecture et l'écriture permettent de
s'émanciper du groupe (R. Bradbury, G. Orwell), soit pour rêver ou
réfléchir, mais aussi pour prendre conscience de son aliénation.
Si l'accès au livre pour les femmes et les esclaves fut interdit, ce
fut pour éviter que ne se développe un esprit de contestation.
A partir de cette
propriété particulière du livre s'est développée l'idée des
Lumières de démocratiser l'écrit. L'alphabétisation générale
eut comme ambition l'émancipation universelle de l'espèce humaine
(même si une certaine propagande en fut la contrepartie, comme nous
le verrons). L'autonomie de chacun est clairement attachée à la
maîtrise de la lecture et de l'écriture.
On peut opposer très
nettement le totalitarisme, basé sur la parole et l'affectivité à
l'égard du chef, à la démocratie qui accorde à l'individu, à
travers l'écrit, la possibilité de développer un point de vue
personnel. Sa diffusion peut générer des mouvements d'opposition et
de révolte.
La lecture silencieuse,
rejoignant le silence de l'écriture, suscite une certaine inquiétude
dans les sociétés traditionnelles où les liens interindividuels
sont puissants. Le lecteur paraît plongé seul dans un autre monde
et semble comploter avec quelques puissance mystérieuses (comme
c'est le cas des utilisateurs de sms). De plus, la mobilité du
livre, peu à peu sorti des bibliothèques, confère au lecteur une
indépendance en toutes circonstances. L'ennui dans les files
d'attente, dans les transports, au sein de la mauvaise compagnie, est
facilement trompé dès lors que l'on détient dans sa poche un
narrateur passionnant.
Il faut souligner la
liberté dont jouit le lecteur par rapport à l'auteur. Apparemment
libre d'écrire ce qu'il veut, l'auteur reste néanmoins prisonnier
de l'angoisse d'avoir à affronter le jugement de son lecteur
anonyme. Il est prié de se rendre compréhensible, de s'objectiver,
de se couler dans le moule d'un langage tolérable, tant sur le plan
grammatical que moral ou politique. Le lecteur, lui, lit ce qu'il
veut, quand il veut, quittant un auteur pour un autre et
s'appropriant le texte comme bon lui semble (ce qui donne lieu à des
récupération, comme Nietzsche par les fascistes ou Marx par les
soviétiques).
L'écrit nous place dans
une situation d'indépendance par rapport au groupe, tout en
permettant une sorte de dialogue aveugle. Nous ne nous sentons plus
seuls en lisant ou en écrivant, sans pour autant être soumis à qui
que ce soit de précis. Ainsi, nous pouvons nous livrer avec une
sorte d'impudeur et transgresser les frontières de ce qui peut être
dit ou entendu. L'écrit permet ainsi une liberté de parole que nous
n'aurions pas à l'oral. Cela apparaît également dans l'échange
épistolaire où nous nous faisons plus audacieux que dans le face à
face.
L'auteur et, à plus
forte raison, le lecteur sont des rêveurs éveillés (Bachelard).
Ainsi, l'écrit n'est-il pas seulement le support de la raison, mais
aussi aussi celui de l'imaginaire à travers la poésie. Le lecteur
s'aventure dans des imaginaires inconnus, en même temps qu'il
chemine au sein de sa propre imagination. La lecture, par rapport à
la vision de l'image matérielle, nous conduit à rencontrer des
images mentales sorties de notre propre fore intérieur.
La lecture agit aussi
comme un régulateur de la pensée. En même temps que je peux aller,
venir et m'arrêter dans ma lecture, je peux couler ma pensée dans
celle de l'auteur. Ainsi je me libère des obsessions liées à ma
vie avec les autres pour m'ouvrir à des idées nouvelles. Dans ce
mouvement, ma pensée est libre de quitter les lignes que je lis pour
s'évader dans les méditations suscitées par l'arrière fond de ma
lecture.
Enfin, le livre est le
garant d'une pensée nomade. A la culture enracinée dans un site
terrestre, le livre substitue un territoire utopique. Le référent
culturel n'est plus tel lieu ou telle époque. De plus, la traduction
permet la migration à travers les époques. Nous pouvons confronter
les temps passés et inventer les mondes à venir (Platon, Moore,
etc).
Avec les nouvelles
technologies, nous observons la généralisation de la réversibilité
de l'écriture et de la lecture avec la lecture hypertextuelle, qui
est une forme de lecture-écriture. L'interactivité permet les
citations, les copier-coller, et de travailler l'écriture
directement à partir d'autres textes.
D'une manière générale,
l'histoire de l'écriture est perçue comme l'histoire du progrès de
l'humanité, de la raison, de la technique, de la société et de la
liberté. Le développement d'un pays suppose l'accès à tous à la
lecture. L'utilisation même des technologies modernes ne va pas sans
l'usage de l'écriture. Comment pourrait-on dans ce cas critiquer
l'écrit ? Qui souhaiterait voir les hommes rester analphabètes
ou revenir à la préhistoire ?
Tout d'abord, on peut
critiquer l'écrit sans pour autant prôner sa disparition, en en
déplorant simplement un certain usage. L'écrit peut être un outil
d'homogénéisation des sociétés. En apprenant à lire et écrire,
nous apprenons non seulement une technique mais aussi un contenu.
L'école peut être le lieu où l'on enseigne, à travers la lecture
choisie, une religion, une morale, une philosophie, une langue.
Autrement dit, l'écrit est un outil de centralisation des
consciences, au même titre que les autres médias.
L'écriture est un outil
d'administration gouvernementale et commerciale. Elle permet de
hiérarchiser la société en évaluant les qualifications. Nous
vivons dans des mondes hautement bureaucratiques, kafkaïens, où les
rapports interpersonnels sont souvent étouffés par des procédures
écrites. La lourdeur administrative ou la crise boursière
n'existeraient pas sans l'écrit.
Comme toutes les
techniques, l'écriture génère des inégalités. Analphabètes et
illettrés constituent un ensemble dominé, affaibli, dépendant,
réduit au silence. Dans le système moderne, les faiblesses à
l'écrit et les difficultés de lecture sont des handicaps
importants. De plus, l'apprentissage de l'écrit a une incidence sur
la qualité de l'expression orale, laquelle est un facteur de
discrimination sociale supplémentaire dans certains milieux.
En s'appuyant sur les
frustrations des classes les moins éduquées, le populisme tend à
valoriser l'oral contre l'écrit. Cela passe par une critique
systématique des intellectuels ou des élites. Le fascisme promet
une révolution culturelle où les livres seront brûlés et les
écrivains éliminés au profit du bons sens populaire. Le travail,
la fête, le sport et la guerre sont supposés créer une
collectivité soudée là où l'écriture engendrait individualisme
et élitisme.
Le totalitarisme utilise
les médias les plus proches de l'oralité (cinéma, radio, télé)
pour organiser la société autour d'une parole forte, charismatique
et omniprésente. L'influence immédiate et affective de l'oralité
assure plus certainement l'adhésion de l'auditeur que l'écrit
vis-à-vis duquel le lecteur peut aisément prendre ses distances.
L'écrit, tout comme la
parole d'ailleurs, peut être déprécié au profit de l'action. La
promesse verbale et le contrat écrit sont considéré comme des
engagements toujours douteux. On se méfie des beaux parleurs et l'on
n'accorde une véritable confiance qu'aux actes eux-mêmes. On parle
alors de réalisme ou de pragmatisme, en dénonçant les rêveries
utopiques ou les sophismes.
J. Derrida a mis en
valeur un aspect important de la tradition philosophique mais aussi,
sans doute, de notre civilisation. En dépit de la place énorme qu'a
pris l'écrit dans nos sociétés, celui-ci a toujours été un objet
de méfiance. L'écrit est assimilé à une parole morte, figée,
voire mensongère par rapport à l'oral. L'important, dit-on, est
l'esprit derrière la lettre. Dans Phèdre, Socrate affirme que
l'écrit ne répond pas quand on l'interroge, pas davantage qu'un
cadavre.
L'écrit, en tant que
signe, prend la place de la parole dont il est le signe. Ainsi,
l'écrit indique-t-il une absence, laquelle renvoie à une présence
lointaine, objet de nostalgie et de vénération. Cette conception
relève d'un certain mysticisme qui privilégierait la présence
authentique d'un esprit, d'une essence, par rapport au simulacre de
l'écrit. A partir de ce principe, la démarche philosophique serait
hantée par un désir de fusion, d'intuition directe de la nature
vraie des choses dissimulées par des artifices.
On trouvera chez
Rousseau une condamnation des arts et des techniques de l'écrit.
Celui-ci cultive une vision nostalgique et pré-romantique du bon
sauvage corrompu par la civilisation. L'écrit, certes, donne aux
hommes la capacité de s'exprimer avec exactitude mais au détriment
de l'expressivité. La raison, pourrions-nous dire, s'est développée
au détriment du cœur. D'une certaine manière, ce refroidissement
des sentiments humain aura des conséquences morales, éteignant les
rapports naturels de pitié, d'amour et d'amitié et créant des
rapports artificiels d'honneur et de prestige.
Le romantisme est, bien
entendu, un mouvement littéraire. Mais, par un effet boomerang
(l'habit crée la nudité, la parole le silence, la voiture le
jogging), il développera une sorte de technophobie qui débouchera
sur une valorisation de la vie primitive et naturelle, ainsi que les
traditions orales. Sous une forme réactionnaire ou révolutionnaire,
à droite comme à gauche, le romantisme tend à valoriser
l'immédiateté, la vie simple et la campagne.
La philosophie de
Heidegger présente des aspects similaires. Elle s'attaque à la
rationalisation du monde et à la manière dont l'homme habite la
nature qu'il réduit à des atomes comptabilisables. Heidegger
rejoint également une forme d'état d'esprit orientaliste,
valorisant la poésie contre les mathématiques, le silence, le
laisser-être, contre le bavardage et le volontarisme agressif de la
société moderne. Il ne condamne pas l'écrit totalement mais
l'écriture superficielle et artificielle éloignée du souffle de
l'oralité des poètes.
Nous pourrions qualifier
de vitalistes ou d'existentialistes les philosophes inquiets de la
mécanisation du monde entraînée par le système de l'écrit. La
liste est importante de ceux qui, de Nietzsche à Sartre en passant
par Bergson, se méfient d'une langue réduite à la structure de
l'écrit, d'une langue figée qui remplacerait le flux complexe du
monde par des étiquettes grossières.
Dans les courants
libertaires liés à mai 68, chez H. Lefebvre ou G. Debord, on trouve
une critique du discours marchand basé sur une forme de rationalité
économique et de goût du spectacle. Alors que la parole libre,
vivante et inattendue porte en elle un élan révolutionnaire
émancipateur, le discours des politiques et des marchands étouffe
dans son organisation la vie populaire. Ce romantisme de gauche ne
rejette pas l'écrit mais son usage officiel, conventionnel et
stéréotypé. Il fournit l'occasion d'expériences originales et
radicales concernant les arts et la vie.
Peu de temps après
apparaîtra la démocratisation de l'informatique et d'internet.
L'écran remplace alors le papier. Or la lecture à l'écran va
susciter des critiques revalorisant non seulement la parole mais
aussi la lecture papier. La lecture à l'écran est accusée d'être
une lecture distraite, décousue, superficielle qui, en outre,
virtualise les rapports humains en nous éloignant les uns les autres
et nous déconnecte du monde réel. On dénonce également un
appauvrissement de la langue, soit trop proche de l'anglais
international soit trop éloignée de l'orthographe. Elle devient une
sorte d'écrit-parlé, de phonétisme creux, instrument des rumeurs
inconsistantes.
Sociologiquement, cet
écrit-parlé génère un discours impersonnel, où l'on ignore qui
est l'auteur ou le destinataire, où l'on soupçonne chacun de
schizophrénie et de cultiver une personnalité multiple. Le droit
d'auteur lui-même se trouve menacé. L'écrit-parlé court sans que
l'on sache d'où il provient, à qui il s'adresse, ni à quel degré
le prendre. Ce discours à la fluidité indistincte semble annoncer
la fin d'un monde et l’avènement d'un homme nouveau connecté à
la pensée collective et abreuvé de rumeurs et de publicités sans
plus aucun rapport avec la réalité.
A cette évolution
qualitative, due à la dématérialisation progressive des supports,
s'ajoute une évolution quantitative. De plus en plus de choses
s'écrivent et les supports sont de plus en plus éphémères. Pour
pallier à la mauvaise qualité du support, il faut une
retranscription permanente et des sauvegardes incessantes. Mais
l'augmentation exponentielle du volume d'information aboutit à une
sorte de vacarme décourageant : nous ne pouvons pas tout lire,
ni lire assez rapidement avant que les écrit ne disparaissent.
Pour autant, les livres
en papier ne disparaissent pas. Il en sort un quantité faramineuse
chaque année, comme si le papier était pris dans la course effrénée
du numérique. Cependant, cet accroissement en quantité peut aller
avec une diminution en qualité. L'industrie culturelle et les
loisirs de masse créent une littérature bon marché parallèle aux
programmes télévisés et fonctionnant comme des produits dérivés.
Parfois le livre n'est plus qu'un faire valoir, un marqueur social,
fonctionnant comme accessoire de mode ou décorum dans les salons ou
sur les plateaux télés.
Nous avons vu comme le
développement de l'écrit peut être considéré comme un progrès
important de l'humanité. Cela a permis d'augmenter nos capacités
cognitives et communicatives en même temps que l'autonomie et la
liberté de penser de chacun. Il serait impossible aujourd'hui
d'envisager l'abandon de l'écrit sans y percevoir une terrible
régression. Nous pouvons donc envisager cette technique comme un
élément indispensable du patrimoine de l'humanité et, par
conséquent, comme un instrument important de notre émancipation.
Cependant, comme toute
technique, l'écrit possède ses travers. Le plus remarquable
philosophiquement est celui de substituer la représentation à
l'expérience du monde réel. La virtualisation du réel par l'écrit
nous fait courir le risque de nous éloigner de la vie naturelle et
sociale. A mesure que la place de l'écrit devient prépondérante -
l'ordinateur code et décode automatiquement le monde -, nous nous
éloignons de la vraie vie. Notre environnement se réduit à des
messages de plus en plus nombreux concernant les produits que nous
consommons ou les interlocuteurs que nous fréquentons sur les
réseaux sociaux. Toute technique, dès lors qu'elle n'est plus
maîtrisée, peut se retourner contre l'homme qu'elle servait.
Quelle attitude
devons-nous adopter dans ce cas vis-à-vis de l'écrit ? Doit-on
développer pour l'écrit une sorte d'écologie, comme pour toutes
les autres techniques ? Si tel est le cas, nous aurions le choix
entre l'environnementalisme et l'écologie profonde, entre le
développement durable et la décroissance. Dans le premier cas, il
s'agirait de laisser se développer les technologies de l'écrit avec
la conviction que les défauts qui apparaissent se résorberont
d'eux-mêmes par la correction spontanée des technique, par une
sorte d'autorégulation, de main invisible technicienne. Tout comme
l'automobile devrait devenir propre, le livre électronique devait
atteindre son point de perfection. La seconde alternative
consisterait à résister contre une certaine évolution de l'écrit,
trop asservi au marketing, à la communication, au management ou à
l'idolâtrie technologique, en revalorisant les techniques
traditionnelles.
Il revient à chacun de
faire son choix parmi ces options. Mais ce que je voudrais souligner,
c'est l'effet boomerang du développement des techniques. Les
nouvelles pratiques n'effacent pas nécessairement les anciennes mais
peuvent, au contraire, par effet de contraste, jeter une lumière
nouvelle sur elles. Nous n'avons par exemple jamais autant désiré
la nature qu'aujourd'hui, alors que nous vivons sur des sols
bétonnés, entourés de carcasses métalliques fumantes et
vrombissantes. Nous n'avons jamais autant rêvé de solidarité et
d'amitié, alors que nous vivons dans des sociétés atomisées ou
les individus et les peuples sont sans cesse en compétition les uns
par rapport aux autres. Aussi, à l'ère des échanges numériques
et de la communication de masse, nous regardons avec tendresse les
pratiques artisanales d'écriture et d'imprimerie, les vieux bouquins
et les bibliothèques poussiéreuses, les grandes œuvres littéraires
et scientifiques et les cercles d'artistes. Il ne tient qu'à nous de
préserver ces réalités autrement que sous forme d'images d'Epinal.
ECRIRE L’ESPACE
Nous nous orientons dans l'espace
moderne à partir de plans, de pancartes, de panneaux et d'enseignes, à la
différence des sociétés traditionnelles qui s'appuyaient sur des indices
naturels (astres, empreintes, vent, etc.). Notre navigation sur internet est
tout à fait analogue à la façon dont nous progressons dans les rues, en
repérant les panneaux, franchissant ou non les accès, en utilisant clés et
codes. D'une manière générale, nous vivons dans des espaces écrits, que ce soit
en toutes lettres, avec des images ou à même le sol, avec nos édifices. La
question se pose de savoir qui écrit, en particulier dans l'espace public.
Autrement dit, de qui l'espace est-il vraiment l'espace ? Car les auteurs
eux restent invisibles et pourtant exercent leur influence, faisant de chacun
de nous essentiellement leur lecteur.
Le concept de
société sans écriture est contradictoire. Il faudrait plutôt parler de société
sans alphabet. Car tout espace social est écrit, inscrit, sur le territoire par
l’habitat et l’aménagement, sur le corps par le costume et la cosmétique.
Autrement dit, l’humain, mais aussi l’animal, trace son espace. Concernant le monde urbain, le tracé s’effectue à
plusieurs niveaux, mêlant virtuel et réel. Nous avons les transformations de
l’espace fonctionnelles et symboliques, par exemple le système des égouts et
les monuments religieux. Les images et les symboles s’ajoutent aux objets, sur
les panneaux, les affiches, les pancartes. Enfin, la carte s’efforce de
refléter ce territoire, tout comme les autres médias, la photo, la vidéo,
l’infographie etc. Les articulations entre les espaces réels et virtuels ne
cessent de se sophistiquer : réalité augmentée, interfaces tangibles,
objets connectés et tous les gadgets de la Smart City.
L’enjeu
de cette codification de l’espace est la régulation, l’administration, la
gestion logistique et stratégique de la société. Une lecture politisée verra,
dans ce dispositif, les moyens de défendre les privilèges de la classe
dominante, plus que l’intérêt de la société tout entière, et le moyen de
préserver un statu quo inégalitaire sous couvert de paix sociale. La logique
sécuritaire repose sur l’articulation ami/ennemi, à l’intérieur d’une société,
en termes identitaires, sexuels, générationnels, économiques ou politiques.
Le soft power
joue une part importante dans cet exercice du pouvoir. L’espace public, mais
aussi privé, est saturé d’affiches, d’emballages, de journaux, de messages,
d’images, d’écrans, fixant la normalité et caricaturant les minorités. Les médias
animés, sonores et vidéos s’intègrent au flux de nos pensées. Les espaces
virtuels d’internet s’infiltrent dans notre temporalité personnelle, notre
fameux temps de cerveau disponible. Les médias nous influencent donc dans nos
achats, nos opinions, nos actions et réactions. Ils rythment nos vies en
imposant leur calendrier des activités et des fêtes, des distractions et des
mobilisations.
L’écriture
permet l’idéalisation et la diabolisation qui simplifient la réalité. D’un côté
les idoles, les stars, les vedettes et les stéréotypes et, de l’autre, les
monstres que l’on dévalorise, diabolise ou dissimule. L’écriture est d’emblée
rhétorique : hyperboles, litotes, ellipses et novlangue. Le but est
d’assurer le contrôle des esprits en même temps que celui des corps. Les
auteurs de ces écritures sont les représentants des pouvoirs étatiques,
économiques, des institutions qui possèdent les instruments et les droits de
diffusion. Ils construisent et maintiennent nos espaces physiques et mentaux.
Si l’espace
numérique est le dernier avatar de l’écriture, il jette une lumière nouvelle
sur la question de l’auteur et son pouvoir. L’espace numérique, comme l’espace
matériel, est fonctionnel et symbolique, fait d’accès et de frontières, de
priorités, de propriétés et de contrôles. Les espaces publics virtuels, ceux
des grandes marques de logiciels, accueillent des espaces privés, de la même
façon que dans l’espace réel. L’intimité du privé s’insinue dans les
interstices du territoire national ou commercial. L’espace secret l’est
relativement à ce qui est découvert. Il se construit contre l’extérieur qui,
lui, tend à percer cette intimité.
L’espace
intime est le premier espace d’écriture d’un contre-pouvoir, l’espace public
étant plus lisible que traçable. Tout comme nous écrivons un journal intime,
nous aménageons notre intérieur. Cette écriture peut être commune avec ceux qui
partagent notre vie. Le problème survient lorsqu’il s’agit de projeter dans
l’espace public cette écriture privée personnelle ou collective. Car elle doit
développer sa tactique au sein d’une stratégie extérieure. Cette tactique
relève de différents régimes : artistiques, politiques, ludiques et
parfois vandales.
Ces
écritures dans l’espace public peuvent être éphémères et mobiles ou pérennes et
immobiles. Cela va du meeting, du défilé, des banderoles, des slogans et des
prises de paroles, des affiches, des tags, etc. Mais, pour être durable,
l’écriture devra passer les épreuves de l’institution politique, artistique ou
commerciale. Plus vous êtes indépendants, plus vous êtes éphémères. Cet
effacement par le pouvoir a l’avantage paradoxal de souligner l’effectivité de
l’écriture publique. On peut, par analogie avec la religion, dire que l’espace
public est sacré et qu’y est combattu toute forme de sacrilège.
Le
pouvoir est donc écriture. Le but est d’administrer les hommes. Les
institutions exercent soft et hard power. L’intériorité nait à l’abri de
l’extériorité, contre elle, protégée ou refoulée par elle. L’espace public est
lu et, pour être écrit artistiquement, politiquement ou économiquement, il faut
trouver des voies officielles ou non. La difficulté d’écrire l’espace public
montre comme l’écrit est redouté et influent. Tout ceci jette une lumière
inattendue sur l’écriture, l’art d’écrire, et tout art en tant qu’il écrit,
inscrit. Il s’agit au fond de gouverner. Autrement dit, nous émettons de
l’information pour agir sur le comportement des autres. Non pas
pathologiquement, par simple passion du pouvoir. Mais fonctionnellement, parce
que nous dépendons des autres. Nous cherchons à contrôler ce dont nous avons
besoin. De plus, nous lisons pour être contrôlés et nous pouvons l’être
volontairement. Mais nous avons parfois besoin de passer d’une logique passive
à une logique active, pour des raisons personnelles, corporatives, collectives,
de survie économique ou symbolique.
Nous pouvons
opposer l’art engagé à l’art pour l’art, un art de message, de propagande à un
art de performance et d’expérience. Mais la question n’est pas uniquement là,
dans le quoi, mais aussi dans le qui,
le pourquoi et le comment. Ainsi, l’on verra que l’on peut diffuser les
messages les plus enflammés, les plus révolutionnaires, mais d’une manière tout
à fait inoffensive, car bien paramétrée, dans un espace prédéfini. Ou alors nous
pouvons diffuser un sens apparemment inoffensif dans un cadre impertinent.
Mais, sans doute, l’expérience la plus forte serait de dire quelque chose de
bouleversant dans un cadre totalement inattendu. De là viennent les vrais
bouleversements idéologiques. Pas de conquête sans scandale.
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